‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 70 sur 92 · SOPUONISBE » ET LA MISE EN SCENE · texte numérisé non relu

SOPUONISBE » ET LA MISE EN SCENE

avec le reste de la pièce? et surtout n'est-elle pas démentie par les remaniements postérieurs du cinquième acte?

Si la << tente » de Massinisse était une indication vraie de mise en scène, il était naturel que Montchrestien la conservât avec grand soin. Or, on ne la retrouve plus à partir de 1601.

Sire, me voila prest, commandés seulement, L'elTet suivra de près vostre commandement,

dit Hiempsal (p. 114); et aussitôt Soplionisbe (p. 115) :

Mon esprit est suspens entre espérance et crainte...

Elle se plaint en 16 vers, car, par exception, ce pas- ^age est allé se développant après 1596; sa nourrice essaie de la réconforter; puis, avisant Hiempsal :

Mais ie vois Hiempsal, adressons nous à luy, 11 pourra de vostre Ame effacer cest ennuy : Car il vient de la part de vostre Espoux fldelle. Pour vous en apporter quelque bonne nouuelle.

L'édition de 1604 fait accueillir Hiempsal avec la même formule traditionnelle (p. 154) :

Voyez vous Hiempsal, adresson nous à luy;

elle laisse à peu près le même langage à la nourrice et à Sophonisbe; mais entre les paroles d'Hiempsal à Massinisse et les plaintes de Sophonisbe elle intercale un petit chœur de quatorze vers.

Pour(|uoi?

Si Massinisse et Hiempsal étaient dans un comj>arlimenl du théûtrc, Sophonisbe et sa nourrice dans un autre, il n'y aurait aucun inconvénient, il n'y aurait môme que des avantages, à opposer brus-

quement les deux époux et à faire se suivre sans transition les deux scènes où ils figurent. Le chant du chœur serait donc inexplicable, et d'autant plus, que, dans une décoration réaliste, les compagnes de Sophonisbe ne peuvent entendre et commenter les confidences de Massinisse à Hiempsal. — Si, au contraire, le théâtre ne représente qu'un lieu vague et conventionnel, où tous les personnages ont droit de se trouver, il y a quelque chose de choquant à faire entrer des personnages d'un côté pendant que d'autres personnages sortent de l'autre. Montchrestien (on l'a vu tout à l'heure) a deux fois modifié son acte IV, pour que Massinisse n'entrât pas au moment où sortait Syphax. Ici, il a séparé les deux scènes par un chant insignifiant, et en soi fort inutile, du chœur.

Une autre précaution toute semblable a été prise par Montchresticn en 1604. Le chœur de la Reine ■d'Escosse, qui, au troisième acte, commente les paroles de Davison, a ce défaut grave qu'il force Davison à révéler à des ennemies ce qu'il devrait à peine se révéler à lui-même; mais il a été tardivement conçu pour séparer les deux monologues distincts de Davison et de Marie Stuart.

Ainsi, quelques menus détails, qui nous paraissent curieux, de Fédition de 1596 ont disparu dans les deux éditions suivantes, parce que Montchresticn n'y attachait, lui, aucune importance. De 1596 à 1604, le poète a abrégé ses scènes et en a quelque-

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fois mieux marqué la liaison ou la séparation, de façon à rendre sa tragédie moins lente et plus claire. Mais, ni en 1596 ni plus tard, rien ne permet de supposer que Montehrestien ait voulu voir et montrer les divers lieux où devrait se transporter Faction. Si le jeune poète a tiré quelque profit de la leprésentation de Caen, ce n'est certes pas de ce côté que le progrès s'est accusé.

J'ajoute que la représentation de Sophonisbe à Caen paraît de plus en plus, à qui compare les éditions de 1596, 1601 et 1604^ avoir été un événement exceptionnel et, dans la vie de Moiitchrestien, un événement unique. Le petit volume de 1596 commence par une dédicace à Mme de la Vérune, où la représentation est rappelée avec une humilité orgueilleuse : « Il vous pleut prendre la peine d'asister à la représentation de céte Tragédie, vous la prendrés encor', s'il vous plaist, de la lire. Peut estre qu'elle ne vous contentera tant à la seconde fois comme elle fist à la première (si vous peustes prendre contentement en chose de si peu de goust) d'autant qu'elle a déia perdu en vôtre endroit la grâce delà nouueauté. » — L'avis /Iw Lecteur revient sur cette représentation : « Tu me pardonneras si i'ay mis la main a céte tragédie ayant déia été faite en prose par Melin de Saint Gelais. Car ie n'en ay rien sçeu qu'elle n'ait été preste à représenter. » — Et voici enfin un Prologue :

Mclle-s nous seulement, Messieurs, au ran^ de ceux Que ne tient engourdis vn repos paresseux... Nous reciterons donc les mariieurs d'vn grand Uoy, Qui viola sa foy, pour couseruer sa foy :

Et les maux qu'endura la belle Sophonisse, Pour s'être niariée au hrauc Massinisse... Mais oyés les regrets qu'ils fout en patience,. Comme requiert de vous leur auguste présence.

Alors que Montchrcstien n'a à son actif qu'une seule tragédie, il a donc soin de dire sous trois formes dilîérentes que cette trajgédie a été représentée. Mais, quand il en publie cinq on 1601, quand il en public six en 1G04, ni dans ses épîlres dédicatoires, ni dans ses aviè au lecteur^ ni dans ses stances à luy-mesme, ni dans ses épigrammes^ il ne glisse plus aucune mention des représentations dont ses pièces ont pu être honorées. Est-ce par discrétion qu'il se tait, ou par indifférence? Indifférence et discrétion me paraissent en ce cas également invraisemblables.

Juillet 1905.

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