C. Absorption des matières alimentaires
Les aliments se composent de substances solubles, mais aussi de substances insolubles. L'action des sucs intestinaux consiste à rendre solubles une partie de ces derniers, et à ramener les autres à un état de division extrême. Mais les sucs intestinaux ne se bornent pas à faire passer les aliments à l'état liquide , ils les rendent aussi plus diffusibles.
Les matières alimentaires peuvent être divisées en matières amylacées ou sucrées, matières albuminoïdes, matières grasses. Nous étudierons successivement leur mode d'absorption.
Matières amylacées et sucrées. — L'amidon , les fécules, subissent, pour devenir absorbables, une série de transformations qui les ramènent à l'état soluble.
C'est ainsi que , sous l'action incontestable de la salive , des sucs pharyngiens et œsophagiens, du suc pancréatique et intestinal, ces substances passent par les états de fécule soluble (Béchamp), puis de dextrine, de glycose, d'acide lactique, d'acide butyrique ; toutes formes sous lesquelles elles sont très-solubles dans les liquides intestinaux, et sous lesquelles aussi elles sont absorbées. Mais c'est surtout sous forme de glycose qu'elles traversent les parois intestinales. Le sucre de canne lui-même se transforme en glycose sous l'action du suc pancréatique , et s'il est quelquefois absorbé en nature , ce n'est qu'en faible quantité.
La cellulose ligneuse , qui peut se transformer en glycose à l'aide de puissantes actions chimiques, n'est pas ici transformée et absorbée. Elle l'est peut-être chez certains animaux qui sont organisés pour cela : le castor, par exemple, qui est doué de glandes salivaires énormes et d'un pancréas considérable, et quelques chenilles dont les glandes salivaires sont très-développées (Lehmann).
Les gommes ne sont pas transformées par les sucs digestifs ; elles conservent leur faible degré de difïusibilité, et elles se retrouvent presque entièrement dans les matières fécales.
Le glycose ne possède pas un très-grand pouvoir de diffusion , il ne se diffuse que moitié moins vite que le chlorure de sodium ; aussi l'absorption s'en effectue-t-elle lentement.
D'après les expériences de Lehmann , Becker, l'absorption d'une dissolution sucrée est en raison directe de son degré de concentration ; mais si la dissolution sucrée est concentrée, il se déverse dans l'intestin une quantité considérable de liquide qui est repris plus tard, au fur et à mesure que le sucre disparaît. C'est là du reste ce que nous avaient permis de prévoir nos considérations générales sur l'absorption.
Matières albumînoïdes. — L'albumine , la fibrine , la caséine sont non-seulement toutes peu solubles, mais Irès-peu diffusibies , et par conséquent d'une absorption très-difficile. Ces substances ont besoin d'être modifiées dans l'intestin , et elles le sont de la manière la plus remarquable.
Les sucs gastriques , le suc pancréatique , et même le suc intestinal (Lauder, Bidder et Schmidt, Busch, Bernard ) leur ont fait subir une transposition moléculaire qui, sans changer leur composition élémentaire , leur apporte des propriétés nouvelles. Ainsi se forment hs peptones , qui sont très-solubles dans l'eau, incoagulables par la chaleur et par les acides , et d'un pouvoir diffusif bien supérieur à celui de l'albumine. Funke (1858), en introduisant comparativement des peptones obtenus artificiellement, et de l'albumine dans une anse intestinale de lapin , a démontré que, tandis qu'une très-faible quantité d'albumine pure passe dans les voies absorbantes, une solution de peptone est aussi
rapidement absorbée qu'une solution sucrée, et dans les mêmes conditions.
Les lois, en effet , sont les mêmes , c'est-à-dire que la quantité de peptone absorbée augmente en raison de la concentration du liquide ; c'est ce qu'avait déjà observé le D"" Knapp (1 854- } .
Les peptones, une fois passés dans le courant de la circulation, y reprennent rapidement les propriétés de l'albumine proprement dite, puisqu'on n'en trouve déjà plus de traces dans le canal thoracique. Cette transformation est du reste une nécessité, et un exemple de l'harmonie admirable qui préside à la constitution du monde organisé. Les peptones, en redevenant albumine, reprennent leur faculté de ne point s'éliminer trop facilement du liquide nourricier, et redonnent au sang ce haut degré de puissance osmotique qui est si nécessaire à sa reconstitution incessante.
Absorption des matières grasses neutres. — En traitant la question actuelle, nous allons nous trouver en présence de grandes difficultés, et par conséquent en face des opinions les plus variées et les plus contradictoires.
Donner beaucoup de développement à chacune des opinions particulières, ce serait nous exposer à une énumération interminable. Le temps ne nous permet pas de remplir celte tâche ; aussi nous bornerons -nous aux points principaux.
Mais avant de nous livrer à l'étude des dissidences,
parlons des points sur lesquels il y a accord général. Sous quelle forme les matières grasses sont-elles absorbées? Les observations microscopiques, la chimie; ont répondu à cette question. Elles sont absorbées sous forme d'émulsion, c'est-à-dire dans un état de division extrême.
On peut dire, sans entrer dans la discussion de faits qui n'appartiennent pas à mon sujet, que le suc pancréatique surtout, et peut-être aussi le suc intestinal (Schiff, Colin et Bérard, etc.) , la bile , sont les liquides propres à amener les graisses à cet état de globules microscopiques.
Les observations directes ont retrouvé ces globules ayant pénétré dans les cellules épilhéliales et dans le tissu mou de lavillosité; et l'analyse chimique (Bouchardat et Sandras) a démontré que les matières grasses passaient dans les chylifères sans décomposition préalable et en conservant leur intégrité. Tous ces faits ne permettent donc pas d'admettre que les matières grasses soient absorbées à l'état de savon. Ils repoussent aussi l'opinion de Goodsir et de Kiiss, que les cellules épithéliales formeraient la graisse du cliyle aux dépens des matériaux du chyme.
Comment les globules graisseux pénètrent-ils dans les chylifères? Disons d'abord ce que l'on sait positivement de ce phénomène. Nous aborderons plus tard rapidement les discussions que soulève ce sujet.
La villosilé intestinale est l'organe par excellence de l'absorption des graisses. Elle se compose, comnae masse fondamentale, d'un tissu mou, spongieux, appartenant à cette forme de la substance conjonctive simple que His a décrite sous le nom de substance adénoide, que Kôlliker désigne sous le nom de substance conjonctive cylogène.
Billrotb, His, Heidenbain, qui ont le plus contribué à la connaissance de cette espèce de tissu, le décrivent comme composé essentiellement :
1o D'un réiiciilim consistant en un réseau de cellules étoilées (corpuscules de tissu conjonctif), ou bien en un réseau de trabécules sans noyaux ;
2° D'un parenchyme de cellules arrondies qui, mêlées à une petite quantité du liquide gélatineux, remplissent le réticulum comme une masse épaissie. Ce tissu, que l'on retrouve dans les ganglions lymphatiques, dans les corpuscules de la rate, dans les follicules de l'intestin, etc., présente dans les villosités plus de mollesse etde perméabilité que partout ailleurs. Vers la surface de la villosité, le réticulum se serre légèrement et embrasse un peu plus étroitement les corpuscules arrondis qui, soit dit en passant, ont une identité parfaite avec les corpuscules de la lymphe.
A la surface même de la villosité et immédiatement au-dessous de l'épilhélium, se voit une couche mince, transparente, qui n'est évidemment qu'une partie saillante de la surface fondamentale gélatineuse du
réticulum. La villosilé renferme, en outre, des fibres musculaires lisses, longitudinales et transversales, décrites d'abord par Briicke, et admises par tous les histologistes.
Les vaisseaux sanguins y sont fort nombreux, et forment à la périphérie un riche réseau de capillaires ; au centre, se trouve une cavité en cul-de-sac, le plus souvent unique, quelquefois offrant deux ou trois branches terminales.
Enfin, à la surface de la villosité et directement en rapport avec les matières à absorber, se trouve une couche unique de cellules coniques, présentant un rebord épaissi ou bourrelet.
Tels sont les points anatomiques incontestables et incontestés. Si maintenant l'on nous demande quelles sont aussi les notions positives acquises sur le rôle de la villosité dans l'absorption des matières grasses , voici ce que nous pouvons donner comme étant admis par tous les observateurs ;
Quand de la graisse émulsionnée se trouve dans l'intestin, on voit bientôt de très-fines gouttelettes de graisse apparaître dans la cellule et l'envahir complètement; le noyau lui-même présente une quantité considérable de parties graisseuses. On voit ensuite apparaître, dans le tissu même de la villosité, des stries formées par des gouttelettes de graisse, de vraies séries de gouttelettes, présentant l'aspect d'un réseau de fins canulicules. Enfin, le chylifère central
— esse remplit d'un liquide laiteux , d'un véritable chyle chargé de gouttelettes graisseuses.
Autour de ces observations positives gravitent un grand nombre d'opinions dont, il faut bien le dire, la plupart sont inspirées par le désir d'expliquer l'absorption de la graisse, plus encore que dictées par des observations rigoureuses et sévèrement interprétées.
Où est la vérité parmi tous ces avis divergents? C'est ce que nous ignorons encore. Ses éléments peuvent se trouver épars dans ce dédale de théories que nous allons rapidement parcourir, afin d'avoir en main les pièces du procès.
Pour mettre de l'ordre dans une exposition aussi difficile, prenons successivement chaque partie de la villosité et parlons d'abord des conceptions anatomiques. Les théories physiologiques s'en déduiront ensuite naturellement.