EXTRAIT DU JOURNAL LA PHALANGE
DE
En considérant la société, on ne saurait trouver parmi les
hommes deux positions qui soient exactement semblables; ce qui
nous frappe et nous saisit avant tout, c’est la prodigieuse variété de fortunes, de rangs, d’honneurs et de mérites dont se compose le monde social.
On ne s’étonnera pas d’ailleurs que, placés dans ce monde et ne devant point nous en séparer, nous cherchions tout d’abord à y déterminer notre place. Le résultat de cet examen n’est pas autre que celui que nous venons de dire; car l’homme ne jette pas un regard sur lui-même qu’il ne l’étende aussitôt à la société tout entière, et il n’apprécie son propre caractère qu’en appréciant le caractère général de la société. C’est la même chose qui arrive lorsqu'on examine une fraction, dont la valeur est si
étroitement liée à la valeur de l’ensemble, que l’on ne peut juger l’unesans juger en même temps l’autre, et que l'idée de cette fraction réveille inévitablement celle de l’entier dont elle émane.
Or, l’homme n'étant qu’une fraction dans la société, on voit bien qu’il nepeutarriver à sa propre connaissance qu’en se comparant à la société , et que, de cette comparaison soudaine, involontaire , mais concluante , résulte évidemment la notion du fait supérieur et fondamental dont nous parlons.
Ce fait, il nous faut bien l’accepter: la sociétéest variée à l’infini. Mais l’homme, toujours plus avide de connaître à mesure qu'il connaît, ne se contente pas de savoir qu’une chose est; il se demande bientôt pourquoi elle est. Ce besoin de remonter aux causes, ce magnifique instinct de la causalité, cette grande et incessante aspiration vers la source suprême d’où tout émane, suffirait à prouver, ce nous semble , que les destinées de l’homme sont infinies. Mais ne sortons pas de notre sujet, qui consiste en ce moment dans la recherche et la détermination des causes de Pinfinie variété qu’affecte le corps social.
Or, ce n’est pas sans quelque utilité que nous ferons observer en passant (bien que notre indication puisse à peine être sentie) que la destinée d’un être tout entière est contenue en germe dans son organisation; car s’il est évident, comme nous le croyons, que le mouvement social est à l’organisation de Phomme comme Peffet est à la cause, il faudra bien que la variété sociale, qui est un effet, trouve sa cause dans l’organisation même de homme, ou, en d’autres termes, que cette variété que nous remarquons au dehors existe encore au dedans. ”
A défaut de la logique, lobservation Le constaterait. Dans le cas où ilne serait pas démontré à priori que le développement de l'humanité est analogue, dans tous les phénomènes qu’il présente , à la constituticn intime des différents êtres humains qui la composent , il suffirait, disons-nous , d’une observation superficielle pour reconnaître que la nature a distribué ces êtres conformément à la loi de variété; qu’elle a varié les types, les caractères, les passions; que l’ambition de César, par exemple ; n’est pas celle de tout homme; que la puissance d’intrigue d’un Mazarin n’est pas celle de nos députés bourgeois ; qu’enfin , chaque homme étant différent de tout autre, il en résulte que sa fonction dans la société est différente de toute autre fonction, que sa