Tome I. R
cet écrivain illustre consoleroît sans doute de l'ingratitude des hommes ceux qui se dévouent à les éclairer, et Ton remarqueroit d'un côté le noble silence de Rousseau, qui ne se permit jamais qu'un ou deux traits des plus modérés contre un rival couvert de gloire , devenu son ennemi ; et de l'autre , l'amour - propre en délire qui a déshonoré l'art des vers (i) par une production monstrueuse , ouvrage tombé dans un oubli profond, malgré son mérite poétique ^ et dont le public a fait justice , même du vivant de son illustre auteur.
Il résulte de cette observation une grande rérîté ; c'est qu'on démêle , pour ainsi dire , quelques années après la mort d'un écrirain , l'accent de la postérité et son jugexmant irrévocable ; motif d'encoturagement pour les écrivains généreux et d'effroi pour les usurpateurs de la rénommée (a) .
(i) La Guerre de Genève : poëme qui met au grand jour Vame de Voltaire y et bien mieux que ses ennemis ne Tcussem pu faire.
(2) Il faut avouer qu'il doit beaucoup à Montaigne et àSéneque; le charmant écrivain que ce Montaigne i et Rousseau Tavoit bien lu dans sa jeunessej çt il l'a souvent
mis à profit sans trop le citer : maïs , dans un autre âge, ayant essayé depuis plusieurs fois de l'ouvrir, il avoit été forcé d'y renoncer, parce qu'en le relisant, il sentoit , disoit-il , renaître des douleurs qu'il avoit éprouvées jadis à l'époque de sa première lecture. Cest ain$t qu'il étoit encore l'esclave de son imagination dans Yé* tude de la botanique ; il l'aimoit moins comme science que comme amusement , et comme un moyen de j-eprodulre en lui certains sentimens agréables qu'il avoit éprouvés dans sa jeunesse , ou dans l'âge qui la suit. La vue de telle ou telle plante le reportoit à l'état ou i la sensation de plaisir oii il s'étoit trouvé la première fois qu'il avoit apperçu et remarqué cette plante; mais celles qui pouvoient lui rappeller des momens de peine , des époques fâcheuses , étoient marquées en noir dans son souvenir , et il trembloit de les rencontrer. La pervenche avoit été témoin d'un de ses instans de bonheur ; c'était sa plante chérie , et il la revoyoit toujours avec transport. Ainsi son existence étoit atta< chée, et comme dispersée ^ parmi les plantes et les objets 4t k nature. Le passé continuoit de modifier pour lui le {présent ; et cet homme , tout imagination et tout send« aient , avoit un champ de jouissances et de souffrances plus étendu que chez les autres hommes.
Fin du premier volume^