‹ De l'abolition de l'esclavage ancien en OccidentChapitre 1 sur 91 · CHEZ JULES RENOUARD ET G”, LIBRAIRES · texte numérisé non relu

CHEZ JULES RENOUARD ET G”, LIBRAIRES

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L’Académie des sciences morales et politiques a proposé en 1 837, pour sujet de prix , les deux questions suivantes :

i° Par quelles causes et comment l’esclavage ancien a-t-il été aboli?

2 0 A quelle époque, cet esclavage ayant entièrement cessé dans l’Europe occidentale, n’est-il resté que la servitude de la glèbe?

L’énoncé seul de ces deux questions fait assez comprendre leur importance. L’abolition de l’esclavage ancien en Occident est la plus grande révolution qui signale la marche de la civilisation humaine. Comme toutes les révolutions dont les effets sont durables, elle s’est achevée lentement, avec l’aide du temps, et sous l’influence de diverses causes qui tendaient à l’accélérer ou à la retarder. L’examen de ces causes et

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la détermination de l’époque où les vieilles habitudes sont définitivement abolies, méritent donc une étude particulière: mais celte étude ne peut se faire avec quelque certitude qu’en suivant l’histoire, depuis les anciens temps, et observant les modifications successives que l’esclavage personnel a subies jusqu’à son entière extinction. Réunir et discuter impartialement une masse considérable de documens pour diverses époques principales, tracer ainsi une série de tableaux de la condition de l’esclave, et marquer le progrès des influences qui la modifient, telle est, à mes yeux, la setde manière rationnelle d’éclaircir ces grandes questions. Toute autre marche plus rapide ne devrait pas porter la conviction dans l’esprit du lecteur, en lui présentant seulement des aperçus généraux et ne le mettant pas en position de discuter lui-même les faits.

L’ouvrage que je soumets aujourd’hui au public a été composé pour le concours ouvert par l’Académie des sciences morales et politiques. Il a été récompensé par elle d’une médaille de 1,200 fr.

Cet ouvrage se divise en cinq parties. Dans la première qui sert en quelque sorte d’introduction, je me suis peu étendu sur l’origine de l’esclavage. Celte question assez controversée m’a paru hors des limites rigoureuses de mon sujet. J’ai esquissé rapidement la condition de l’esclave dans l’antiquité, pour me mettre en état de distinguer les premières apparences d’amélioration matérielle qui viennent tempérer cette condition. J’ai reproduit à larges traits les opinions sur l’esclavage, émises par les anciens phi-

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losophcs, pour montrer les premiers symptômes d’amélioration morale dans les idées. J’ai été bref sur ces détails déjà exposés par divers auteurs. J’ai eu hâte d’arriver à l’époque de transition où la révolution sociale commence à se manifester d’une manière évidente.

Cette première époque de transition forme la seconde partie de mon ouvrage : elle comprend les trois siècles de l’empire païen, où la législation et les mœurs se modifient, où le christianisme vient proclamer l’égalité de tous les hommes devant Dieu. J’ai joint à l’examen de l’esclavage sous le régime impérial quelques considérations sur la condition de l’esclave en Germanie, et sur les habitudes de ce§ Germains, que l’on a souvent transformés en régénérateurs de la société européenne, tandis que leur principal rôle dans l’histoire me paraît être d’avoir offert à l’action des idées chrétiennes un caractère plus neuf et moins corrompu que le caractère romain.

A p rès le iv r siècle de l’ère chrétienne, l’invasion dos Barbares en Occident vient mêler l’influence de leurs coutumes à celles du christianisme et de la législation romaine. Un nouvel clément se trouve donc introduit dans la question. Pour suivre l’influence pure du christianisme et du droit romain , j’ai consacré ma troisième partie à retracer séparément l’histoire de l’esclavage dans le Bas-Empire, sous ses deux formes, domestique et rurale. La législation est définitivement arrêtée par Théodose et Justinien. Les anciennes distinctions entre le citoyen et l’affranchi s’effacent ; le servage réel est institué avec le colonat,

Plus tard, les constitutions de Léon-le-Philosophe et d’autres empereurs modifient encore la condition légale de la classe travaillante. En même temps que j’examinais ainsi la marche de la législation, j’ai suivi, dans les divers auteurs de cette longue période, le progrès des idées et l’état des moeurs. J’ai cherché surtout comment avait agi l’influence chrétienne, pendant toute la durée du Bas-Empire, et j’ai montré comment elle avait été contrariée dans ses effets par les préjugés et anciennes habitudes, par les relations avec les nations de croyance différente.

La quatrième partie de mon travail est destinée à l’examen de la condition de l’esclave en Occident, après la conquête. Cet examen était indispensable comme tableau d’époque, pour montrer les principales modifications introduites sous l’influence des divers élémens qui se trouvent alors en présence : d’une part, le droit romain et le christianisme; de l’autre, le droit de la guerre et les coutumes dites barbares. Au milieu du bouleversement de cette époque, le clergé seul règle les obligations de ses subordonnés par des conventions écrites , et la permanence de ses institutions fixe, dans ses possessions, l’annexion invariable du serf à la glèbe.

Lorsque les diverses causes qui concourent à l’abolition de l’ancien usage ont été ainsi reconnues, lorsque leur action a été suffisamment appréciée, je présente dans la cinquième et dernière partie mes recherches sur l’époque définitive, où l’extinction de l’esclavage personnel et sa transformation en servage réel peuvent 'être considérées comme entièrement

accomplies dans l’Europe occidentale. Pour les diverses nations qui la composent, comme pour l’Empire Byzantin , cette époque finale a été retardée par des causes secondaires, et elle a même varié sensiblement d’une nation à une autre , suivant que ces nations ont été en contact habituel avec d’autres nations chrétiennes, ou avec des nations de croyance differente. J’ai donc traité séparément la question pour la France, l’Allemagne orientale, les Iles Britanniques, l’Espagne, l’Italie, et je crois être arrivé, par une réunion consciencieuse de laits, à une approximation suffisante.

Dans l’exposé de cette grande révolution sociale , j’ai fait au christianisme une part large et franche, en distinguant l’esprit de la doctrine primitive, et les influences diverses que les passions humaines ont ensuite mêlées aux effets directs de cette doctrine. Mes recherches ont eu pour moi un résultat net à cet égard, en me donnant une ferme conviction de la haute influence du christianisme sur l’abolition de l’esclavage en Europe. Cette conviction sera, je l’espère, partagée par ceux qui liront mon ouvrage. Elle me paraît plus consolante pour l’histoire de l’amélioration morale de l’homme, que l’opinion contraire, soutenue par quelques savans, qui s’arrêtent à considérer seulement les erreurs et excès religieux, mêlés aux réactions du moyen âge. Evidemment, ils se laissent masquer, par quelques faits épars, vus de trop près, les grands effets produits sur les masses par l’esprit et le texte de la doctrine.

Depuislexvn'siècle, jusqu’à l’époque actuelle, divers

âavans distingués se sont occupés de la condition des esclaves dans l’antiquité et au moyen âge. Leurs recherches m’ont sensiblement aidé pour faire entrer un assez grand nombre de documens dans le cadre que je m’étais tracé. Je n’ai pas cherché, du reste, à me parer d’un luxe de citations. J’ai rapporté seulement celles qui m’ont paru nécessaires et utiles. Je n’ai pas la prétention d’avoir composé une histoire complète de l’esclavage, et d’avoir embrassé toutes les formes différentes de servitude , imposées par la force au travailleur des anciens temps. J’ai voulu seulement présenter l’examen impartial et consciencieux de deux graves questions, encore controversées, et je m’estimerai heureux, si mon travail peut paraître utile aux personnes qui prendront quelque intérêt à la solution de ces questions.

Paris, septembre l« 40 .

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