DAVID
l'accorde ton congé, desloge, mon Vrie.
Ce passage est caractéristique du degré de précision auquel peuvent atteindre les indications de Montchrestien.
La tragédie d'Aman est une de celles dont on est le plus tenté, au premier abord, d'expliquer la disposition par le système décoratif du moyen âge. Au hoisième acte, Mardochée apprend à Esther la ])roscription des Juifs et la prie d'aller demander leur grâce à Assuérus. Celle-ci hésite, sachant qu'il est interdit d'aller trouver le roi sans avoir été mandé par lui. Mardochée insiste, et Esther finira l)ientôt par se résoudre. Dans VEsiher de Racine, lout cela se passe dans une scène entre Mardochée et sa nièce. Dans VAman de Montchrestien, nous voyons d'abord Mardochée seul qui gémit et prie. Puis il disparaît, non sans avoir été vu par Sara et Uachel, filles d'honneur de la reine, et celles-ci rapportent à Esther dans quel état elles ont trouvé Mardochée. Esther les envoie s'enquérir auprès de lui de la cause de son, affliction, elles reviennent sans rien savoir et Esther envoie à leur place un de <es serviteurs, Athac. INouveau changement. Mardochée reçoit Athac, le charge de sa prière pour la reine, reçoit la réponse de celle-ci et insiste encore luprès de son envoyé. Ne semble-t-il pas que, si ces allées et venues sont possibles et nécessaires, c'est parce qu'Esther et Mardochée sont dans des compartiments distincts de la scène, l'une dans un appartement du palais royal, l'autre à la porte môme du palais?
Mais voici qu'immédiatement les objections se pressent : nous n'en présenterons que deux.
Si Esther et Mardochée étaient dans des compar-
liments distincts, ils ne pourraient pas communiquer entre eux, soit; mais ils pourraient toujours communiquer avec les personnages subalternes chargés des allées et venues, que nous venons d'indiquer. Il n'y aurait pas de raison pour qu'Esther seule conversât avec eux pendant la première moitié de Tacte, et Mardochée seul pendant la seconde moitié. De plus, voyons ce qui se passe au début de l'acte. Aussitôt après le monologue de Mardochée, Sara dit à Rachel :
Le puis-ie reconnoistre en cet accoustrement? Est-ce donc Mardochée? ô Dieu^ quel changement! Le vois-tu, chère sœur?...
Et Rachel de répondre :
0 l'estrange pitié! mais i'aperçoy la Reine, Haston de luy conter son incroyable -peine.
Ainsi Esther ne voit pas et ne peut voir Mardochée; mais ses filles d'honneur nous disent presque simultanément qu'elles voient Mardochée et Esther. Conclusion : la scène n'est pas divisée en compar* timents; Mardochée se retire dès que Sara et Rachel l'ont vu, et avant l'entrée de la reine; plus loin au contraire, c'est la reine qui se retire; dès qu'elle a chargé Athac d'aller parler à Mardochée. Cette disposition est froide et nullement dramatique; mais Montchrestien est gauchement resté fidèle au récit de la Bible, où en effet Esther ne communiquait avec Mardochée que par l'intermédiaire de ses femmes et de ses eunuques ^
1. Citons la Bible (traduction Lemaistre de Sacy), et voyons comment les indications en ont été suivies par Montchrestien dans son troisième acte :
Ëslher, IV, 1 : « Mardochée, ù celte nouvelle, déchira ses
De même au cinquième acte, nous voyons successivement : 1" Aman s'entretenir avec sa femme Sarès (et non pas dans les jardins d'Esther, comme chez Racine, car il n'est ici question de rien de ce i^enre); — 2" Assuérus songeant au service que lui a rendu Mardochée et chargeant Aman de récompenser ce sujet fidèle; — 3° Esther appelant le ciel
vùtemeiilï;, se revôlit d'un sai-, et se couvrit lu tète de cendre et, jetant de grands cris au milieu de la place de la ville, il faisait éclater Tamertume de son cœur. — 2. Et il vint en se lamentant juscju'à la porte du palais; car il n'était pas permis d'entrer, revêtu d'un sac, dans le palais du roi. — 3. Dans toutes les provinces et les villes, et dans tous les lieux où ce cruel édit du roi avait été envoyé, les Juifs faisaient éclater leur extrême aflliction par les jeûnes, les cris et les larmes, plusieurs se servant de sac et de cendre au lieu de lit (Aman, monologue de Mardochée, p. 252-255, v. 1-134).
4. Or, les lilles d'Esther et ses eunuques vinrent (Aman, dialogue de Sara et de Rachel, p. 255, v. 135-142)
et le lui annoncèrent. Elle fut consternée à cette nouvelle; elle envoya un habit pour en revêtir Mardochée, au lieu du sac dont il était couvert {Aman, scène entre Esther et Rachel, p. 255-258, v. 143-174; puis monologue d'Esther pour attendre le retour des jeunes lilles, p. 256-257, v. 175-238);
mais il ne voulut point les recevoir {Aman, scène entre Esther et Sara, p. 257-258, v. 239-260).
5. Elle ap|)ela donc reunu(iue Athac, (jue le roi lui avait donné pour la servir, et lui commanda d'aller vers Mardochée, it de savoir de lui pourquoi il agissait ainsi {Aman : la reine, Athac, quelques vers du chœur, p. 258, v. 260-270).
6. Athac étant sorti alla vers Mardochée, qui se' tenait dans la |)lace de la ville, devant la porte du palais {Aman, monologue de Mardochée, arrivée et communication d'Athac, p. 258-259, v. 271-3.30).
7. Celui-ci lui raconta tout ce qui était arrivé, et lui dit comment Aman avait promis de remplir d'argent les trésors du roi, pour If massacre des Juifs. — 8. 11 lui donna aussi une copie de redit (|ui était affiché dans Suse, pour le faire voir à la reine, et pour l'avertir d'aller auprès du roi, afin d'intercéder pour sou [x'uple {Aman, discours de Mardochée, p. 259-201, v. 337-388).