‹ De J.J. RousseauChapitre 32 sur 36 · SECTION IX · texte numérisé non relu

SECTION IX

c) B s confessions ne parurent qu'après sft mort , et partiellement ; ce qui faisoit que la plus intéressante moitié du tableau restoit cachée à nos ayides regards. Nous accusâtaes dans le temps , et au nom du public , les mains ayares qui receloient ce dépôt pré-^ cieux; il appartenoit à la génération présente qui avoit droit de le réclamer et qui étoit exposée au malheur de calomnier un grand homme. Une confession doit être pleine , entière , parce que la réunion de la tot^lité 0es faits répand du jour sur chacun d'eux

êtt pârtîetilîet , dissipé les sotipçoiM , et cl^termine le Caractère.

Oïl étoit impatient de Voîr fcomrrienÉ Rousseatl létoît sorti de Cet ëtat d'abjection ^ de cette vie errante , de cette situation pré* Caire et mendiante pour s'élever à la hau* teuf d'un homme ihdépeildant , d'ûri phi-» losophe pativre , mais non avili , subsis** tant sans rougir des travaux les plus ho-* îioràble* ; il avoit fait des aveujc, certed héroïques j de certaines fautes qui, on nô peut en disconvenir , dérivent de l'a bassesse de lame ( i ) ; les fruits sortis de ce fumiei? (bn étoient plus intétessans à contempler ^ les pieds avoient trempé dans la fange ^ Xnais la tête avoit produit V Emile ^ on avoit le droit dé faire le procès aux inconséquena . receléurâ de là secondé partie des confessions ^

^toMM«Hi«B^M«MMi*M*MalMÉaÉMiÉi««bairt**i

(i) Oïl peut commencer inalhetii*etiséttierit par le Vîcé| par des vftés de jeunesse, s'entend, et sortir dd cet égarée ment pouf prendre tout-à-coup le dieniin de la Vertu \ nais quand on est vertueux et qu'oîi âbandônde la sà-* gesse , le bond est horrible ; la roche détachée subite^ ment de la montagne « et qui roule dafts les abymes ^ esC rimage de la manière dont le cœur se précipite alors dans le goufifre de la corruption ; une fois vdrtUéM Rousseau le fut toujours,

parce qu'ils deyoient tout enseTelîr ou tout publier ; on trembloit d'apprendre quo RoUdSeau eût porté un cœur complettement yicienx ; c'eût été une nouyelle afUîgeante pour les amis de la morale , et peut-être le plus sanglant afiBront &àt à la natore ho» naîne. La seconde partie des confessions in* dique le passage de Rousseau yers un nouTel être ; on sent qu^il a travaillé sur lui-même et qu'il s'est éleyé par sa propre force ; on Toit disparoitre l'homme difFonne et qui n'avoit encore qu'une physionomie équivoque^ voisine de la vileté , ce qui indigne peut -être plus qu'un penchant décidé an vice ; on voit naître dans cette seconde partie des confessions l'homme qui vmsecouer l'enveloppe qui le défiguroit pour s'élancer vers les hauteurs de la philosophie et vers un orgueil qui s'emble s'affermir par la vue distincte de sa vie passée : voilà ce qui m'a le plus frappé dans cet ouvrage étrange. Une femme fit un jour cette question à Rousseau : Que renferment donc , monsieur , vos fameuses confessions ? Madame , répondit le philosophe , j'ai dit tout le mal que je sais de moi, et tout le bien que je sais des autres i

la femme répondît : en ce cas-là le livre sera

court.

Mais la publîcation du livre n'a pas compldttement justifié cette réponse ; Rousseau y dit , d'un bout de l'ouvrage à l'autre , toutet Its fautes et les travers d'autrui ; il tient jnême registre des ridicules de tous ceux qu'il a connus y et il pousse la malice ou la gaieté du pinceau critique jusqu'au gro* tesque.

"^Ne parlez jamais de vous aux autres , a dit Coniutzée , ni en bien , parce qu^ils ne vous croiront pas ^ ni en mal ^ parce qu^ils en croient déjà plus que vous ne voulez* Rousseau ne connoissoit pas cette pensée du philosophe Chinois , ou bien il a cru penser mieux ; en quoi il s'est trompé ( i )•

(i) Il est des fautes qui nous choquent moins que leur aveu* Qu*ayons-nous besoin de nous confesser publiquement ? le tout est de se corriger ; nous ne nous déguisons guère à nos propres yeux : aussi-tôt que nous avons détourné nos regards de dessus nous , nous nous sommes àpperçus.

Rousseau est habile dans ses confessions ; il n*a garde de confondre les nuances qui séparent les défauts des Vices \ ses yices ne sont plus que des défauts ; ils tiea-

Je m'abstiendrai ici d'en parler, parce qud. Je ne regarde point cet ouvrage comme des confessions^ maïs simplement comme des^ mémoires sur sa vie ; Rousseau s'y montre le moins humble des pénitens , et rien ne m'ôtera de l'idée que c'est un roman qu'il a voulu faire ^ non dans le fond , mais dans les détails ; on révoque en doute ses enfans mis. à l'hôpital ; il aura voulu nous donner un tableau idéal , peindre l'indigence et; l'infortune assiégeant un homme supérieur , et celid-ci glissant da»s la vie à travers lea

m\ II. 'I

lient à son caractère dsiîde ; nous osoq$ dire mfj^W y a ])Caucoup<)e finesse dans cçs Mémoires ^ et U finesse qui se révolte point conme la duplicité est une qualité é(|ui« voque qui séduit et trompe encore mieux. N9us y re« connolssoos encore un esprit patient et opiniâtre; U. p^t*ence et même ropinlâtreté est 'aussi nécessaire quQ le» ta!ens pour se faire >in grand nom. Rousseau y di| que la gloire ne vaut pas ce qu*el)e coûte ; mais la. sentence ne partoit pas de son cœur, elle n'est bonne que pour ceux qui en sont rassasiés, ou plutôt pour ceux qui désespèrent d'en acquérir. Les contempteurs de la gloire ressemblent tous plus ou moins au renard de la fablCii Si Içs vraies louanges sont celles qui fortifient nos vet^ lus, heureusement que Rousseau n*a pas été iiueiiislbl^

coups de inassue de la force et du despo^ tisme. Rousseau aura voulu tracer un ourrage intéressant , chargé de portraits variés ; et ayant rejette sa publication à uil temps fort éloigné , c'est qu'il ne vouloit point rencontrer de contradicteurs et qu'il se méhageoit le plaisir de se dessiner souê une attitude neuve parmi les hommes ; l'élé^t gance et la grâce du style de ces mémoires trahissent l'homme qui s'est donné à sa guise des vices et. des défauts , lesquels , sous certain point de vue , Télevènt plutôt qu'iU jie le rabaissent ; il aura joui de Tidéo de mistifier la postérité , d'élever une foule de raisonnemens sur un être imaginaire ; et lui , caché derrière ce modèle idéal , d'ac-* quérir de nouveaux droits à l'immortalité par les discussions interminables qu'il aura fait naStre sur la moralité de son individu ; ainsi , le plus grand homme ^ quand il aime la renommée , n'est pas exempt d'un certain jeu de coquetterie et de quelques mines faites à la postérité pour le plus grand in* térêt de sa gloire.

ec Si jai fait ( dît-il ) quelques progrès^ dans la connoissance du cœur humain ^ c'est le plaisir que î*ai à voir et à observer les

enfans qui m'a ralu cette connoîssance. Ce même plaisir dans ma jeunesse y a mis une espèce d'obstacle , car je jouois avec les énfans si gaiement et si cordialement que je ne songeois guerç à les étudier. Mais Ibrsqu'en vieillissant je me suis apperçu que ma figure caduque les inquiëtoit ,. je me suis gardé de les importunei* ^ préférant de me priver d'une satisfaction réelle , à troubler leur contentement. Je me satisfaisois alors en regardant leurs jeux et leurs petits manèges ; et j'ai trouvé le dédommagement de mon sacrifice dans les lumières que ces observations m'ont fait acquérir sur les premiers et vrais mouvemens de la nature , aux^ quels tous nos savans ne connoissent rien. J*ai consigné dans mes écrits la preuve que je m'étois occupé de cette recherche trop soigneusement pour ne l'avoir pas faite avec plaisir ^ et ce serait assurément la chose dit monde la plus incroyable que /^Héloïse et /TSmile fussent V ouvrage dun homme qui n'àimoit pas les enfans -i^.

On est donc fondé à croire que jamais un seul instant de sa vie il n'a pu être un homme sans entrailles , sans mœurs , ni un père dénaturé* •«■ J^ài pu me tromper^ niais non

m* endurcir ; ti je disais Mes raisons , yeri. dirais trop ( i ). Puisqu'elles ont pu me séduire , elles en sëduiroient bien d'autres. Je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourront me lire à se laisser abuser par la même erreur. . . . Tout pesé , je choisis le mieux , ou' ce que je crus l'être, pour mes enfans. J'aùrois voulu , je voudroxs encore avoir été nourri comme ils Font été >». Il auroit mieux valu, selon nous, que Rousseau eût bien connu ou adopté cette sage maxime de Montaigne : «Tout bien compté, » on ne parle jamais de soi sans perte. Si j» Ton se condamne , les autres en croient » plus qu'on n'en dit ; si l'on se loue , ils ne 3» croient aucmiès des louanges qu'on se 3» donne >» . ^

Je suis bien sûr qu'on trourera encore

(i) Je les sais^ moi, (a dit quelqu^un) ces raisons que Jean-Jacques tait pour se respecter cjans sa femme , et Ton se cdiîtenteroit bien de la première que je donnerais ; mais on Ta peut-être devinée..... Veut-on que je m'explique plus clairement ? /. /. Rousseau neut point itenfans. Je pense absolument comme celui qui a im- I^rimé ces paroles : Et Ton pourra avant peu s'expliquer là-dessus d'une manière démonstrative. :

d'ici à quelques années quelques manuscnts de Rousseau où il parlera abondamment de' lui ; il entroit dans son caractère d'avoir une peur perpétuelle de Topinion d'autmi ; il la redoutoit sur-tout dans l'avenir ^ et il craignoit de passer pour un méchant homme ^ peut-être parce qu'étant né bon ^ il ne se sentoit pas encore assez bon y autant du moins qu'il auroit voulu l'être ; sensibilité délicate ! sensibilité exquise ! mais qui , poussée trop loin y a nui , peut-être à son insçu ^ à la véracité de ses Mémoires. N'est-ce pas pour exciter un plus vif intérêt qu'il se représente sortant de Y hospice y obligé de coucher en plein air sur les bords du Rhône ? Mais là y plus heureux avec son imagination et le spectacle de la nature y qu'un souverain ne Test dans son palais y on ne peut disconvenir qu'il n'ait voulu donner tout - à - la - fois à ses Mémoires le charme et l'intérêt de l'his-^ toire ( 1 ).

(i) Il avoit d'abord écrit ses mémoires avec une encre fort blanche > qui papillotoît à la vue et la fatiguent beau^^ coup ; mais ce qui doit faire admirer la force de son caractère , ( s'il est vrai , comme je le crois , que cette Jorce se déploie dans les plus pcôces choiess ) c'est (^u'it

Reparlerai encore moins de ses pièces ie théâtre : connue tout devoit étonner dans loi

eut la patience de repasser laborieusement la plume sur son ouvrage , depuis le premier mot jusqu*au dernier ; 9t ce fut sur cetre copie « ainsi retravaillée , qu'il fit sa lecture devant plusieurs gens de lettres : lorsqu'il fut à l'article des enfans trouvés , un silence morne régna dans l'assemblée ; il vit tontes les figures allongées et

portant l'empreinte de 1 Improbation f entends vQtM

silence^ Messîturs ^ dit- il en s'interrompant lui-même, et pount son manuscrit sur une table , il en déchira surle-champ quatre pages qui comenoieut sa insûficadon.

Malgré ce trait , je persiste à croire que Rousseau fi*a point eu d'enfans , et que c'est une parabole dont il s'est servi pour donner du corps à sa morale.

Émïle^ Julie , Sophie , etc. tous ses autres ouvrages ne sont-ils pas des paraboles ?^

Je puis me tromper; mais je ne vois dans Thistoire du vieux ruban qu'il avoit volé , et dont il inculpa la cuisinière de madame de Vercellis , qu'une parabole pour mettre dans un }our moral toute la force et toute U ténacité du remords qui ne sommeille jamais et qui se réveille plus terrible après quarante années ; c'étoit une image effrayante à exposer et qui pouvoit avoir son utilité. Il a fait une peinture du remords qui vivra étet^ tiellement ; et quand il ajoute : dans la. jeunesse les vé« yîtables noirceurs sont plus criminelles encore que dans

1 âge nwr ^ mw ce f{^ n'est que foAlessc l'est beaiicQu|i

même homme , il Sonne posîtirement dans ses ouvrages dramatiques l'inverse du talent qu'il âvoit déployé dans XHéloïse et dans V Emile ; et après nous avoir désespérés quelquefois sur son caractère moral , il nous

moins ; il me semble entendre la morale de Papologue, et cette fable pourroit être intitulée : les combat^ de la mauvaise honte.

Il se relevé par le souvenir de cette faute ; il m^a fait le bien » dit- il , de me garantir pour le reste de ma vie de tout acte tendant au crime» par l'impression terrible quHl m*est resté du seul que j'aie jamais commis; et je crois sentir que mon aversion pour le mensonge me vient en grande partie du regret d'en avoir pu faire un aussi noir.

Tout cela m'a l'air d'une leçon, ainsi que tout ce qu'il dit relativement aux femmes qu'il a connues : des observations morales servent toujours de cadre <l ces faits isolés ; quand il avoue qu'il a été laquais ^ c'est lorsqu'il avoit fait \ Emile; il y avoit quelqu'orgueil alors à dire cela ; et ne vouloit - il pas humilier un peu ses confrères , lorsqu'il disoit que dans un autre temps on ne le jugeoit pas digne de se mettre à U table oïl dînoit M. Le Mierre? L'orgueil a ses ruses et ses détours ; l'orgueil a ses vengeances et ses finesses; Rousseau pouvoit bien être orgueilleux , il me semble qu'il Ta été : et il fut atteint , comme tant d'autres si inférieurs à lui , de la maladie sacrée.

( a69 ) désespère encore sur son caractère d'écri vain , sur le secret de sa composition : car jamais littérateur n'a touché ces deux points extrêmes, et Corneille lui-même n'est jamais tombé aussi bas que J. J. Rousseau.

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