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qu’ils sont des révélateurs, des Messies et qu’ils remplissent une mission divine.
Enfin ils sont guidés et menés par une idée unique ; ils n’ont qu’un but constant, une préoccupation exclusive, celle de la réforme sociale, et la vie agitée du « grand seigneur sans culottes » comme celle monotone du « sergent de boutique » présentent une magnifique unité, un seul acte ininterrompu et permanent, ardent et tenace, le développement de leur système et sa réalisation qu'ils poursuivent, et à laquelle ils se donnent corps et âme tous deux jusqu’au jour même de leur mort, accablant de leurs lettres et de leurs mémoires avec une aussi inlassable persévérance et une aussi candide naïveté l'empereur ou le roi, et tous les grands personnages. Ils ne vivent que pour la réforme sociale ; ils y vouent toutes leurs facultés, toutes leurs pensées, tout leur argent et tout leur temps. Réformateurs, ils le sont de la tête aux pieds, si je puis dire, constamment et sans relâche jusqu’à l’obsession, disons même jusqu’au martyre. Chez l’un comme chez l’autre se retrouvent la même domination, la même tyrannie de l’idée fixe, qui fait que Saint-Simon quelques heures avant sa mort refuse de voir ses parents, afin de pouvoir faire une dernière fois et « sans être troublé » le résumé fidèle de sa pensée à ses disciples — et qui ramène Fourier durant dix années tous les jours régulièrement chez lui à la même heure parce qu'il attend le capitaliste intelligent qui lui procurera les moyens de tenter son essai d’association industrielle.
Par leur exaltation chimérique ils relèvent non seule-
romantique). « Moi SEUL, écrit Fourier, j'aurai confondu vingt siècles d’imbécilité politique et c’est à moi seul que les générations présentes et futures devront l'initiative de leur immense bonheur. Avant moi l’humanité a perdu plusieurs 1000 ans à lutter follement contre la Nature ; moi le premier, j’ai fléchi devant elle en étudiant l’attraction, organe de ses décrets : elle a daigné sourire au seul mortel qui l’eût encensée, elle m’a livré tous ses Trésors. Possesseur du livre des Destins, je viens dissiper les ténèbres politiques et morales et sur les ruines des sciences incertaines, j’élève la théorie de l’harmonie universelle. « Exegi monumentum aere perennius. »
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ment de la psychologie, mais de la psychiâtrie. Un pathologiste de l'esprit, M. le D' G. Dumas, a longuement étudié la folie de Saint-Simon chez lequel il diagnostiquait une « mentalité d’agité » (p. 121). Celle de Fourier, qui pourtant a non seulement été mise en doute mais formellement contestée par des admirateurs passionnés, apparaît comme très probable, mais certaine. L’un et l’autre d’ailleurs ne se seraient pas offensés d’être traités de fous et s’en seraient plutôt fait gloire; « la folie n’est pas autre chose, écrivait en 1810 Saint-Simon à son neveu Victor, qu'une exaltation extrème et nécessaire pour faire de grandes choses. Il n'entre dans le temple de la gloire que des échappés des petites maisons »; quant à Fourier il ne lui déplaisait pas d’être traité de fou car « les orgueilleux appellent
fous ceux qui en savent plus qu’eux ». Leurs folies sem-
blent d’ailleurs différentes à M. Janet, Saint-Simon lui paraissant être un illuminé et Fourier lui donnant bien que très lucide l'impression d’un halluciné. Il est à regretter d’ailleurs que nous n’ayons pas sur Fourier (1)une monographie analogue à celle que M. Dumas a consacrée à Saint-Simon, elle nous fournirait une interprétation médico-psychologique utile. Quoi qu’il en soit, Fourier et Saint-Simon furent tous deux sinon des fous, du moins des candidats éventuels de la folie. Il faut dire quelques mots de leur formation qui est également bien différente.
Le comte de Saint-Simon a eu son éducation dirigée par d’Alembert, « éducation qui lui a tressé un filet métaphysique si serré qu'aucun fait important ne peut passer à travers » (Saint-Simon); Condorcet est son « père spirituel ». Jeune homme, il fut le contemporain de Voltaire et de Diderot, il admira les encyclopédistes ;
(x) Sur la folie de Fourier, voir P. Janet, Revue des Deux Mondes. Hubert Bourgin, loco citato, p. 50 — et surtout né articles : l’un de Villey. Charles Fourier. L'homme et son œuvre (Revue d'économie politique, 1898), l’autre de Limousin, ibidem. De la prétendue folie de Fourier, où les deux thèses contraires sont assez longuement exposées.
ZALeIE EeS
et peut-être n’a-t-il pas dédaigné Rousseau qu’à 19 ans il allait visiter en son ermitage. Mais il est «homme de raison plus que de sentiment » suivant le mot de Jean Reynaud. Il a constaté au début du xix° siècle lextraordinaire développement des sciences, et il a pensé que sa mission sociale exigeait des connaissances scientifiques complètes. Aussi a-t-il pour les acquérir, dans le temps de sa splendeur et de son opulence, fréquenté les cours de l’École polytechnique et de l'École de médecine, et même convié à sa table les Lagrange et les Monge. On comprend dès lors que son éducation scientifique ait été assez décousue et ait manqué de profondeur. « Il a le tort de se croire un savart » disait Carnot; et en effet il ne déplaisait pas à Saint-Simon de se faire passer pourtel. En réalité il avait reçu la culture d’un idéologue du xvirr° siècle. Fourier au contraire se complaît à répéter qu’il est un «illitéré »; peut étre d’ailleurs l’est-il un peu moins qu’il ne voudrait le faire croire; il a été élevé bourgeoisement, il a reçu l’éducation du collège, puis il a cessé d’ Hide lorsqu'il en est sorti, « ses occupalions mercantiles ne le lui permettant pas et lui « interdisant de songer à s'instruire. » « Après avoir, écritil, employé mes journées à revoir les fourberies des marchands, et à m'hébéter ou m’abrutir dans des fonctions mensongères ou avilissantes, je ne pouvais pas employer les nuits à m'initier aux sciences vraies » (Manuscrits, 1851, p. 23). Aussi n’a-t-il que des connaissances très superficielles dont il se hâtera d’ailleurs de tirer des conclusions générales.
Mais si différents qu’ils soient l’un de l’autre, par leur vie, leur tempérament, leur caractère, leur tour d'’espritet leur éducation, ces deux «concurrents en matière de réformation sociale » ont de nombreux points de,contact : tous deux, issus du xvrr° siècle, ils ont été formés par lui, ils sont, comme disait O. Rodrigues de Saint- Simon, —des « produits intellectuels de la Révolution » — bien que, comme nous le verrons, ils ne l’aimaient ni l’un
ni l’autre; c’est au xvur siècle qu’ils tiennent par les racines de tout leur être; il n’est pas une de leurs idées qui n’ait son origine dans la philosophie du xvirr siècle ; à lui ils doivent leur optimisme, leur esprit novateur, l’assurance où ils sont de l’excellence originelle de
la nature humaine, leur manie de systématisation, leur
désir de coordonner, en un vaste système, les résultats de toutes les sciences, leur tendance à ramener tout à la physique, leur haine de la guerre, et leur respect pour le travail considéré comme base de toute société bien organisée; et ils lui doivent encore l’idée que le bonheur est le but exclusif de l’organisation sociale, leur cosmopolitisme, si je puis dire, leur croyance au progrès, leur aspiration à un changement radical de la condition humaine, leur conviction que les sociétés peuvent être brusquement refondues et la certitude où ils sont qu’ils vont pouvoir exercer une action immédiate sur la société où ils vivent.
Sans doute, on retrouve chez Saint-Simon — et on l’a
signalé souvent — l'influence prépondérantes des ency-
clopédistes, et chez Fourier celle de Rousseau, qui est avec Hobbes l’un des seuls écrivains qu’il consente à citer avec éloge (1). Une des idées fondamentales — l’idée fondamentale — de Saint-Simon c’est celle du progrès, c’est sa croyance à la perfectibilité indéfinie, et c’est une idée de Condorcet. — Fourier lui part de ce principe, que « tout est bien sortant des mains de l’auteur des choses » (Rousseau, L’'Emile), que la « civilisation s’est trompée », qu’elle est un « renversement des vues de la nature », un « développement de tous les vices » et c’est une idée de Rousseau, dont il partage et développe les vues sur les « passions » qui sont « Le plus
(D) « On a étouffé la voix de quelques hommes qui inclinaient à la sincérité tels que Hobbes et Rousseau et qui entrevoyaient dans la civilisation un renversement des vues de la nature, un développement de tous les vices. »
M. Faguet dans l’étude qu’il a consacrée à Fourier (Politiques et Moralistes du xrxe siècle) le considère comme « le vrai héritier de Jean-Jacques Rousseau ».
Pan :
sublime des œuvres de Dieu ». Mais comme la déjà observé M. Georges Renard, il ne faut peut-être pas exagérer le contraste entre Rousseau et les Encyclopédistes qui ne diffèrent pas autant qu’on le dit d'ordinaire. Peut-être semblera-t-il que j'ai insisté un peu longue-
ment sur tout ceci, je crois pourtant l'avoir fait dans la mesure seulement où cela est indispensable à l’intelli- gence complète des œuvres que nous allons maintenant étudier : par la différence des vies, des génies, des caractères, des formations, on peut expliquer les différences des œuvres et des systèmes qu'elles commandent. S'il est vrai que les œuvres ne se peuvent jamais comprendre que par les hommes, cela l’est surtout pour Fourier et Saint-Simon, chez qui on ne peut guère séparer l’un de l’autre.
Mais avant d'étudier les œuvres en elles-mêmes il faut dire un mot des méthodes, et les comparer ; l’objet des études de Saint-Simon et de Fourier est le même; c’est la question sociale. Tous deux, comme ils le disent, se sont donnés par tâche d’ «éclaircir la question de l’organisation sociale » ; ils recherchent les moyens de réaliser le bienêtre sous toutes ses formes : social et individuel, — phy- -sique, moral et intellectuel. Ce qui leur semble prédominant c’est la question économique : la réforme économique leur apparaît comme une condition indispensable de toute réforme sociale; le nœud de la question, c'est l’organisation du travail et de ses conditions.
Mais si la question économique est prédominante, elle n’est pas exclusive: il y a la question morale, la question religieuse, la question philosophique : un seul système devra les résoudre toutes, car ils veulent l’un et l’autre donner une explication générale du monde. Pour cela ils fonderont la « science sociale ». Ils prétendent en effet faire œuvre scientifique et leurs doctrines ont ceci de commun qu’en même temps qu’elles sont une science, elles sont une révélation.
L'un et l’autre sont des « révélateurs »: et c’est par une
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«inspiration de génie qu’ils ont fait leurs découvertes. » Quant à la méthode — qu’ils jugent également indispensable — elle n’est pas dans ses grandes lignes du moins très différente chez Fourier et chez Saint-Simon. On pourrait la résumer en disant qu’ils se proposent l’un et l’autre d’unir l'invention à l'observation. Ils n'aiment ni l’un ni l’autre les gens «nourris d’abstractions et d'idées vagues », ils prétendent se baser avant tout sur l’observation et sur l’expérience : ils veulent faire — ils le disent à maintes reprises — de la science positive(1), et déclarent se soucier l’un et l’autre exclusivement de la pratique. L'un et l’autre sont à prioristes : ils pensent que tout est lié dans la nature et que le monde forme un système cohérent dans toutes ses parties; c’est ce système qu'il s’agit de trouver ou de retrouver en apportant par une loi générale, par une théorie unique l’explication du mécanisme de l'univers — du monde physi-
(x) I faut dit Saint-Simon « organiser sur la base positive de l'expérience ». Il veut baser « tous ses raisonnements sur des faits observés et discutés ».
Cf. également la méthode qu’indique Fourier — et qui serait presque parfaite, si seulement Fourier avait bien voulu s’y soumettre. La voici d’ailleurs telle qu’il la formule lui-même.
1. Explorer en entier le domaine de la science, et croire qu’il n’y a rien de fait tant qu’il reste quelque chose à faire.
Consulter l’expérience et la prendre pour guide.
Aller du connu à l’inconnu par analogie.
Procéder par analyse et par synthèse.
Ne pas croire la nature bornée aux moyens à nous connus.
Simplifier les ressorts dans toute mécanique industrielle ou sociale.
7. Se rallier à la vérité expérimentale, et n’admettre que la vérité confirmée