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que comme du monde moral. Seulement, alors que pour Saint-Simon il s’agit de perfectionner les théories antérieures qui ont été proposées par ses devanciers — pour Fourier il s’agit de trouver, d'inventer une théorie nouvelle que n’ont jamais même entrevue les philosophes qui l’ont précédé.
Quant au mode d'exposition des deux doctrines, il est bien différent. Celui de Saint-Simon est diffus à tel point qu’on ne peut vraiment parler de son système lorsqu'il s’agit de son œuvre, mais bien plutôt de vues, qu'il jette à pleines mains avec une extraordinaire prodigalité. Il manque à ses ouvrages l’ensemblé, l'ordonnance, cette liaison des parties qui constitue le tout. Il y a dans son œuvre de l’indécision (1), un partage de tendances contraires et non pas seulement dans les parties accessoires mais dans les thèses fondamentales. Ses idées sont une forêt où l’on risque parfois de s’égarer ; son œuvre est touffue, sa pensée souvent obscure et incertaine, difficile à suivre. Ses écrits quelquefois si singuliers nous sont une attestation du tohu-bohu de notions diverses, parfois presque contradictoires qui se débattentet s’agitent dans cet esprit sincère mais mobile et inconstant. Aussi est-il malaisé sinon de donner une vue d'ensemble des idées de Saint-Simon, du moins de les serrer de prèset d'exposer dans un corps de doctrine rigoureusement lié les vues
CO M. de Saint-Simon n’avait encore ni donné ni même conçu aucun système particulier d'organisation sociale, ou même scientifique selon son expression. Il n’avait fait jusque-là que présenter quelques aperçus, ou soulever des questions détachées ; mais il n’avait ni lié ses matériaux, ni élevé l’édifice. Son plan n’était point arrêté, ses idées étaient si vagues et si confuses qu’il lui était impossible de les exposer clairement et de faire comprendre ce qu’il n’entrevoyait lui-même que très imparfaitement ; aussi arrivait-il presque chaque fois que nous reprenions l’ouvrage qu'après m'avoir fait lire ce qu'il avait dicté dans la séance précédente, ïl le déchirait ou le jetait au feu en me disant de prendre une autre feuille... Cest cette obscurité de ses idées, son incertitude du principe auquel il disait les rattacher qui amenèrent le départ de M. Augustin Thierry... (quant à moi) j'étais trop jeune encore... pour m'occuper de choses si sérieuses et entreprendre d’éclaircir et de tirer [au clair] des idées encore si embrouillées dans le cerveau du maître (Notice sur Saint-Simon et sa doctrine).
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fugitives qu’au hasard de l'improvisation (x) il a semées
dans ses brochures et dans ses livres. Dans aucune de ses œuvres il n’est complet : ni les « Ættres de Genève », ni le « mémoire sur la science de l'homme », ni même le « Nouveau Christianisme » ne réussirait à donner à qui lirait un seul de ces ouvrages une idée même approximativement exacte de leur auteur. Celatient sans doute à ce que Saint-Simon a toujours été préoccupé d’exercer sur ses contemporains une action immédiate.
Plusieurs phases sont à distinguer dans sa pensée, il est d’abord enthousiaste de la science et des savants, et veut fonder une religion de Newton (/ettres de Genève), puis « devient enthousiaste de l’industrie et des banquiers, et veut donner aux industriels la suprême direction de la société; enfin plus tard il écrit le Nouveau Christianisme « toujours influencé par le milieu politique du jour, par les sentiments qui agitent la société autour de lui ou plutôt toujours occupé de faire tourner ces sentiments au succès de la reconstitution sociale qui le possède tout entier (2) » (J. Reynaud, Revue Encyclop., 1832, p. 403-405).
. Il est donc difficile de ramener à l’unité les avatars de la pensée de Saint-Simon bien que ses disciples l’aient
(1) Saint-Simon prend souvent les questions du jour pour point de départ ; pendant plusieurs années il fait des journaux, de la polémique et non des livres. Il n’expose jamais sa philosophie générale que d’une manière fragmentaire. (Jean Reynaud).
(2) Cf. Jean Reynaud : «...pénétré comme à son insu de l’esprit qui s’échappait des masses... il songeait sous la période de l’empire à régénérer la société par la science, sous celle de la Restauration il proclamait l'avènement de lindustrie...…. au terme de sa longue carrière il aperçut enfin l’immense vérité se dresser complètement devant lui; Dieu était là ; il écrivit le Nouveau Christianisme » (De la Société Saint-Simonienne).
Saint-Simon après avoir dans ses premiers écrits essayé de réorganiser la société au nom de la science, après avoir postérieurement renouvelé la même tentative au nom de l’industrie s'aperçoit qu’il a pris les moyens pour la fin; c’est au nom de leurs sympathies qu'il faut parler aux hommes, et surtout au nom des sympathies religieuses qui doivent résumer toutes les autres (Lettre de
d’Eichthal à Stuart Mill, re" décembre 1825).
souvent tenté (1): tout au plus peut-on dégager de son œuvre quelques idées directrices, quelques notions maîtresses qui dominent sa doctrine et qu’on retrouve dans tous ses ouvrages : l’idée de l'association des intérêts industriels et financiers, du bienfait croissant de lascience, du rôle social de l’industrie, l’idée de la nécessité pour l'individu comme pour la société de fonder sur le travail la dignité et la sécurité de la vie, l’oisiveté flétrie comme un danger public.
Pour Fourier au contraire, qui a lu un de ses ouvrages et surtout (2) « l'association domestique et agricole », les a tous lus, comme le fait observer M. Gide ; Fourier ne se renouvelle pas. Chacun de ses ouvrages contient l’exposition de son système qui ne variera guère, qui ne se contredira jamais, et dont les détails se précisent de plus en plus, au fur et à mesure qu'il perfectionne sa découverte. Sans doute ce système n'est-il pas toujours très clair dans toutes ses parties, à cause du vocabulaire spécial de son auteur, mais on ne peut lui refuser la précision. Alors que Fourier poursuit des analyses très poussées et des classifications innombrables, alors qu’il ne néglige rien, qu'il ne nous fait grâce d’aucun détail, si menu et si dépourvu d'intérêt qu'il paraisse, Saint- Simon ne nous donne que des principes généraux, que des lignes directrices très larges, que des vues qui pour être généralement toujours intéressantes et suggestives,
(1) ILest beau, écrit d’Eichthal (loco citato) de voir généraliser le principe fondamental du Christianisme : aime ton prochain comme toi-même en mettant lPhumanilé à la place du prochain ; et à ces principes ainsi généralisés rattacher tous ses travaux précédents parce que celui qui aimera véritablement travaillera à l'amélioration des conditions des hommes par le perfectionnement de la science et le perfectionnement de l’industrie. « Ayant ainsi, écrit Jean Reynaud (loco citalo), au fond de lui-même une admirable unité qui dans chacun de ses écrits est presque toujours obscurcie et blessée par la préoccupation trop forte de ses idées du moment. »
(2) Et pourtant il a varié sur quelques points et notamment sur la liberté de tester. [Il a fini par la proclamer mais auparavant il avait proposé de répartir les successions « par 1/3 ou 1/2 aux enfants de tous degrés, 1/4 aux adoptifs et 1/4 aux amis, épouses, collatéraux ».
comme on dit, n’en sont pas moins souvent assez difficilement conciliables entre elles. — « M. Fourier, disait J. Lechevalier aux Saint-Simoniens, descend aux plus menus détails de la pratique sans négliger pour cela l’ensemble et sans abandonner un seul instant toutes les grandes vues de cosmogonie etd’analogie. Saint-Simon au contraire dont les prétentions étaient pourtant moins audacieuses que celles de M. Fourier estdemeuré toute sa vie préoccupé de vues générales, n’a jamais précisé aucun détail, s’est contenté sur plusieurs points de vagues promesses et enfin sur un aspect capital de l’infiniment petit sur la nature de l’iNpivinu ou microcosme ou petit monde a tout laissé à faire. » (2° séance, dimanche 19 février 1832. Arsenal 7861. Br. 9, pages 79 et 80). Disons d’ailleurs qu’il n’est pas beaucoup plus facile de donner brièvement une vue d'ensemble de la doctrine de Fourier que de celle de Saint-Simon; cela vient de ce que son œuvre est extrêmement touffue et de ce qu’il décrit avec une complaisance excessive le fonctionnement du monde qu'il rêve.
La construction de Fourier est un édifice entièrement terminé, tout surchargé de décors et d’ornements variés plus ou moins ingénieux, celle de Saint-Simon n’est guère composée que des fondations et d’un échafaudage, dans la disposition duquel l’auteur apporte des modifications, des changements et des transformations incessantes.
Examinons maintenant les œuvres en elles-mêmes.
Et d’abord que constatent-ils ? — Que la société est en désordre, que la désorganisation est universelle, que l'anarchie se manifeste partout, — dans le commerce, dans les arts, dans les sciences et même dans la morale. Sur ce point ils sont identiquement du même avis. La société actuelle, disent-ils, est véritablement « le monde renversé » ; la marche du siècle est « celle de l’écrevisse qui chemine à reculons » (Un. Un., 167). Le désordre est général; mais le plus apparent et le plus grave est
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le désordre économique ; c’est de lui que découle le désordre social. Sur la description de ce désordre économique et social, Fourier s'étend très longuement : il analyse avec complaisance et avec verve tous les vices de la civilisation : il dépeint les « disgrâces des industrieux », les conditions défectueuses du travail civilisé, énumère les vices innombrables du commerce, critique le sort de la femme, le mariage, l'éducation. Sa critique est infiniment plus rigoureuse, plus détaillée, plus approfondie, plus complète et plus précise que celle de Saint-Simon, lequel ne fait qu'indiquer en passant quelques critiques, et ne trace que de courts tableaux de la société au milieu de laquelle il vit. La critique de Saint-Simon n’est qu’ébauchée ; celle de Fourier est très poussée; mais enfin ils constatent l’un et l’autre le même état de choses, la même crise. À quoi en attribuent-ils la cause ? Pour Fourier il n’y a pas de doute: c’est la civilisation qui en est la seule responsable! — Elle est une « plaie sociale » pour le globe, un « cercle vicieux d'abus ». Saint-Simon se sépare très nettement de lui sur ce point, il semble bien qu’il estime que cette désorganisation provient de ce qu’il ne s’exerce pas d’action générale et combinée, de ce que la société n’a pas de but, enfin en résumé du défaut d’idées générales. « C'est le défaut d’idées générales, de la théorie générale, dit-il, qui nous a perdus. » Aussi Saint-Simon s’attache-t-il bien plus à la critique des idées et des théories qu’à celle des faits, laquelle occupe chez Fourier une place importante, comme nous l’avons dit. En ce qui concerne les sciences sociales, ils constatent l’un et l’autre leur imperfection (1); Fourier dit même leur « nullité » (2). I1 faut, dit Saint-Simon,
(1) Par quelle fatalité les sciences modernes qui ont atteint à une perfection gigantesque dans la physique et les arts sont-elles restées pygmées. dans la science bien subalterne de la politique ? (Fourier).
(2) Voir sur ce point l’article de M. Halévy (Revue du Mois, 10 décembre 1907), en ce qui concerne Saint-Simon.
les rendre positives, comme le sont déjà l’astronomie, la physique et la chimie. Pour Fourier, qui les appelle « sciences incertaines » et qui pense que non seulement elles n’ont rien fait pour le bonheur de l'humanité, mais qu’elles n’ont en somme abouti qu’à « perpétuer et à accroître l'indigence et les perfidies », il ne s’agit pas tant de science que d’inventions utiles, « car à quoi sert la raison si elle ne doit nous donner que de la science et toujours de la science sans nous donner les richesses qui nous sont nécessaires avant la science » (Quatre Mouvements, p. 24). s
Il pense pourtant comme Saint-Simon, lequel veut réunir la politique aux sciences en la ramenant comme la morale à la loi même des sciences physiques(r), que la politique devrait être une science; elle devrait être « la science de la production » ; l’économie politique, disait Saint-Simon, est le « véritable et unique fondement de la politique (2) ». Aussi Saint-Simon s’en occupet-il assidüment : il vit au milieu des économistes, il se proclame leur disciple; on a d’ailleurs signalé maintes fois l’analogie de ses théories avec celles des rédacteurs du Censeur, tandis que Fourier maudit l'économie politique (3) et les économistes parmi lesquels seuls, les
(x) Pour Saint-Simon la politique doit devenir une « science d’observation ». Les questions qu’elle comporte doivent être traitées un Jour « par ceux qui auront étudié la science positive de l’homme, par la même méthode et de la même manière qu’on traite aujourd’hui celles relatives aux autres phénomènes » (Mémoire sur la science de l’homme (OEuvres choisies), t. IT, p. 109 et sqq.).
(2) Fourier n’aurait certainement pas contresigné cette pensée car il ne croyait pas qu'il pût ÿ avoir quelque chose de raisonnable en économie politique. Mais au fond il est bien de l'avis de Saint-Simon : lui-même d’ailleurs écarte tout plan de réforme administrative et religieuse et ne prêtend s’occuper que de la réforme industrielle et domestique. Pour lui comme pour Saint-Simon c’est la question économique qui est de beaucoup la plus importante.
(3) Aussi quel contraste entre vos bévues (celles des philosophes et des économistes) et les succès des sciences fixes | Chaque jour, vous ajoutez des erreurs nouvelles à d’antiques erreurs, tandis qu’on voit chaque jour les sciences physiques avancer dans les routes de la vérité et répandre sur l’âge moderne un