‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 58 sur 79 · EE · texte numérisé non relu

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Ainsi les doctrines saint-simonienne et fouriériste se rapprochaient très nettement et très sensiblement du christianisme, D'un autre côté, l'élite des catholiques tendait à évoluer sous l'impression des doctrines saintsimonienne et fouriériste, et subissait peut-être inconsciemment leur influence. « Le Producteur, écrivait M. Chevalier, prêchait la baisse de l'intérêt, la déconsidération sociale des oisifs et la prééminence de lindustrie. Les écrivains des journaux catholiques sont entrés en rapport avec nous, ils nous étudient avec curiosité,

avec étonnement, ils modifient insensiblement leurs

idées par les nôtres. » Le fouriériste Considérant se rencontraiten 1833 avec le saint-simonien Lerminier chez le catholique Montalembert où il fréquentait, et. où ils discutaient tous trois des solutions à donner à la question sociale, et s’entretenaient de la « misère actuelle du peuple », dont ils tiraient « de sinistres présages pour l'avenir ». Tout le monde d’ailleurs constate ce rapprochement du christianisme et des doctrines des différentes écoles socialistes.

Le 5 mai 1836 Guéroult écrivait à Lambert : « Il se fait un rouvement dans l’opinion qui semble annoncer du nouvau. En religion par exemple il s'opère un grand rappre ement entre les catholiques et nous et ceux qui ont été runtés de nos idées. Les prédicateurs catholiques donnent aujourd’hui en chaire une deuxième édition sous une forme beaucoup plus philosophique des prédications

pour mettre fin à la secte saint-simonienne qu'il a écrit ce petit ouvrage en le faisant rentrer quant aux données principales dans la doctrine du Christ... Nous voudrions voir les Saint-Simoniens complètement ralliés à la doctrine du

Christ qui délivre de toute erreur et rachète toute chair, p. x111...… Car c'es) seulement par cette doctrine qui pose pour base du progrès social la loi de Pexistence simultanée du verge et de la cHAIR, manifestée dans l’humanité

par l’Église et l'Etat que les Saint-Simoniens parviendront au but qu’ils s'étaient proposés d’associer respectivement (et-sans les confondre ni les subalterniser exclusivement Pune à l’autre) la puissance des inlérêls matériels à la direction bien entendue de l'intelligence, ou comme disent les Saint-Simoniens de réhabi-

liter la cHAIR pour Punir harmonieusement et pacifiquement, religieusemen) avec l’'ESPRIT. »

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de Barrault, Laurent et Transon el obtiennent un succès de surface par ce moyen. Le clergé d’ailleurs par ses membres éclairés travaille beaucoup. » Quelques années plus tard, Michel Chevalier, « vieux voltairien » comme disait Enfantin, s’apercevant que « sans l'intervention de la religion il sortirait du système manufacturier un régime d’anarchie brutale », constatait avec joie que « l’église catholique était au moment de se réconcilier avec les tendances novatrices de l'époque... », et que « le clergé français dirigeait son attention et ses efforts du côté de l'industrie » (1). Enfantin accentua d'ailleurs ce rapprochement vers le catholicisme. Il écrivait en 1843 (1* novembre) à Arlès Dufour, son disciple : « Il faut faire prêcher le saint-simonisme de 1843 aux nobles et aux curés puisque les bourgeois qui ont entendu celui de 1830 n’osent pas le pratiquer », et lui recommandait de suivre avec soin le mouvement du clergé vers les idées populaires.

IL serait intéressant d'étudier plus à fond ces mouvements qui jetteraient un jour nouveau sur les origines de ce qu’on appelle le socialisme chrétien. Mais ceci nous

écarterait un peu de l’objet que nous nous étions pro-.

- pesé, lequel était strictement de montrer que les doctrines que nous avons étudiées avaient au fond un caractère religieux bien que, comme nous l’ayions vu, les phalanstériens n'aient généralement pas envisagé le fouriérisme sous cet aspect et n’aient pas même entrevu son caractère religieux. On a dit souvent que le socialisme était une religion (Gustave Le Bon) et M. Dolléans a écrit que lorsqu'on voulait ramener à l’unité ses variantes, on pouvait dire qu’elles présentaient avant tout un caractère religieux (Owen, p. 6). Cela est parfaitement exact et peut être vérifié sur le socialisme de 1848 notamment, lequel a un caractère très nettement religieux; c’est encore plus vrai du saint-simonisme

(1) Organisation du chemin de fer de Strasbourg à Bâle (2° lettre, 1847).

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et du fouriérisme. Il faut d’ailleurs remarquer que vers 1830, toutes les doctrines — et non pas seulement les doctrines socialistes — ont un caractère religieux : Wronsky (1), Azaïs, Coëssin, aboutissent à des religions, et Auguste Comte lui-même qui, après avoir déclaré à propos des Saint-Simoniens que le retour à la théologie de la part de gens qui en étaient sortis était à son avis un signe irrémédiable de médiocrité intellectuelle et peutêtre même un manque de véritable énergie morale, finira, par créer la religion positive, après avoir tenté une alliance avec les catholiques.

Mais ces doctrines, dans lesquelles se manifestent nettement une religiosité et un mysticisme qui répondent aux aspirations sentimentales et constituent ce qu'on a appelé le socialisme utopique et sentimental ont de plus une valeur, une signification documentaire ; elles sont le témoignage de leur époque ; et leur caractère commun, celui qui les oppose à celle des réformaleurs de l’époque suivante ou tout au moins les en distingue nettement, c'est d’être romantiques.

Cette aberration orgueilleuse, cette hypertrophie du moi que nous avons signalées au cours de cette étude chez Saint-Simon, Fourier et Enfantin, — ce messia nisme social, qui leur est commun, cette religiosité plus ou moins vague, plus ou moins confusément panthéistique, ce matérialisme mystique, ces plagiats évangéliqu== «uutärés de rêveries utopiques de paradis ou d'Edens sensualistès, ces débordements de sensibilité, ces dérèglements moraux, cette « omnigamie » comme dit Proudhon, que sont-ils sinon les symptômes caractéristiques,aisément reconnaissables et quinetrompentpoint, du romantisme, tels que ses plus récents et plus lucides historiens, au tout premier rang desquels il faut citer M. Pierre Lasserre, nous les ont décrits. Tout le roman-

(1) Wronsky est un révélateur. Il expose « l’effroyable antinomie sociale », et promet la destruction finale (il attaquait d’ailleurs avec violence le Saint- Simonisme). Voir Bullelin union antinomienne, Messianisme (1833).

Mag = tisme social et philosophique est dans ces doctrines et tous ses traits y sont très fortement marqués.

Mais c’est sans doute chez Fourier qu'ils Le sont le plus nettement et le plus profondément. M. Seillère, dans son livre intitulé /e Mal romantique, a étudié Fourier comme le représentant d’un des aspects essentiels selon lui de la psychologie romantique, qui lui semble incarner dans toute sa perfection ce qu’il appelle « l’impérialisme irrationnel des pauvres ». Et M. Fortunat Strowski analysant cette année le Romantisme humanitaire et philosophique, choisissait comme représentant de ce grand mouvement Fourier parce qu’ « en lui l'utopie sociale apparaît, disait-il, plus pure, plus radicale et en même temps plus poétique. » — C’est peut-être lui faire beaucoup d'honneur, — bien qu’il se soit dans un passage de ses œuvres proclamé « le suzerain du romantisme », que de faire de Fourier « le grand vulgarisateur de tous les excès de la psychologie romantique au xix° siècle » (Seillère, p.223). Ce qu'il y a de certain, c’est qu'on retrouve chez lui, et dans son œuvre, comme chezles Saint-Simoniens et dans leurs œuvres, les caractéristiques les plus essentielles, les symptômes du romantisme (x); nous avons déjà signalé leur égotisme, leur émotivité mystique : mais le trait principal qui apparaît chez eux, c’est la suprématie de la passion, et de l’affectivité sur la raison. Chez Fourier comme chez les Saint-Simoniens, le sentiment et la passion sont glorifiés. Ne sont-ils pas tout, en effet, puisque la production économique elle-même exigera pour atteindre son maximum « le plus haut degré de sentiment! » Fouriéristes et Saint-Simoniens se disputent la paternité de l’idée que « la passion est une révélation permanente ». Et la raison est presque aussi maltraitée par les Saint-Simoniens, qui sont des hommes

(1) «On est de fait partisan de la théorie sociétaire, disait Fourier, si on est partisan du genre romantique. » Les Saint-Simoniens se proclament aussi romantiques. « Le Saint-Simonisme c’est le romantisme des savants » (Voir Exposition,

1'é année, p. 396).

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de science ne l’oublions pas que par Fourier. « On veut trop raisonner » écrit à plusieurs reprises Claire Bazard qui combat cette « manie de philosophie, ce désir de tout creuser, de tout approfondir »; et cela n’est point une opinion individuelle. Enfantin, Transon, E. Rodrigues, Jean Reynaud le répètent sur tous les tons; et l’ex-Saint-Simonien Pierre Leroux a vraiment mauvaise grâce à reprocher à Fourier « de nier la raison et de ne connaître que ce qu'il appelle les passions », reproche exact d’ailleurs, car Fourier proclame que « la raison est ennemie de Dieu » (Harmonie universelle, X, 25), et constate avec joie que « dans toul cas c’est la passion qui triomphe, et jamais la raison qu’elle bat partout à plate couture » maïs qu'il n’appartenait guère à un disciple d'Enfantin de formuler — car le saint-simonisme tout comme Fourier subordonne à la sensibilité l'intelligence, à l'imagination la raison, à l'instinct la réflexion et à la sympathie la science (1). Ainsi les deux doctrines affaiblissent, suppriment le contrôle de la raison au profit des passions (2); il en résulte une exaspération de l'individualisme fondamental de la nature humaine.

M. Espinas professe que le socialisme est l'expression

(x) « Nous avons vu... le principe le plus général et le plus vulgaire de la simple morale individuelle, la subordination nécessaire des passions à la raison, directement dénié par de prétendus novateurs qui, sans s’arrêter à l’expérience universelle rationnellement sanctionnée par l’étude positive de la nature humains, -our 7 ROUE d'établir comme dogme fondamental de leur morale régénérée, la systématique domination des passions, dont l’activité spontanée ne leur a point paru sans doute assez encouragée par la simple démolition philosophique des barrières destinées à en contenir lPimpétueux essor puisqu'ils ont cru devoir en outre la développer'artificiellement par l’application continue des stimulants les plus énergiques. » Aug. Comte, p. 69, t. IV. Cours de philosophie positive.

(2) Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait rien de raisonnable ni même de rationnel chez eux. On retrouve dans leurs œuvres non seulement les « velléités rationnelles » que M. Seillère constate chez tous les romantiques et leurs sophismes, mais encore très souvent une dialectique habile et ingénieuse à laquelle Fourier et surtout les Saint-Simoniens ont souvent recours pour donner à leurs vues les plus chimériques et à leurs rêveries les plus audacieuses

une apparence rationnelle.

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suprême de l’individualisme révolutionnaire. Et cela est si vrai que M. Jaurès lui-même déclare dans un article de la Revue de Paris que: tous les penseurs socialistes ont affirmé la liberté nécessaire de l'individu (Socialisme et liberté. Revue de Paris, 1° décembre 1898). Il déclare d’ailleurs que malgré l'apparence autoritaire de leur doctrine les Saint-Simoniens étaient « hautement individualistes ». « Sans doute, écrit-il, ils combattaient l'anarchie bourgeoise, le désordre de la production et de l'échange et ils voulaient y substituer l'harmonie de la production collective sous l'autorité des plus savants et des plus sages, mais cette autorité ne pouvait avoir son fondement que dans la libre volonté des associés et elle ne pouvait avoir d'autre effet que l’entier développement de toutes les facultés individuelles. Transfigurant, comme dit le Producteur, la parole évangélique, ils disaient : tous seront appelés, et tous seront élus, mais élus à une vie d'action et de liberté. » Ainsi le fouriérisme et le saintsimonisme sont des produits de l’individualisme révolutionnaire. Ce n’est donc pas par pure coïncidence que Saint-Simon qui d’ailleurs est selon le mot de ses disciples « homme de raison beaucoup plus que de sentiment » et dont l’œuvre a un caractère beaucoup moins nettement romantique que celui de ses disciples, fit appel a Mr de Staël dans les termes étranges que l’on sait — et que les Saint-Simoniens firent offrir par A. Guéroult à George Sand, qui d’ailleurs refusa un tel honneur, de l’élever à la dignité de « Mère »; de même que ce n’est point par l'effet d'un merveilleux hasard que Fourier admirait Rousseau — dont il est indubitablement l’héritier et Le continuateur — et que ses théories offraient avec les vues sociales de Senancour une analogie telle que les contemporains la signalaient plusieurs fois à l’auteur des Mouvements lequel contre son habitude voulut bien reconnaitre et admirer « la précision » avec laquelle l'écrivain romantique — dont entre parenthèses il n'avait jamais entendu parler — « avait défini Le régime

d'harmonie passionnelle ». Car ce n’est pas seulement dans la littérature que se manifestent les sentiments et les idées qu’on s'accorde à qualifier de romantiques mais aussi dans la philosophie, la politique et la sociologie. Les théories sociales, philosophiques et littéraires de 1830 procèdent du même état d'esprit. Et c’est ce qui fait qu’un Hugo, une Sand, un Vigny (1), un Senancour, un Béranger, sont tout prêts, à comprendre, à admirer, et même à se faire les interprètes, les traducteurs éloquents ou lyriques de ces utopistes avec lesquels, dit M. Fortunat Strowski, ils sont « de plein pied ». Chez les uns comme chez les autres on retrouve le même dédain du réel, le même dé$ir de vivre, et de faire vivre l'humanité tout entière, malgré elle s’il le faut, dans un monde irréel et harmonieux qu’ils créent eux-mêmes de toutes pièces par la force de leur imagination et de leur cœur — ou si l’on préfère, qui leur a été révélé et dont ils prophétisent l’avènement, car eux aussi, les poè’'es romantiques, sont des prophètes; et Hugo est com he Fourier et Enfantin la « bouche de Dieu »; écriva ns

(x) Vigny a consacré aux Saint-Simoniens dans « l’Elévation » qui a p ur titre « Paris » quelques vers qui ne sont pas d’ailleurs parmi ses meilleurs Derrière eux, s’est groupée une famille forte, Qui les ronge et du pied pile leur œuvre morte, Écrase les débris qu'a faits la Liberté, Y roule le rouleau qu'on nomme Egalité (?) Et veut les mettre en cendre, afin que pour sa tête

‘homme n'ait d'autre abri que celui qu’elle apprêète. Ey st un temple : un temple immense, universel, Où l’homme n'’offrira ni l’encens, ni le sel,

Ni le sang, ni le pain, ni le vin, ni l’hostie, Mais son temps et sa vie en œuvre convertie, Mais son amour de tous, son abnégation

De lui, de l’héritage et de la nation.

Seuls sans père et sans fils soumis à la parole L'union est son but et le travail son rôle

Et selon celui-là qui parle après Jésus,

Tous seront appelés et tous seront élus.

Quant à George Sand, elle a exposé dans plusieurs de ses romans (voir notamment : la comtesse de Rudolstadt et le péché de M. Antoine une sorte de socialisme religieux qui s’inspire à la fois du Saint-Simonisme, du fouriérisme — et surtout de la doctrine de P. Leroux — qui est elle-même un semi- Saint-Simonisme.

à — 1433 — ou réformateurs, ils ont la même prétention d'imposer — par la force ou la persuasion — au monde, à la

société, à la nature même les caractères, les lois et l'ordonnance des créations poétiques que leur imagination plus ou moins déréglée a rêvées (1). Leur doctrine, ces réformateurs la prouvent par des élans de sensibilité ou par des peintures poétiques. « S’il nous était, écrit sérieusement Fourier, donné d’entrevoir le nouveau monde sociétaire dans toute sa gloire, il est hors de doute que beaucoup de personnes tomberaient frappées de mort par la violence de leur extase, beaucoup d’autres tomberaient malades de saisissement et de regret en voyant subitement tout le bonheur dont elles auraient pu jouir et dont elles n’auraient pas joui ».

En des temps réguliers, ces doctrines en admettant du moins qu’elles se fussent produites eussent passé sinon aperçues, du moins n'auraient vraisemblablement pas eu l'extraordinaire destinée qui était réservée au saint-simonisme et au fouriérisme. Mais dans une période agitée, comme le fut ce commencement du xix° siècle, dans la fermentation d’un monde nouveau qui s’élabore, où l’individu qui a reçu le même ébranlement que le corps social tout entier, est en quête de croyances, où les doc-

——— trines les plus folles et qui promettent parmi les choses les plus merveilleuses le bonheur absolu, se produisent à la fois, où les remèdes les plus miraculeux sont en même temps proposés aux infirmités sociales, des systèmes comme le saint-simonisme ou le fouriérisme ont un public tout prêt pour les comprendre, disons plutôt pour les sentir, car, comme nous l'avons vu, les Jean Reynaud, les Pierre Leroux, les Jules Lechevalier ne se

(x) Karl Marx faisait de ces « inventeurs de systèmes socialistes » une critique sévère : « L'activité sociale doit céder la place à leur activité cérébrale personnelle, les conditions historiques de l’émancipation à des conditions fantastiques, l’organisation graduelle et spontanée du prolétariat en classe à une organisation fabriquée de toute pièce par eux-mêmes. L'histoire du monde se résout pour eux dans la propagande et la mise en pratique de leurs plans de Société. »

= HAUTES servent que de ce mot: « sentir » la doctrine. Et il est indéniable que le saint-simonisme et le fouriérisme, non seulement forcèrent l'attention, eurent du succès mais encore firent fureur, et qu’ils inspirèrent des enthousiasmes prodigieux, voiremêmeapocalyptiques, —lesaintsimonisme surtout, car la fortune du fouriérisme si elle fut plus durable fut certainement infiniment moins brillante. « Ceux qui s’en défendent le mieux, écrit un contemporain, leur abandonnent encore quelque chose... il y a foule, peu de clients, beaucoup de curieux, si on ne se livre pas, on écoute. C’est un pas de fait. Ce succès serait plus grand encore sans la lutte qui s'établit d’orchestre à orchestre, de tréteau à tréteau. Le bruit de l’un couvre la voix de l’autre ; il y a conflit d’élixirs, c’est-àdire de systèmes. Le public JÉAU au tribut qu’à la faveur de cette rivalité. » Il n’y a pas lieu de s'étonner outre mesure de cette emprise de ces systè Fe la révolution avait permis aux esprits de penser [u’on pouvait d’un seul coup et facilement renverser de fond en comble l’organisation sociale pour la refaire à on gré suivant un plan idéal; aussi les innombrables révélateurs ou réformateurs, qui surgissaient alors, croyaient-ils percevoir au fond d'eux-mêmes un pouvoir mystérieux et divin au nom duquel ils répandaient la vérité sociale économique, philosophique et religieuse qui, tombant

= de foudre, les avait illuminés, éblouis, et souvent men complètement aveuglés.

Ainsi ces deux doctrines — fouriérisme et saint-simonisme — qui se firent l’une à l’autre l’âpre concurrence, qu’elles blâmaient, sont intimement parentes, bien qu’elles paraissent au premier abord très éloignées l’une de l’autre, et qu’elles semblent aboutir à deux formes contradictoires également monstrueuses qui, d’ailleurs, se confondent l’une avec l’autre (1): l’anarchisme indivi-

(x) « Pour certains centralisateurs, écrit Proudhon — qui a porté de si rudes coups à ses amis comme à ses ennemis (et qui n’a point ménagé Fourier notam-

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dualiste, et le despotisme d’état (x), ce qui pratiquement revient fatalement au même. On a parlé de l’anarchie de Fourier ; on a dit que « nuln’était plus libéral que ce socialiste-là. » « Ce n’est pas, écrit M. Dolléans (Revue d’écon. polit., p.436, année 1906), del’anarchie de Fourier qu’ilconvient de parler, mais de son «comniarchie, c’est-à-dire d’un régime où l'autorité est partout ». Non seulement dans la phase transitoire du garantisme Fourier fait appel à des mesures coercitives, mais même l’organisation harmonienne ne pourrait subsister que par un constant appel à la contrainte, et en réalité sous les premières apparences d’un régime où tout est liberté, on se trouve en présence d’un régime où tout est autorité. » De même M. Cauwès pense que le «despotisme gouvernemental est en germe dans ladoctrine de Fourier ». En réalité le fouriérisme etle saint-simonien sont des doctrines destructives, et cette assertion eüt bien surpris Saint-Simon etFourier, et Enfantin lui-même, car ils avaient très nettement senti l’impérieuse nécessité de l’ordre, et l'avaient très formellement exprimée ; ils avaient l’ambition d’être des constructeurs, etilsse prenaientde très bonne foi pour tels.Ils ont pris de la destruction pour de la création, dela régression, comme

ne. la société ou l'Etat est tout, individu rien ; la première absorbe le

second. — Pour vous la société n’est rien; l’individu seul existe, mâle ou femelle ; la société est.un mot qui sert à désigner l’ensemble des rapports des individus entre eux, comme si des individus pouvaient soutenir des rapports et ne pas créer ipso faclo un tout concret, une réalité supérieure qui les dépasse. Les premiers aboutissent au communisme, ce qui est la même chose que le despotisme ; les autres à l’anarchie ou à la fantaisie ; mais comme l’anarchie et la fantaisie sont impraticables dans leur nature, force est à ces nominalistes de faire appel à la force ; c’est ainsi que partant des deux points extrêmes de Phorizon, on arrive à la tyrannie. Toujours le pêle-mêle, toujours la promiscuité, gouvernée par les jouissances, par l’idéalisme des voluptés, appuyée au besoin de la force. »

(1) Nous avons vu surtout une secte éphémère [lisez le Saint-Simonisme] dans ses vains projets de régénération ou plutôt de domination universelle offrir pendant quelques années à l’observateur attentif par un concours d’aberration qu’on avait cru jusqu'alors impossible Pétrange conciliation fondamentale de la plus licencieuse anarchie avec le plus déyradant despotisme (Aug. Comte. Philosophie positive, &. IV, p. 69).

Fourier qui nie la civilisation et veut la supprimer, pour du progrès — et de la servitude comme les Saint- Simoniens pour de l’affranchissement. « En révant la réorganisation..…., ces sectes insensées n’ont su dans leur superbe médiocrité développer réellement que la plus dangereuse anarchie », écrit très justement Aug. Comte (Cours de Philosophie positive, t. IT, p. 69). Cesréformateurs ont cru àla nécessité non pas d'innover dans telleoutelle partie, d'apporter à l’organisation sociale tel ou tel perfectionnement sur un pointparticulier, limité et défini, ce qui leur eût paru mesquin et indigne d’eux, mais de tout remettre en question, de tout bouleverser, le monde moral (Saint-Simoniens) et le monde physique (Fourier), et qu’ils pourraient ensuite reconstruire d’un seul coup et de toutes pièces l'édifice social qu'ils brisaient avec une si joyeuse allégresse ; ils croyaient pouvoir organiser après avoir procédé avec le ar chimérique enthousiasme à la désorganisation. Tâcile impossible, comme le leur montrèrent durement les : isuccès et les échecs de leurs expérimentations. Aussi le règne de ces utopies fut-il court ; et l’on vit beaucoup de Saint-Simoniens et de fouriéristes abjurerleurs illusions de jeunesse, mettre un frein à leurs espérances illimitées, déclarer qu’ilss’étaienttrompésencroyant,avecunesincéritéincontestable dans un grand effort d’idéalisme, il faut le recon-

n«ve, et dans un bel élan de générosité, à la réalisation

actuelle &t absolue de l’œuvre pour laquelle ils s'étaient dévoués. Ils avaient levé les bras et les yeux vers l'absolu, etguéris de leurchimère —on peutmêmedire de leurfolie puisqu'Enfantin lui-même le disait, — ils les ramenèrent vers laterre, ils renoncèrent à ces doctrines, qui parlaient au moinsautant sinon plus à leur cœur qu’àleur esprit, pour s’en tenir à l'opinion commune; sortis du tourbillon où quelques-uns d’après l’aveu d’un Saint-Simonien avaient failli « perdre la cervelle (x) », ils se résignèrent à reve-

(1) M. du Camp raconte dans ses souvenirs que lorsqu'il parlait à Enfantin

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nir à la vie, à l’activité utile, au bon sens, fort surpris de ce qu'ils venaient de faire (1). Et chose surprenante, ces rêveurs, ces utopistes devinrent presque instantanément des hommes d’action ; c’est ainsi que d'anciens Saint-Simoniens devinrent de grands entrepreneurs ; ils fondèrent des banques, des institutions de crédit, des compagnies de chemin de fer et de navigation donnant un peu raison à la prédiction de Fourier (2). Les fouriéristes ne se distinguèrent pas autant dans les affaires ; mais ils portèrent leur attention sur le mouvement coopératif et sur des œuvres de coopération pratique comme Godin qui fonda en 1846 le familistère de Guise, où il tenta d'appliquer quelques-uns des principes de l’économie sociétaire (3). Il y eut donc un saint-simonisme pratique et il y eut aussi un fouriérisme pratique, et l’on pourrait croire, chose curieuse, que ce bain d’utopie et d’idéalisme avait été pour les disciples de l’un et de l’autre système la meïlleure des préparations à la vie pratique et à l’action.

Tout n’était d’ailleurs pas chimérique dans les doctrines où ils avaient passé et que nous nous sommes efforcés d'étudier impartialement. Elles renferment à côté d’extravagances, d’erreurs, de sophismes, d’idées trop absolues, des vues générales exactes, des critiques judi-

vieilli de Ménilmontant celui-ci lui disait : « Tais toi, ma folie va me reprendre. » |

(x) Lorsque j'y réfléchis et qu’aujourd’hui je me trouve si différent de ce que j’étais, je ne puis m'empêcher de croire qu’il y avait en moi quelque chose de plus que moi. J’obéissais à une impulsion plus forte que tout ; ma volonté était entraînée, j’agissais presque sans y avoir pensé, p. 73 (Retour au Christianisme de la part d’un Saint-Simonien, Dory). ;

(2) « Si le génie saint-simonien s’organisait, disait Fourier, on n’est point du tout sûr que l’amélioration de la classe laborieuse en résulterait. Le seul effet certain serait de concentrer au bout d’un demi-siècle, toutes les propriétés capitaux, domaines, usines, fabriques entre les mains d’un’ nouveau prêtre. Quand les Saint-Simoniens tiendraient tout ils sauraient bien traiter le peuple comme l’ont traité tous les théocrates. »

(3) En ce qui concerne notamment la répartition des bénéfices il accordait : 5o pour 100 au capital et au travail ; 25 pour 100 à la capacité et à la direction ; 25 pour 100 au fonds de réserve.

cieuses et pénétrantes, des projets féconds. Si elles ont échoué, l’âme de vérité qu’elles portaient en elles a survécu à leur naufrage ; et il faut reconnaître que sur bien des points l’évolution économique contemporaine a donné une confirmation certaine à plusieurs de leurs prévisions ; c'est ainsi que les Saint-Simoniens avaient prévu les transformations de la société industrielle qui se sont opérées dans le cours du xix* siècle, l’étatisation croissante de l’industrie, l'accroissement constant du domaine de l'État, et que la coopération de production ou de consommation, la participation aux bénéfices, les banques populaires sont des applications plus ou moins éloignées des idées de Fourier qui, sur beaucoup de points, mérite presque le titre de « prophète de notre temps » que lui donna Renan; M. Gide n’a-t-il d’ailleurs as parlé « des prophéties de Fourier » ? Et il serait in'hste de ne pas reconnaître aussi la noblesse des intent ons, la sincérité et le désintéressement des hommes qui se dévouèrent à ces deux doctrines.

Vu :

Le Président de la thèse, Auc. DESCHAMPS.

Vu : ù Le Doÿen,

P. CAUWÈS, Vu

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