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le cours deuers Esther uoslre grande Princesse, Pour luy dire qu'Aman suiui de grosse presse, Promené parla ville en honneur souuerain Mardocliee, et conduit son cheual par le frain... Puis que vous le sçauez le poursuy mon voyage; 11 me faut à la Reine aporter ce message.
Ici encore Montchrestien a suivi la Bible, en ayant soin de supprimer les indications de lieux*; ici encore la scène est supposée indivise, et les personnages y entrent ou en sortent selon les besoins de Tauteur, le chœur seul s'y tenant en permanence. La vraisemblance scénique dans la tragédie se borne à remploi des formules bien connues : « Mais ne le voy-ie pas arriuer deuers moy? », « mais voy-ie pas Aman? », « Le Roy fort à propos pour mon repos aproche ». Encore Montchrestien ne s'y asservit-il pas, et les allées et Tenues des personnages restentelles obscures en maints endroits. A la fin du cinquième acte, Mardochée n'est pas avec Esther et Assuérus, et nous ne voyons pas bien comment il y pourrait être; mais brusquement le poète trouve dans la Bible qu'Aman fut remplacé au pouvoir par Mardochée, et il fait dire par Assuérus à Mardochée,
1. Esther, V, 10 : « Et dissimulant sa colère, il (Aman) retourna chez lui, et fit assembler ses amis avec sa femme Zarès » ; rien ne rappelle les mots chez lui dans la tragédie de .Montchrestien; Esther, VI, 4 et 5 : « Le roi ajouta, en même temps : Qui est là dans l'antichambre? Car Aman était entré dans l'antichambre la plus proche de la chambre du roi, pour le prier de commander que Mardochée fût attaché à la potence |ui lui avait été préparée. Ses officiers lui répondirent : Aman ' st dans l'antichambre. Le roi dit : (ju'il entre. » Montchrestien, n'ayant à sa disposition ni chambre, ni antichambre, fait sim- |)lement dire au roi : « iMais voy-je pas Aman? >•
(jui ne doit pas être devant ses yeux et qui cependant va lui répondre :
Et loy, vieillard fldelle, ornement de la race, Occupe ses honneurs et tiens rang en sa place.
La prétendue tragédie d'Hector, où se môlent languissamment la matière d'un récit épique et la matière d'une élégie, est deux fois plus étendue que la plus courte des tragédies antérieurement publiées par Montchrestien; elle est plus étendue d'un bon tiers que la plus longue de ses pièces. Et peut-être pourrait-on voir là un indice que le poète, en 1604, ne songeait guère à faire représenter sa nouvelle œuvre.
Au dernier acte cependant, se trouve une indication décorative. « Andromaque », s'écrie le chœur,
Andromache, Andromache, elle est en pasmoison; Retirons la, mes sœurs, dedans ceste maison.
La veuve d'Hector s'évanouissait de même à la fin du livre XXII de V Iliade; mais elle restait au milieu de ses compagnes troyennes.
Au second acte, il semble qu'Andromaque se transporte de sa maison dans celle de Priam. Nous Fentendons dire à sa nourrice :
... Courons à Priam pour essayer encor
Si son authorité peut retenir Hector...
Allons l'en supplier, mais vite hastons nous.
le crains qu'il soit desia dans la presse des coups.
LA MISE EN SCÈNE DANS LES TRAGEpiES. 135
Et quelques vers plus loin Priam lui dit :
Andromache ma fille, et qui vous meinc ici?
Il n'en faut pas moins admettre, à noire avis, qu'Andromaque ne s'est pas déplacée, et que Priam, au contraire, vient de la rejoindre; s'il lui demande : u qui vous meine ici? », c'est que la scène est supposée placée en un endroit quelconque où Andromaque ne devait pas être, parce que u Hector au combat se dispose » et qu'il faudrait Taider à s'armer. Ce qui justifie notre opinion, c'est (ju'immédiatemenl avant le moment où Priam prend la parole, la nourrice s'écrie :
Voyez Priam à temps auec deux de vos frères,
ce qui semble indiquer l'approche de Priam ; et c'est surtout que parioiil ailleurs dans la pièce Montchreslien a pris soin de lier ses scènes de façon que l'action ne se déplace dans aucun acte. Le premier, par exemple, se compose de deux scènes bien distinctes, l'une entre Gassandre et le chœur, l'autre entre Andromaque et Hector : le chœur pourtant nous dit à la fin de la conversation avec Gassandre :
Mais voici pas Hector? c'est sans doute luy-mesme, Qu'Aridromache poursuit escheuelée et blesme.
A .la fin de l'acte III se place un monologue d'Hélène qui ne se lie aucunement à ce qui précède ; le chœur ne nous en dit pas moins :
Mais voila pas Heleine? elle approche vers nous.
Partout les personnages sont annoncés par des
formules de ce genre : « Voici Tvn de nos gens qui nous vient au deuant » (37); « voici venir Priam » (46); « voy-je pas Antenor qui deuers nous s'approche? » (52); « Arrestez, Andromache arriue deuers nous » (60). Andromaque pourrait être chez elle au premier acte : elle n'y est pas; ïlécube et Priam pourraient ôtre chez eux au quatrième : ils n'y sont pas. Pourquoi la scène d'Heclor serait-elle divisée en compartiments, si de ces compartiments il n'était jamais fait usage?
Cette étude est déjà bien longue, et je me reprocherais de l'allonger encore en la faisant suivre d'une conclusion étendue. Au reste cette conclusion estelle vraiment indispensable ?
J'ai voulu fournir des matériaux à ceux qui entreprendront d'édifier une théorie complète et rigoureuse de notre tragédie du xvr siècle : ces matériaux ont été consciencieusement amassés et classés dans les paragraphes qui précèdent.
J'espérais aussi que de mes recherches et de mes réflexions finirait par se dégager une idée assez nette de ce qu'a été la mise en scène pour les tragiques de la Renaissance : et peut-être mon espoir n'a-t-il pas été déçu.
Avec une décision singulière, Jodelle, en 1552, a voulu prendre le contre-pied de l'art dramatique populaire, et, non sans risquer de notables invraisemblances, à la règle de l'unité de temps, déjà formulée par de nombreux théoriciens, il a ajouté,
pour se l'imposer, une règle toute nouvelle de Tunilé de lieu. De 1552 à 1004, de la Cléopâtre à Hector, aucun poète notable de la même école ne s'est délibérément écarté delà voie que Jodelle avait ainsi ouverte.
Mais ils sont loin de Tavoir tous, et toujours, suivie de la même façon. Plus devenait évidente rinanité des ambitions que les fougueux fondateurs du théâtre tragique avaient conçues, plus insuffisants et plus vagues devenaient les efforts des poètes pour réaliser une unité de lieu véritable : il y a loin de la Clëopâlre à Aman ; il y a loin de Saiil le furieux aux Gabéoniles. Dans la plupart des tragédies il suffit, aux yeux des poètes, de formules comme : « mais ne le voy-je pas? » pour expliquer la liaison des scènes, et de la présence continue du chœur pour ramoner à l'unité les hcux les plus essentiellement dilïérents.
Souvent même, Tauteur ne se demande pas où se passe son action et ne s'inquiète pas des contradictions que contient son texte. Orateur et poète élégiaque avant tout, imitateur assez gauche des modèles que lui fournissent la Bible, Euripide, Sénèque, Plutarque, TArioste..., il s'occupe de ses effets oratoires et poétiques, il veut faire passer dans sa langue les beautés qu'il admire chez ses devanciers. Les indications scéniques qu'il y trouve, il les reproduit; il les reproduit môme quand, les sources où il puise étant multiples, ces indications deviennent inconciliables, ou quand une modification apportée par lui à ses modèles les a rendues inopportunes. S'avise-t-il d'être original, les indications précises disparaissent, et l'action — d'ailleurs
lenle et peu animée — se meut dans un milieu tout irréel.
Que ces pièces aient ou n'aient pas paru sur une scène, à vrai dire il n'importe guère. Ce qui importe, c'est que la plupart de celles qui ont paru sur le Ihéîllre n'ont pu y être que récitées; c'est que leurs auteurs n'avaient pas l'idée de ce qu'est une véritable représentation.
Et cette constatation a sa valeur pour qui veut bien comprendre le caractère des poèmes tragiques de la Renaissance; elle a sa valeur aussi pour qui veut apprécier l'œuvre des Hardy, des Mairet, des Tristan et des Corneille, ces restituteurs ou plutôt ces fondateurs de la tragédie classique au xvir siècle.
Janvier 1905.