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place ne peut être dignement remplie que par lui-même, et qu'aucun autre ne pourrait raisonnablement prétendre à s’y caser sans déranger au préalable la constitution intime de son àme , sans régler autrement que ne la fait la nature le jeu de sa machine individuelle.
Ainsi , les caractères humains étant variés , il en résulte que les positions sociales sont variées aussi. Cela est fort clair,
Après avoir reconnu que le monde social est comme une vaste mosaïque, composée d’autant de nuances diverses qu’il y a d’individus , nous continuons à vouloir pénétrer la raison d’être de ce grand corps ; et comme le principe de la variété est celui qui nous a saisis d’abord , c’est d’abord à ce principe que nous demandons ses conséquences.
Or, la conséquence immédiate , logique, inéluctable, de ce grand principe de la vie humanitaire, c’est que toutes choses y soient inégales. Et il faut bien que l’on reconnaisse avec nous que cette conséquence n’est ni futile, ni arbitraire, mais importante et rigoureuse ; de sorte que, l'inégalité n'étant même , à proprement parler , que l'expression réelle de la variété, les deux lois s'unissent et se combinent en uue même joi générale. D'abord, la nature tout entière fait foi de cette union indissoluble ; mais, il faut l'avouer, c’est particulièrement dans le monde social qu’elle est manifeste, et c’est d’ailleurs dans cet ordre de mouvement que nous devons seulement la considérer. Qu’est-il besoin de rappeler que, pour que deux fortunes soient âifférentes, il faut qu’elles soient inégales; que, deux fonctions diverses étant données qu’il s’agit de comparer , le résultat de la comparaison sera nécessairement que chacune de ces fonctions rend à celui qui l’exerce un lot inégal en richesse, en grandeur, en considération!
Que si elle existe en principe, cette inégalité devra aussi exister en fait ; car c’est là le caractère de toute loi que son action soit essentielle et ne souffre point d’entraves. Examinons , en effet, et nous ne trouverons aucun être dans la société qui, en même temps qu’il est plus élevé que son voisin de droite , ne soit moins élevé que son voisir de gauche. Inégalité dans tous les ordres, dans toutes les classes, dans toutes les fonctions; inégalité dans les richesses , dans les honneurs ; inégalité dans le pa- Jais et même sous le chaume.. partout inégalité.
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Toutefois, il se présente ici une distinction qu’il nous importe de préciser ; précisons-la par une remarque
Si nous avons admis que l'inégalité parmi les hommes est une conséquence de la loi de variété, comment faire pour expliquer ce mot fameux qui a servi de bannière à tant de partis, à tant de sectes : « Les hommes sont égaux !... » A-t-on voulu dire, en séparant pour un moment l’homme de la sphère d’activité sociale où 1l vit et se développe, en faisant de Pindividu humain une abstraction et le considérant plutôt en puissance d’être qu’existant., a-t-on voulu dire que chaque homme naît avec le droit naturel de se développer et de s’étendre sans être gêné dans son développement? Oh ! alors nous accordons que lon a dit vrai, tout en soutenant que l’on à mal dit. car prétendre cela, qu'est-ce prétendre autre chose, sinon que tout homme à droit de manifester sa nature individuelle en se produisant selon les variétés qu’elle affecte ? En conséquence, qu'est-ce proclamer autre chose, sinon le principe de lPinégalite native? Et voyez la singulière confusion où l’on tomberait! Si le droit de chaque homme se trouve exactement en rapport avec ses facultés naturelles , de telle sorte que l’on puisse dire que la notion de droit résulte pour lui de la conscience même de ses facultés , il s’ensuit que notre droit aura la même limite que nos facultés , et que, sous peine d’être absurde, on devra reconnaître que, nos facultés étant inégales , nos droits aussi sont inégaux. Ce qui prouve que le droit élémentaire dont on a fait découler le principe de l’égalité renferme, au contraire , le principe de l’inégalité, et que là où l’on avait placé l'essence de l’une, se trouve au contraire Pessence de lautre.
Il faudrait donc admettre , pour comprendre l’axiome précédent, que ses termes disent tout autre chose qu’ils ne veulent dire. Et comment, en vérité, supposer que laxiome est exact, si l’on songe que, pris dans son sens littéral et à part toute interprétation, il signifie, comme nous l'avons démontré, que tous naissent semblables ! Assurément l’expression manque à l’idée, car il ne se peut que la nature ait été si follement méconnue. 11 faut chercher un tout autre sens à cet axiome que celui qui résulte de ses termes. Cherchons un peu.
Nous voici maintenant ramenés à notre distinction de tout à, l'heure.
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Si chaque homme , usant du droit naturel que’nous lui avonsreconnu, se développait dans le sens de sa nature, sans qu’aucune main songeât à le retenir, encôre moins à le comprimer dans son essor; si les vocations étaient toutes libres; si les ressorts que Dieu a déposés dans les âmes se trouvaient employés et par conséquent utilisés , qu'arriverait-il alors? La société formerait une immense écheile, dont chaque individu occuperait un échelon; la hiérarchie existerait, mais aussi chacun, occupant sa place naturelle, serait content de cette place et s’y tiendrait, sans songer aucunement à usurper celle de son voisin qui lui conviendrait beaucoup moins que la sienne; non-seulement il existerait une distinction de rangs, mais il s’éléverait du milieu de tous ces rangs une voix unanime et approbatrice, dans laquelle viendraient se résumer et se confondre toutes les voix individuelles ; l’existence générale du corps social ne courrait aucun risque d’être troublée; il y aurait accord, accord parfait, accord harmonieux, comme dans un orchestre où, pourtant, résonnent mille instruments suivant mille intensités diverses, mais chacun selon l'intensité qui lui convient et qui dès lors convient à l’ensemble. En un mot, il y aurait ordre, harmonie; tous seraient inégaux, mais tous seraient heureux.
IL faut donc que les choses ne se passent pas ainsi dans la société actuelle ! IL fant qu’il existe, à la place du libre développement des instincts et des caractères, compression de ces caractères , de ces instincts ; il faut qu’il y ait emploi forcé, quand il devrait y avoir emploi libre; il faut que les vocations des hommes soient détournées! car chacun se trouve déplacé là où il est et murmure; chacun fait fi de son rang et voudrait en remplir un autre , secouant les chaînes qui letiennent asservi, parfois les brisant ; c’est une confusion, c’est un pêle-mêle épouvantable.
Or, si telle est l'impression que nous recevons du spectacle de la société, que tout le monde y soit mécontent, que le pauvre se plaigne d’être pauvre, que le riche se plaigne de n’être pas encore plus riche, que l'artisan se récrie contre la sujétion, que pour un savetier qui vit heureux dans son échoppe il en existe vingt qui désirent des palais, que le peuple tout entier s’arme contre le pouvoir et le poursuive à coups de fourche jusqu’à la frontière ; il n’y a pas à en douter , la société manque de poids et de mesure, les inégalités dont elle se compose n’ont point de
base naturelle , ’est-à-dire ne prennent pointleur source dans le développement intact et intégral pour chacun des facultés qui lui ont été assignées par le Créateur.
Cette société n’est donc pas harmonique, mais subversive; ce n’est pas la justice qui y règne, mais l'injustice; le droit naturel s’est effacé pour faire place à un droit factice et arbitraire; car, au lieu de la liberté qui est Le droit, nous y trouvons Pesclavage qui est la négation du droit.
Ainsi donc, aux idées d'ordre, d'harmonie, de bonheur, aux idées de justice et de droit, correspondent les inégalités essentielles des hommes entre eux, dérivant de leurs natures différentes ; aux idées de désordre et de souffance, d’injustice et d’obligation, correspondent les inégalités factices et mensongères , dérivant de la conipression des facultés et du classement de ces facultés dans un ordre anti-naturel, anormal.
Maintenant, du moins, sommes-nous en mesure de pénétrer le sens mystérieux de cet axiome: « Les hommes sont égaux!» Oui, sans doute. Qui ne voit, en effet, que l'inégalité actuelle étant une injustice, un mensonge, un blasphème élevé contre Dieu et la nature, les hommes ont dû la proscrire, comme tout ce qui est injuste, mensonger , blasphématoire ; que les hommes, disons-nous , n’ayant aucune idée de linégalité naturelle qui est sainte et suppose la justice, ne considérant que Pinégalité de convention, remarquant qu’elle était contraire aux vues de Dieu et de la nature , l’ont abolie dans leur pensée et ont mis à la placeun superbe axiome, témoignant de cette haine et de cette proseription. Ainsi, de ce que l’inégalité est aujourd’hui injuste, et par conséquent anti-natureile, ils en ont conclu faussement que ce qui est juste et naturel, c’est légalité. Conclusion fausse, disonsnous ; car les conditions essentielles du développement des êtres étant toujours les mêmes , quel que soit le milieu social dans lequel ils se développent, il s’en suit que les phénomènes de ce développement seront toujours identiques , quant à leur essence; seulement la couleur de ces phénomènes pourra changer, leur apparence pourra n'être plus la même; ce qu’il y a en eux de naturel et de divin restera, ce qu’il y a d’humain passera.
Il ressort de tout ce qui précède que, la société ne pouvant être autre chose qu’une vaste agglomération inégalités, selon que ces inégalités résulteront du jeu naturel ou forcé des différentes
à rit facultés humaines, la société aura pour fondement et pour caractère, soit la liberté, soit l’esclavage.
Dans le premier cas, il existera des supérieurs et des inférieurs ; dans le second. des maîtres et des esclaves.
Dans le premier cas, chacun se tient pour content et n’ambitionne pas une autre place que celle qu’il occupe ou peut occuper ; dans le second, tous sont mécontents parceque tous sont déplacés, et le cri général de la société est un cri de guerre.
Il ne faut que consulter l’histoire pour reconnaître que le mcuvement social tout entier, depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, n’a été qu’un mouvement de déplacement de toutes ces inégalités qui, se froissant les unes les autres, cherchaient ainsi à se classer et à s’équilibrer. Nous voudrions que Pon suivit en particulier le mouvement communal en France. On verrait que Paffranchissement des communes, dont on a voulu faire un cas spécial de notre histoire, n’est en réalité que la tendance opiniètre de l’une des fractions historiques de l’humanité à combiner en
. mode naturel d'ascendance et de descendance les divers éléments
qui la constituent. Noble tendance qui se perpétue encore de nos jours, mais qui, sans cesse refoulée dans les profondeurs du monde social, ignorante d’ailleurs de son but et de son propre caractère, a signalé chacune de ses manifestations par des désordres, des secousses et des crises, dont la violence est d’autant plus grande que la lutte s’est plus longtemps prolongée, et dont le récit n’est que l’histoire politique de la nation!
Il serait donc faux de croire (et nous demandons que l’on n’attache pasici une plus grande puissance aux mots qu'aux idées } que l’esclavage a été ou est même encore un fait isolé dans le mouvement humanitaire. C’est au contraire un fait général, universel, à tel point que celui qui entreprendrait de dresser un tableau des destinées passées de l'humanité, et de dire où elle en est aujourd’hui de sa course à travers les siècles, ferait, soit qu’il en eût ou non la conscience, une histoire de lesclavage.
Mais de tous les phénomènes que présente l'esclavage, s’il s’en trouve quelques-uns qui n’aient point reçu de dénominations spéciales etanalogues à leur nature, il s’en trouve un du moins qui, parce qu’il est le principal et le plus odieux, a retenu aussi cette dénomination principale et odieuse, la dénomination d'esclavage. On conçoit assez que nous entendons parler iei de ce phénomène