MESSAGER
Vous venez à propos, dolentes Damoiselles, Pour entendre par moy de piteuses nouvelles.
De telles difficultés n'étaient pas pour émouvoir des acteurs et des spectateurs aussi naïfs que devaient l'être ceux de 1G03. Mais La Vallée, comme Hardy, supprimait certainement les chœurs aux
I2â DE JODËLLE A MOLIERE.
représentations \ et bien lui en prenait, car toute représentation véritable eût sans cela été impossible. Le chœur est formé de « Damoiselles », suivantes de Marie Stuart; il encourage la prisonnière; il dit d'elle : « notre reine ». Or, ce chœur chante chez Elisabeth au premier et au second acte; ce chœur — du moins dans l'édition de 1604 ^ — assiste au monologue de Davison et commente les hésitations de ce personnage :
Que Tame a de peine a mal faire! Elle sent dix mille combats...
Quelle qu'ait été la mise en scène de VÉcossaise dans les représentations d'Orléans, Montchrestien, lui, n'avait conçu sa pièce que pour une récitation dialoguée.
Des quatre tragédies de Montchrestien qu'il nous reste à étudier, nous ne sachons pas qu'aucune ait jamais paru sur un théâtre.
Donnons d'abord une idée du sujet traité dans les Lacènes.
Plutarque, dans sa Vie de Cléomène, raconte comment ce dernier roi de Sparte, définitivement battu par Antigone, roi de Macédoine, s'était réfugié
1. « Les chœurs y sont omis, comme superflus à la représentation ». Hardy, Théâtre, I, Au lecteur, p. 6.
2. « Le chœur manque dans l'édition de 1601 », dit Petit de Julleville dans son commentaire, p. 289. Voir, en effet. Les Tragédies.., A Rouen, chez Jean Petit, p. 24.
LA MISE EN SCENE DANS LES TRAGEDIES. l^S
auprès de Ptolémée, roi d'Egypte, à la cour duquel se trouvaient déjà sa mère Cratésiclée, sa femme Archidamie et ses enfants. Ptolémée lui avait promis des secours pour rentrer à Sparte et y ressaisir son pouvoir; mais il était mort, et son fils, inactif et débauché, n'avait plus prêté aucune attention aux prières de Gléomène. Même, à la suite d'une parole imprudente de l'exilé, il l'avait emprisonné dans une maison avec ses compagnons d'infortune et l'y faisait garder étroitement. Gléomène donc, désespérant de jamais rentrer en grâce auprès du roi, s'avise d'un stratagème. Un jour que Ptolémée était loin d'Alexandrie, il fait courir le bruit que le roi a décidé de le remettre en liberté et, comme il était d'usage en pareil cas, va lui envoyer des présents et un festin. Le festin est apporté; les gardes trompés en acceptent une bonne partie et s'enivrent. Gléomène et ses compagnons les désarment et se répandent par la ville en appelant le peuple à la liberté. Le peuple les admire et ne bouge pas, si bien qu'après plusieurs exploits les Spartiates comprennent qu'il faut mourir.
« Gleomenes doncques... acheua ses jours en ceste sorte : dequoy le bruit s'estant incontinent espandu par toute la uille, Gratesiclea sa mère, encore qu'elle fust au demourant femme magnanime, oublia neantmoins un peu lors sa générosité, pour l'excessive douleur qu'elle sentit de ce grand accident, et embrassant les enfans de Gleomenes se prit à lamenter : mais l'aisné des enfans, sans que personne s'en fust iamais doubté, trouua moyen de se despestrer de ses mains, et montant dessus la couuerlure de la maison, se ielta du hault en bas, la
leste la première, dont il fut tout froissé, mais il n'en mourut pas pourtant, ains fut emporté criant et se courrouceant de ce que Ion ne le vouloit pas laisser mourir. Le Roy Ptolomeus ayant entendu ceste nouuelle, commanda que Ion pendist le corps de Cleomenes l'ayant deuant conroyé, et que Ion fcist mourir ses enfans, sa mère et toutes les femmes qui estoyent auec elle, entre lesquelles estoit la femme de Panteus, l'une des plus belles Dames de son temps et de plus gentil cueur '. »
Un Shakespeare aurait pu reproduire la partie tumultueuse et militaire de ce drame : Montchrestien n'y a pas songé un seul instant, et, supprimant à vrai dire l'action, il s'est contenté d'écrire des monologues, des dialogues et des récits. Cléomène expose à son fidèle Panthée le stratagème qu'il a conçu : et c'est le premier acte, après lequel il disparaît. Puis l'écho de ses actions retentit dans la demeure des femmes : de Cratésicléa sa mère, d'Archidamie sa femme, de Stratonice femme de Panthée. Elles espèrent ou se découragent : c'est l'acte II. Elles apprennent la mort des héros : c'est l'acte m. — Les actes IV et V suivent exacterhent le récit d'Amyot que nous avons cité. Acte IV, Cratésicléa et l'aîné de ses enfants. Acte V, fureur de Ptolémée; courage de Stratonice et des autres Lacédémoniennes.
Il résulte de cette disposition que la demeure de Cléomène et celle des femmes devraient être distinctes, la première servant pour le V^ acte, la seconde pour les actes II, III et IV et pour la