T. lY, p. 5, Argument
celles que Garnier a écrites. Mais nous ne savons pas quelle mise en scène on lui consacrait au xvir siècle, et nous ne savons pas davantage quelle mise en scène rêvait pour elle son auteur, ni quelle valeur exacte il donnait à cette expression : représenter celte Bradamanie. Il nous faut donc parcourir la pièce, en recueillir les indications scéniques, et voir en quel lieu — ou en quels lieux — les diverses parties de l'action peuvent être situées.
Les indications précises sont rares, et nous ne manquerons pas de les reproduire, chemin faisant. Mais la plupart des scènes (cette fois numérotées) de la pièce se laissent répartir sans aucune peine entre cinq ou six lieux différents.
1*^ C'est premièrement la cour de Charlemagne, où l'empereur, seul d'abord, puis avec « Nymes, duc de Bavière », s'entretient, et de l'état de son empire, et du futur mariage de Bradamante (I, i et 2). — Léon, prince de Grèce, est amoureux de cette belle guerrière, mais ne pourra l'épouser que s'il commence par la vaincre en combat singulier : c'est à la cour de Charlemagne que sont réglées les conditions de ce combat (III, 3 et i). — Vainqueur, parce que Roger, qui est l'amant et le fiancé de Bradamante mais qui doit la vie à Léon, a combattu pour son rival, Léon va réclamer à Charlemagne le prix de sa victoire; sur une sommation de la sœur de Roger, Marphise, il promet de se battre avec Roger lui-même (IV, 5). — Mais Léon ignorait que son vaillant champion n'était autre que Roger, et Roger, navré de s'être enlevé Bradamante, est allé gémir au fond d'un bois. Éclairé enfin, Léon amène Roger devant renijjcreur et réclame pour ce gêné-
roux chevalier la main de Bradamanle. Des ambassadeurs de Bulgarie viennent justement d'arriver pour offrir à Roger la couronne de leur pays. Tous les personnages sont réunis et heureux au dénouement (V, 2, 3, 4 et 7). — La cour de Charlemagne, c'est pour Garnier « le Louvre » et « le château » (IV, 6, 1468, et V, 1, 1540, ou V, 5, 1832). Victor Hugo devait donner plus tard à Charlemagne la Sorbonne; en attendant, Garnier lui donne le Louvre : les poètes sont généreux.
2° Le père et la mère de Bradamante, Aymon et Béatrix, fort ambitieux pour leur fille et charmés à ridée qu'elle pourra être impératrice, n'acceptent volontiers Roger pour gendre que quand il est devenu roi de Bulgarie. Auparavant, nous les voyons se plaindre de l'humeur trop indépendante de leur fille (II, 1) et accueillir avec joie la nouvelle de la victoire de Léon (IV, 1). Où sont-ils? dans leur logis, ou plutôt devant leur logis.
3° Les scènes où Bradamante s'entretient avec sa mère, déplore l'absence de Roger et se promet de tuer Léon, si elle le peut, ne peuvent se passer que chez Bradamante (II, 3; III, 2; III, 6).
4° C'est dans la demeure de Léon que Léon et Roger s'entretiennent avant le combat, que Roger décide de parer les coups de Bradamante sans lui en porter aucun lui-même; et enfin que, vainqueur, il vient déposer les funestes instruments du combat (III, 1; III, 5; IV, 2). Cette demeure est appelée deux fois « le logis » (V, 1, 1539 et V, 4, 1716), deux fois elle est appelée « la tente >•> (III, 1, 775 et III, 3, 883) : c'est le mot le plus précis qu'il convient évidemment de retenir.
5° Le lieu de la scène V, 1 (entre Roger el Léon) est une solitaire retraite, que caractérise très nettement Léon dans le récit qu'il fait ensuite à Charlemagne :
Il entre dans la lico, il combat, il surmonte, Retourne en mon logis, et sur son clioual monte, S'en part secreltement, entre en un bois espais, Voulant s'y confiner et n'en sortir iainais.
Or ayant malgré moy la bataille entreprise. Pour maintenir mon droit contre sa sœur Marphise, Ne le retrouuant plus, fasché, ie cours après, Et le trouue en ce fort confit en durs regrets. Résolu de mourir d'une faim languissante.
(V, i, V. ni5-17-23; t. IV, p. 68.)
6'^ Enfin, la courte scène V, 6, où la magicienne Mélisse tire, en quelque façon, la conclusion de la pièce, peut ou se placer en un lieu spécial, ou mieux encore, en sa qualité d'épilogue, s'adresser au spectateur et ne se situer vraiment que « sur le théâtre ».
Le relevé qui précède a omis trois ou quatre scènes, parce qu'elles offrent d'abord quelque difficulté.
Dans la scène IV, 6, Léon, qui vient de s'entretenir avec Charlemagne, Aymon, Béatrix et Marphise, commence par prononcer un monologue de 8 vers; puis il s'écrie :
Mais voyla pas Basile, honneur de nostre Grèce', A qui tous mes secrets fldellement i'addresse?
ot il raconte à son ami tout ce qui vient de se passer. Est-il resté au « chasteau » après le départ de Charlemagne et de ses autres interlocuteurs? C'est peu probable; mais il peut être dans la rue à quelques pas de ce château.
dOÔ DE JODELLE A MOLIERE.
La conversation entre Aymon et Béatrix à Tacte II (scène 1) est suivie d'une conversation entre Aymon et son fils Renaud. Il serait naturel que les deux scènes fussent placées dans le même lieu. Mais à la fin de la première, nous voyons que Béatrix n'est plus avec Aymon ; elle dit :
Mais las! voyla mon fils l'honnour do nostro race, L'inuinciblo Henaud dos guerriers Toutrepasse! Il va trouuer Aymon : las! pauurelte le crains Qu'il ait autre dessein que ne sont nos desseins;
suivent six vers encore, et brusquement Renaud interpelle Aymon, sans qu'il soit plus question de Béatrix : où Renaud est-il allé trouver son père? — Peut-être est-il allé le trouver dans l'intérieur de la maison et Famène-t-il à l'extérieur, parce que là seulement ils pourront être entendus du spectateur. Peut-être aussi Aymon s'était-il simplement écarté de Béatrix : Renaud a abordé son père et lui a parlé à voix basse pendant que Béatrix achevait son monologue; c'est Béatrix partie que le père de Bradamante dit enfin à haute voix :
Quoi? monsieur, voulez-vous forcer vne amitié? Estes-vous maintenant vn père sans pitié?
(II, 2, p. 17, V. 286-287.)
La scène IV, 3, où Bradamante, seule d'abord puis avec son amie Hippalque, déplore sa défaite et l'absence de son cher Roger, ne peut se passer que chez Bradamante. A la fin Hippalque s'écrie :
le voy Marphise seule, allons par deuers elle : Elle en pourra possible auoir quelque nouuelle.
Immédiatement, la scène 4 commence par un mono-
loguc de Marphise, et c'est seulement quand celle-ci a prononcé 12 vers, qu'elle est abordée par Bradamante. — Le jeu de scène n'est pas des plus vraisemblables ; mais rien n'empêche que les personnages soient et restent devant le logis de Bradamante.
Enfin la scène V, 5, où la confidente de Bradamante, Hippalque, manifeste d'abord seule sa joie des heureux événements survenus et en informe ensuite son amie, devrait être placée chez celle-ci; seulement, avant l'arrivée de Bradamante, Hippalque dit :
Mais ie la voy venir : helas quelle pitié î Qu'elle est deconfortee ! ù cruelle amitié! Elle croise les bras, et tourne au ciel la veue, Elle soupire, helas! ie m'en sens toute esmeuë : le m'en vay l'aborder : car ma foy ie ne puis, le ne puis plus la veoir en de si durs ennuis.
Où sont-elles? — Encore devant le logis de Bradamante : celle-ci en sort, à moins que, venant du dehors, elle ne se prépare, au contraire, à y entrer.
Il résulte de notre minutieux examen que toutes les scènes de la pièce se laissent localiser sur un théAtre divisé en compartiments; et, comme Garnier écrit cette fois une « tragecomedie », il se peut qu'il ait emprunté à l'art méprisé du moyen âge son système décoratif. Cependant, si la chose est possible, il ne me paraît nullement nécessaire de l'admettre. Une analyse comparée de Bradamante et des trois derniers chants du Roland furieux montrerait, s'il n'y avait trop d'indiscrétion à la placer ici ', que Garnier a suivi de très près le récit de
1. On peut tout au moins voir Bernage, Et. sur R. Ganiicr, p. 12.5-128.
TArioste; qu il y a trouvé, plus ou moins détaillée^ rindication des scènes qu'il nous présenic, et à peu près dans Tordre où il nous les présente; qu'il ne pouvait ainsi, quel que fût son dessein, s'empêcher d'écrire une œuvre analogue par sa disposition à celles d'un Alexandre Hardy. C'est dans le poème italien qu'il a trouvé tout ce qu'il y a de précis dans ses indications scéniques : « Renaud^ qu'arrête moins le respect filial..., se plaint vivement de son père et ne craint point de blâmer hautement sa conduite. Celui-ci ne s'inquiète guère de ses propos, et prétend disposer de sa fdle comme il lui plaira. Léon ne voulut pas entrer dans cette cité (Paris) ; il fît tendre ses pavillons dans la campagne, et le jour même envoya prévenir par ses ambassadeurs le roi de France de son arrivée. — Charles déclare que la bataille est terminée, que Bradamante doit prendre Léon pour époux, et qu'aucune objection ne peut être faite par elle à ce mariage : Roger, sans s'arrêter, sans ôter son casque ou se débarrasser de son armure, quitte la lice, monte sur un petit cheval et se rend en hâte aux pavillons où Léon l'attend. — Elle (Mélisse) vit que Roger, dominé par une douleur que rien ne pouvait calmer, s'était retiré au fond d'un bois obscur, déterminé à ne prendre aucunu nourriture et à se laisser mourir de faim. — Roger entra dans la ville par une route détournée et sans être aperçu de personne. Le lendemain matin // alla, en compagnie de Léon, se présenter à Charlemagne. — Pendant ce temps la malheureuse jeune fille, r^etirée dans sa chambre, ne sachant si elle devait A^ivre ou mourir, s'abandonnait à son désespoir.
lorsque des cris joyeux pénétrèrent jusqu'à elle '. »
Ce dernier détail est intéressant. Bradamante, que le poète italien nous représente retirée dans sa chambre, ne pouvait être représentée de même par un dramaturge songeant à une représentation, quelle que fût la mise en scène (classique ou populaire) à laquelle il s'attendait pour sa pièce. Garnier, qui a fait aborder la jeune fille par Hippalque dans la rue, a donc ici, comme en d'autres endroits, montré qu'il avait un certain souci de la scène. Mais nous ne pouvons aller beaucoup plus loin dans nos conclusions sur la tragi-comédie de Bradamante.
Avec les Juifves , qui vont être sa dernière œuvre, Garnier, en 1583, revient à la tragédie; mais il y apporte un talent assoupli et une expérience consommée, sinon de la scène hélas! au moins de la poésie dramatique, telle qu'il était en situation do la comprendre. Les Juifves sont encore inspirées par des tragédies de Sénèque, notamment parle T/iyeste; mais elles le sont d'une façon beaucoup moins servile que les précédentes tragédies. Les Juifves sont encore une élégie ; mais une élégie bien composée, une élégie émouvante, une élégie qui semble vivre comme un drame. Est-ce à dire que nous allons pouvoir aisément reconnaître et montrer comment cette œuvre est disposée pour le théâtre?
1. Fioland furieux, trad. C. Hippeaii, XLIV, 75; XLV, 61; XLV, 82; XLVI, 21 ; XLVI, 51 ; XLVl, 05.
Sur le caractère scénique des Juifves M. Faguet esl li'rs alTirmalif.
« L'acte quatrième est tout entier dramatique. Sédécie et Sarrée\ le t-iand pontife, enfermés dans un cachot se préparent à la mort. Nabuchodonosor vient jouir de leur infortune....
« Quant aux parties qui semblent lentes à la lecture, et où l'action s'arrête, faites attention encore : ce sont des tableaux. Tableau au milieu du second acte.... Tableau encore et mêlé d'action à la fin du second acte.... Tableau au quatrième acte, quand, au milieu de toutes ces femmes pleines d'angoisse et se serrant autour de leur vieille reine, « aira ceu tempestate », l'exécuteur paraît, et arrache les petits enfants de leurs bras. Voyez-vous l'exécuteur s'en allant par le fond du théâtre lentement, traînant les enfants muets de crainte, et ici, les femmes qui pleurent, les femmes qui prient, les mains jointes, les bras tendus. J'en mets du mien, sans doute; mais c'est que je ne puis me figurer que ces pièces n'aient point été faites pour être représentées. En l'absence de documents des deux parts, on imaginerait plutôt que les pièces du xvir siècle, sauf Alhalie^ n'ont point été composées en vue de la représentation, tant elles peuvent, à la rigueur, se passer de la scène.
« Le Saûl de La Taille, les Juives de Garnier semblent réclamer le théâtre, au contraire, et le supposent par leur disposition. Ne voit-on pas que ces tableaux sont bien voulus par l'auteur, qu'il les a bien imaginés à titre de tableaux, qu'il les voit