PHÉNICE
Point, point.
Nous sommes fortement assurés sur ce point. Manille a dit cent fois qu'elle verroit paroître Son fils devant ses yeux sans le pouvoir connoître.
{Le Parnsite, I, 4, p. 13.)
Lisandre, au lieu de songer à ce qu'il pourra dire à Manille, ne songe guère qu'au bonheur où le mettra la vue de Lucinde; il oblige Fripesauces à lui faire cent recommandations, après lesquelles il ne laisse pas de poser des questions futiles. C'est aussi l'attitude de Lélie vis-à-vis de Mascarille, et, si Ton peut comparer à l'acte IV, scène 1 de VÉlourdi l'acte II, scène 1 de VEmilia, à plus forte raison en doit-on rapprocher l'acte III, scène 2 du Parasite :
LISANDRE
Cher ami, je ne sais, je suis tout interdit.
Le cœur me bat au sein, je tremble, je frissonne.
FRIPESAUCES
Et qui vous fait trembler? Vous ne voyez personne.
LISANDRE
Tu ne saurois penser Tétat où je serai
Quand je verrai ma sœur, quand je l'embrasserai.
Je me sens tout ému, j'en ai déjà la fièvre,
Et mon âme s'apprête à passer sur ma lèvre.
FRIPESAUCES
Ma foi ! S'il est ainsi, vous perdrez la raison ; A l'heure qu'il faudra jaser comme un oison, Vous deviendrez muet, et peut-être Manille Prendra quelque soupçon que vous aimez sa fille ; Que de son fils absent vous empruntez le nom, Et venez comme en masque apporter un momon; Rengainez votre amour, cachez sa violence. Et vous souvenez bien des choses d'importance; 11 faut de la mémoire à qui sait bien mentir, N'oubliez pas les noms de JafTe ni de Tyr, Vous citerez encor d'autres lieux de Syrie Pour vous conduire enfin jusqu'en Alexandrie, Où vous avez trouvé ce marchand Marseillois Qui vous a reconnu pour chrétien, pour François, Pour natif de sa ville, et d'honnête famille, Et vous a racheté.
LIS.\NDRE
Mais, s'il faut que Manille Me demande le nom de ce marchand humain?
FRIPESAUCES
Eh bien! vous répondrez qu'il s'appelle Romain.
LISANDRE
De taille?
FRIPESAUCES
Médiocre, à qui le poil grisonne.
Et pour un trafiquant assez bonne personne.
LISANDRE
Son logis?
FRIPESAUCES
Vers le port.
LISANDRE
Sa femme et ses enfants?
FRIPESAUCES
Vous direz qu'il est mort depuis quatre ou cinq ans; Ne sauriez-vous tout seul fonder cette fabrique?
II est vrai que Lisandre est déguisé en Turc, non on Arménien : mais Tidée môme de faire de Lélie un faux Arménien peut avoir été soufflée à Molière par le capilan du Parasite :
Il faut le confronter à quelque Arménien, Qui sache le pays, qui sache le langage, Pour voir s'il n'a pas fait un fabuleux voyage.
*(III, -7, p. 86.)
Il est vrai encore que Lélie ne se donne pas pour le fils de Trufaldin, comme Lisandre pour celui de Manille : mais il y avait intérêt, pour rendre la situation de Lélie plus embarrassante et plus piquante près de Célie, à n'en faire qu'un marchand, qui avait vu ce fils à la fin de son esclavage ; et nous venons de voir qu'un marchand de ce genre était mentionné dans le Parasite.
Tel qu'il est constitué maintenant, l'acte IV de VÉtourdi implique une reconnaissance possible et, pour quiconque est familier avec les conventions dramatiques, une reconnaissance inévitable et prochaine dans la famille de Trufaldin. 11 achemine donc Molière à un dénouement tout autre que celui de rinavverlilo, où Bellorofonte retrouvait une sœur de Celia qu'il avait autrefois aimée, Laudomia, mais où Mezzetin (Trufaldin) restait sans famille comme auparavant. Ayant commencé à imiter la comédie de Tristan l'Hermite, Mohère est entraîné à en imiter aussi le dénouement. Alcidor revenait à point nommé pour assurer le mariage des deux amants : ainsi vont faire la femme et le fils de Trufaldin, bien qu'ils n'aient point, comme Alcidor, été retenus en Turquie.
Évidemment, c'est une hypothèse que je formule;
mais elle me paraît vraisemblable, et elle a Tavantage d'aider à la résolution d'un petit problème que les commentateurs de Molière se sont vainement posé. Pourquoi notre poète, après avoir si docilement suivi rinavvertito, a-t-il de gaieté de cœur renoncé aux scènes amusantes qui terminent cette pièce, et s'en est-il tenu à une reconnaissance invraisemblable exposée dans un récit fort long et peu clair de Mascarille? Le succès étourdissant qu'obtenait Coquelin dans ce récit nous peut fournir une première explication : on aimait, au temps de Molière, les longs monologues où un acteur s'essoufflait et gesticulait, comme Gros-René dans le Dépit amoureux, et Molière, qui jouait Mascarille, a pu se ménager par ce récit un succès semblable à celui de Coquelin. Si, de plus, on admet qu'une sorte de vitesse acquise, jointe à la logique de l'intrigue, ait amené Molière à poursuivre l'imitation ébauchée du Parasite, on pourra regretter encore le dénouement de rinavvertito, mais celui de l'Etourdi se trouvera pleinement expliqué.
Ce n'est pas tout. On a peut-être remarqué tout ;i l'heure ce mot de P'ripesauces à Lisandre :
Et venez comme en masque apporter un momon.
Il se retrouve ailleurs <lan^ la bniicjic «In père de Lisandre, Lucile :
Dis-moi : quelle gageure ou quelle humeur fantasque Avant le carnaval te fait aller en masque?
Qui t'a mis sur le front ce bourlct de bassin? Portes-tu des momons? Apprends-moi ton dessein.
{Le Parasite, III, 3, p. 71.)
Mascarille et Léandre vont vraiment en masque pour enlever Célie à Tacte III, scène 8 de VÉtourdi, et Lélie, qui a révélé si imprudemment leur dessein à Trufaldin, s'écrie ironiquement :
Masques, où courez-vous? le poiirroit-on apprendre? Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon.
(Vors 12-20-1221.)
Or, il n'y a ni momon ni masques dans Vlnavvertito, mais des serruriers; ne sont-ce pas les deux passages du Parasite qui ont donné à Molière l'idée de cette substitution?
A la fin de cet acte III (scène 9) de t' Étourdi, Trufaldin, impatienté par le défilé des masques, arrose grossièrement Léandre; en quoi il peut fort bien imiter la duègne du Dom Japhet d'Arménie de Scarron (acte IV, scène 6), mais en quoi il peut aussi exécuter une menace de Pliénice dans le Parasite de Tristan :
Abandonnez cet huis, et n'y revenez plus, Ou sur l'étui chagrin de ce cerveau malade J'irai bientôt verser un pot de marmelade.