‹ De l'action du clergé dans les sociétés modernesChapitre 10 sur 21 · ET EN FRANCE · texte numérisé non relu

ET EN FRANCE

La difficullé vaincue dans l'art de gouverner les hommes ne consisle-t-elle pas plutôt à tliuuiiuer le malheur de ceux qui sont malheureux qu'à augmenter le Lonheur de ceux qui sont heureux? Si l'on peut faire pareille question à un lecteur chrétien , du moins n'esl-il pas permis de douter de sa réponse. Une fois d'accord avec lui sur cette question vilale, sur le but que doit se proposer la société , qu'ai-je à dire de plus sur l'ingrat sujet qui nous occupe? Sa conviction est aussi complète que la mienne.

Henri viii, afin d'assouvir sa passion pour une adroite prostituée et se faire des complices, fait embrasser la réforme au peuple de l'Europe le plus moral et le plus heureux. On permet le mariage au clergé séculier; on donne aux courtisans les biens confisqués sur le clergé régulier ; on autorise les seigneurs laïques à vendre la nomination des cures , et pour en rehausser la valeur, on leur attribue la totalité de la dime. Les paroissiens resteront chargés de bâtir ou de réparer les églises , chargés des frais du culte , chargés d'un surplus d'émolumens au desservant, chargés enfin de l'entretien de leurs pauvres. Les gens riches ou titrés repoussent toute cette administration ; elle devient un objet de spéculation pour de grossiers artisans. Les pauvres honteux dévorent leurs peines sans secours ; une partie de ceux qui avouent leur misère et qui ont un domicile sont eux-

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prlsonnés pour cire livrés à dos Iravaux forces ; ceux qui n'ont point de domicile , sont obligés d'errer en vagaljoiicVs, sans savoir où reposer leur tête. Un impôt, tous les jours plus onéreux , vient diminuer les moyens de soulager la misère , et pour comble de calamités, une nouvelle espèce de Irailans, connus sous le nom de philanthropes, extorquent l'argent des gens généreux , les rassurent sur le sort du pauvre et dessèchent les soui ces de la charité. Plus de nouvelles ft solides fondations ; les revenus des anciennes sont partiellement épuisés par l'administration de gens salariés. Un artisan éprouve un échec dans ses affaires ; il vend son mobilier, vit dans les cabarets, s'y corrompt'^ s'y ruine. Que faire alors î* 11 fait ce que ferait tout autre à sa place : il voie ; ne l'a-t-il pas éié, ne Test-il pas encore tous les jours lui-même et encore par des riches!* L'administration nu plutôt la dilapidation des biens du pauvre n'est-elle pas devenue un objet de risée?

Cepeiidant la première loi de tout ce qui existe est de coniiiuier à exister. La société, pour conserver son exisiencc, ne va pas analyser si le pauvre est forcé ou non de devenir voleur; elle est obligée de le réprimer. Pour y parvenir, il faut le tenir en prison ; il n'y en a pas, il faut eu bâtir. Nous voici enfin a; rivés au dénoùment de ce drame.

Je débarquai en Angleterre, il y a quarante ans; depuis celle époque , la population a augmenté dans la proportioii de cent à renl soixanle-six. Je n'y ai pas vu bàlir un seul hôpital, une seule église ; des spéculateurs particuliers en bâtissent en ce moment soixante, une loi passée eu 182J les autorise à vendre ou louer les deux tiers de l'espace iniérieu:-. I^es dissidens se servent de maisons de particuliers , qui peuvent retourner à leur premier usage quand la secte péril. En 178^, il y avait ai.r.tiellemeut i,Gio accusés aux asssiscsj à présent il y en a iG, k^j. il ne me faudra

( 119) pas faire un grand effort de lopilquc pour prouver qu'on ne loge pas iG,i-'|.7 personnes là où en n'en logeait que i,Gio, d'autant mieux que ceux-ci n'étaient pas déjà fort à leur aise. Les anciens habilans de cette vieille Angleterre, puisque c'est ainsi qu'elle se nomme sur les lieux, pourvoyant mieux aux besoins moraux et physique? du pauvre que leurs ingrats descendans , traitaient et avaient droit de traiîer les délinqiians avec plus de sévérité. Lesprisons'étaienl étroites et peu aérées , mais alors elles étaient des Lâlimens d'exception.

Le parlement , avant de bâtir, a bien fait actes sur actes pour réformer les mœurs ; il y en a eu plus de trente sous George m , mais enfin il a fallu en venir au fait. On commença par établir des chiourmes à l'instar de la France , lorsque la rébellion des Américains ne permit plus de déporter les criminels chez eux. Biais les galériens furent bien vite accumulés au nombre de huit mille , et bientôt tous les bâtimens de la marine royale n'auraient plus suffi. D'ailleurs, une épidémie se répandit à bord, et II y périt deux mille forçats. Depuis , lorsque la guerre y eut amené cinquante mille prisonniers français, ou se vit obligé de les entasser dans des vaisseaux tenus au large. Ils firent de Justes plaintes et demandèrent à être mis à terre ; mais l'Angleterre n'a pas de forts. On ne pouvait prudemment les laisser libres, ni les loger dans les prisons ; il n'y en avait pas même assez pour les gens du pays , et la préférence leur était due.

De plus, il avait été rendu, en 1779, un acte qui autorisait les juges de paix à faire bâtir des prisons sur les fonds de la taxe levée pour les pauvres ; et trois ans après , comme pour donner l'exemple , le parlement passa im acte pour qu'il fut consti'uit dans les environs de Londres, aux dépens du trésor, une prison pour chaque sexe; car les accusés, Wie fois conyaincus , tombent à la charge du gouvernemenl.

Cet aclc, dîef-cVmnvrn do plulanlhropie , clail de la crc'alion de M. Jcrémlc Ijcnlham. Les prisons devaient avoir un jardin, des bosquets, des bains ; on devait choisir pour geôliers des hommes onctueux qui devaient adoucir Tesprit, éclairer la raison, toucher le cœur des prisonniers ; toui en les défendant de superslition , on devait leur inspirer de la religion et donner à chacun d'eux une Bible; enfm , telle devait ôlre l'édificalion de ce saint lieu qu'on aurait pu aller y faire une retraite spiriluellc; et nous aurions eu pour la première fois ua paradis terrestre, si jamais l'acte avait obtenu la moindre exécution.

C^ n'est que vingt ans plus tard que le gouvernemenî s'est enfin vu forcé d'en faire construire. Il y en aune à Millbank qui, à elle seule, coaiiendrait tous les délinquans de l'Europe. Mais toutes ces constructions deviennent trop petile.s; si le trésor public retarda de balir des prisons, le trésor des pauvres ne le fit pas. Je ne vais parler que des dix dernières années. J'ai, dans un chapitre précédent , renvové a parler des i5, 522,000 francs que les cinquanîe-deux administrations des comités ont reçus annuellement des paroisses de leur arrondissement ur la taxe des pauvres; en réunissant les dix années de 181G à i82S,nous trouvons un total de i5j,22o,ooo francs, en voici l'emploi :

Payé poiu' les réparations et les constructions des ponis, des halles et autres ouvrages publics, pour frais de rassemblemens des milices, enfin pour objets étrangers à la justice criminelle 81,770,000

Frais des juges de paix, frais de justice cl de voyage pour la poursuite et lu conduite des accusés 4-7v8o,oco

Conslrucîion, agrandissement et réparation dos prisons '■5,670,000

L'administration dés comtés puL'iie ses dépenses; mais les cent quatre-vingt-trois villes incnrporées, n'ayant aucun compte à rendre à pei'sonne, n'en ont jamais publié, du moins à ma connaissance ; nous en sommes donc réduits à des conjectures, quant à leurs dépenses pour l'agrandissement et la construction de leurs prisons. Quoique les villes conliennent plus de ricliesses que les campagnes , l'existence du peuple y est plus précaire, et souvent sa misère plus grande ; les vols y sont conséqucmment plus fréquens. Nous restons donc au-dessous de la vérité en supposant que les villes ont encore plus dépensé à ce sujet que les comtés.

Nous trouvons d'ailleurs un point d'appui dans l'exemple de Londres. Sur les dix-imit prisons que contient cette capitale , il en est huit de modernes , et chacune d'elles occupe la circonférence d'un gros village; elles pourraient contenir un nombre d'habitans décuple des dix anciennes. Ce fui vers l'époque où le parlement rendit leS actes dont j'ai parlé , qu'on commença la construction ou Tagrandissement de ces vastes monumens , entre autres de celui de Newgate; comme objet de terreur, c'est un chef-d'amTe d' architecture : les Euménides en ont dessiné la façade. Mais quelle terreur peut éprouver la faim? elle cherche à entrer partout où Ton m.ange, au risque de ne jamais en sortir, où de n'en sortir que pour aller à l'échafaud.

Aussi , indép;n".dammcnt des comtés et des villes incorporées, la plupart des paroisses ont des prisons; de plus, nombre de particuliers font dans les villes populeuses la spéculation d'en avoir pour retenir les débiteurs, jusqu'à ce que leur condamnation les oblige à passer aux prisons royales. Un créancier, de mauvaise humeur contre son débiteur, peut obtenir dans ce pays de fer, un mandat d'arrêt contre lui (caplas), avant même de former sa demande devant les Irlbunaux. Le nombre des créanciers , qui ont usé de celle

facuîlc, a t'Iô, en iSsG, de plus Je quinze mille. Ceu^ dcsde- Liteurs qui ne trouvent pas deux cautions de leur retour en prison, en cas de condamnation, vont vivre dans ces prisons particulières; on pourra juger à quel prix, quand on saura qu'elles se nomment, dans le langage techniciue de l'aimaLle jurisprudence anglaise, spunging liouse ^ n\d\son spongieuse ; et si les moyens du débiteur ne permettent pas cette dépense excessive, il va à Newgale en attendant mieux. Le créancier, dans aucun cas, n'est obligé de nourrir son débitem*. Enfin , les babitans et leurs lois sont tels qu'au i*""^ janvier 182G, il y avait effectivement en état de punition :

Débiteurs vivant à leurs dépens 5,76?.

Débiteurs vivant aux dépens du gouvernement. . 5,342.

Accusés devant les assises 8,656.

Accusés devant les sessions générales des comtés

ou des villes incorporées 10,811.

Délinquanssubissanlsixmoisd'emprisonnement. 2,4oi..

Id. subissant une année i,525,

Id. subissant deux années 97^-

Criminels à bord des balimcns destinés pour lîo-

tanv-Bay (bulks) 'lO^J-

Criminels en roule pour lîolany-Bay 1,110.

Id. subissant à Jîolany-liay sept ans de

travaux forcés 6,980.

Criminels subissant à Bolany-Bay quatorze ans. agS.

Id. condamnés pour leur VIL* Ji^ji*

11 y avait, à cette époque du 1" janvier 1826, 23,45() criminels aux travaux forcés de Bnlany-Bay; mais sur ce nombre, 9,ior) avaient été cnvo>os par l'Irlande ou TEcossc ; encore dans ce i:ombre ne son! pas comptés lesmor-

( 1:^3 ) talifés qu'occasionne une aussi longue navigation ; mais, in* (lépendammcnt de ce «anger de périr, celte peiiie paraît presque injuste, appliquée à des hommes qui n'y sont condamnés que pour sept ans. Quel moyeu ont-ils de revenir jamais d'un pays qui, ayant les mêmes productions que l'Angleterre, ne fait aucun échange et n'a , par conséquent, aucune communication avec elle? A quoi s'occupent cependant aujourd'hui nos philanthropes français? à chercher des îles pour y déporter les forçats. C'est en vain qu'on leur a prouvé que sur cent délinquans en France, il n'y a que deux forçais libérés ; mais les philanthropes ne se découragent pas; ils cherchent toujours.

Les lois d'Angleterre, sur une population de douze millions et demi, tiennent toujours 53,i2G personnes en état de punition ; et l'Espagne qui, à un million près, est aussi peuplée, n'en lient que 5,710. Mais bornons nos comparaisons à la France où les faits peuvent se prouver plus facilement. Sa population étanl de trente-deux millions, le nombre de gens tenus à la peine devrait être de 1 35, 000 pour être à l'équivalent de l'Angleterre. Voici ce qu'il en est : la capitale a dans sa banlieue trois prisons vides, celles de vSainl- Denis, de Saint-Cloud et de Bourg-la-l\eine , et les autres contenaient, au i" janvier 1826, . . . 4,3ii habitans.

Les prisons de la province, 12,1 48

Les galères, 9,127

Je ne ferai que peu de commentaires sur ce nombre. J'ai lieu de croire que des recherches exactes prouveraient qu'il est Irois fois plus nombreux qu'avant la révolution ; mais grâce, soit au sacerdoce qui reprend quelque empire, soit à tant et tant de remords si naturels qui cherchent à se soulager par des donations au clergé , nous voyons diminuer le nombre des gens punis, des délinquans et consé-

quemmcnldes pauvres. Quoique le nombre des gens accusc's ail été rclaîiveuient six fois plus nombreux en Anglcl'îrrc qu'en France, on voit que celui des gens punis u' st que dans la proportion de cinq à un. Ce n'est pas qu'il y ait aucune différence entre le Jury de l'un ci de l'autre pavs; partout il est également ignorant; .mais les juges qui, dans l'un et l'autre pays, infligeaient autrefois la mente punition de l'eiuprisonnement, diffèrent aujourd'hui. Les crimes en Angleterre augmentent plus vile que les prisons ne se bâtissent; il faut substituera l'emprisonnement des punitions corporelles; enfin celles du fouet. Ceux qui auraient été condamnés à lui an d'emprisonnement , ne le sont plus qu'à six mois et sont fouettés: ceux qui l'auraient été six mois, ne le sent pas du tout, mais sont fouettés, et ensuite ceux qui auraient été fouettés le sont également : les prccédens ne leur font aucun tort à cet égard.

En France, avant la révolution , une partie des boninies condamnés au carcan recevaient sur les épaules trois coups d'un balai de bouleau , au coin des rues de leur passage. Ils n'en éprouvaient d'aulrcs douleurs que celles de l'huniiliaiion; d'ailleurs ils pouvaient porter leurs pas et leur industrie dans quelques lieux où ils étaient inconnus ; leur santé n'avait pas été altérée de manière à arrêter leur ntarche et leur travail. 11 en est autrement en Angleterre; les peines corporelles v sont infligées de la manière la plus cruelle dans la mnrine ainsi que dans Tarmée. On se sent l'esprit soulagé de savoir qu'en France on ait mis fin à ces sanglantes scènes; mais les lois, en Angleterre, ne se bornent pas à infliger ces supplices douloureux à des militaires qui , d'ailleurs jeunes et vigoureux , ont une chance de guérison dans leurs hôpitaux. Henri vin, furieux vers la fin de son règne de voir augmeuter le noiîibre des voleurs, donna u:ie loi ipii les condvinniail à être fouettes se-

( i:^^ ) crètemcnt ; ce qui indiquera au lecleur que cela ne se passe pas sur les épaules , et que la réforme fut décente dès son origine. Ce sup[)lice était tombé en désuétude ; mais les prisons ne pouvant successivement plus suffire , on Ta renouvelé pour congédier plus vile les prisonniers. En 1790, il n'avait été infligé à Londres qu'à douze coupables ; en 1800, il l'a été à cinquante ; en i8i4 , à cent cinquante, et à présent il l'est annuellement à plusieurs centaines. Cette exécution a lieu dans une cour déserte ; mais les cris forcenés que jettent les suppliciés, sont tels que Sylla luimême en serait ému.

On voit donc que celte punition n'est point une affaire de forme; la loi, d'ailleurs, a fixé la grosseur de l'instrument qui doit frapper. Un des grands-juges dit une fois sur son siège qu'un mari n'avait pas le droit de battre sa fenime avec une verge plus grosse qae le petit doigl. On peut j^^ger de l'état moral et physique où sont réduits les malheureux qu'on renvoie ensuite à la société. Tel a été, tel devait être et tel sera toujours le sort du peuple livré à nos philosophes modernes.

L'Angleterre catholique a bâti ces nombreux prieurés, abbayes ou monastères, transformés à présent en châteaux de quelques grands seigneurs lesquels, avec moins de délicatesse que leur l'ang ne me semble l'exiger, lem' ont laissé leurs noms ecclésiastiques.

L'Angleterre catholique a couvert certaines parties de son sol d'églises que l'Angleterre protestante ne peut pas même entretenir; car, par le compte de l'administration des marguilliers, nous voyons qu'elle n'y emploie pas même un million par an; et lorsque, dans le scandale de pareille impiété, le roi, l'église, la pairie , la noblesse, la magistrature, les corporations ont fait un appel et donné l'exemple à leurs inférieurs pour souscrire à la réédification de li

hlaisoii du Seigneur, il ont levé en dix ans la pîtoyablii

Eomjnc de 1,700,000 francs. Va pourquoi' j^arce que le

bon sens du public lui dit que des bâtimens ne forment

pas une -église ; qu'il n'y a pas d'église sans prêtre , de

prêtre sans célibat ; la construction des temples est donc

laissée à présent à la spéculation du commerce. Mais si

l'Angleterre protestante, en dix ans, ne trouve de gré que

1,700,000 francs de souscriptions pour réparer et agrandir

ses douze mille anciennes églises, ou pour en construire de

nouvelles, elle a, dans le même espace de dix ans, trouvé

de force, comme on l'a vu dans les chapitres précédens,

25o,ooo,ooo de francs, pour mettre en mouvement une

nouvelle nuée d'huissiers chargés d'actionner les pauvres et

les malfaiteurs, une nouvelle nuée de recors chargés de les

traîner de paroisses en paroisses ou de prisons en prisons ,

une nouvelle nuée de geôliers chargés de les écrouer et de

bourreaux chargés de les fouetter.

IMais celte comparaison de 25o,ooo,ooo dépensés en dix rns pour la justice criminelle, avec cette souscription de 1,700,000 francs dont les Anglais ont fait retentir les pompeuses annonces dans toute l'Europe; cette comparaison , <iis-je, devient encore plus sanglante, lorsqu'on rénéchit que les cent quatre-vingts villes à corporations , qui contiennent la partie la plus riche de la population , sont comprises dans les souscriptions, mais ne sont pas toutes comprises dans la dépense des 25o,ooo,ooo, non plus que les .* ommes immenses que paie le gouvernement pour le remboursement des shérifs, pour l'entretien des galères dans ses ports, pour l'envoi de ses vaisseaux à Botany-Eay, pour îa construction, les réparations des prisons des condamnés, leur enîrelieii, nourriture et punitions; et encore celle fastueuse souscription de 1,700,000 francs, en dix ans, a été pour l'église anglicane un melcore qui pourrait bien uc jamais se

( 127 ) renouveler, tandis que les frais de la justice criminelle mena* cent d'augmenter dans la même progression*qu'ils ont déjà éprouvée. Leur montant décennal était, il y a quarante ans, de vingt-cinq millions; il y a vingt ans, de soixante-dix millions ; aujourd'hui, de deux cent dix-sept; qui nous promet qu'elle ne sera pas de cinq cent millions dans vingt ans? Le lecteur peut en frémir, mais j'ose répondre qu'il en sera ainsi, ou bien on prendra d'autres mesures que celles qu'on a prises ; car on peut bien s'imaginer que , depuis quelques années, le parlement a beaucoup discuté, les philosophes et les philanthropes ont beaucoup écrit ; mais tout cela n'a pas arrêté une minute les magistrats ; ils ont fait et font encore bâtir force prisons.

Je ferai observer à mon lecteur que ces sortes de constructions coûtent meilleur marché en Angleterre qu'en France; leurs dépenses ne se composent, d'ailleurs, ni des boiseries, ni des parquets , ni des marbres , ni des vernis ; mais où a-t-on trouvé, où trouvera-t-on ces énormes sommes? On les a trouvées et on les trouvera , car il faut ou les trouver ou périr.

Voici comment cela se passe. Chaque paroisse , en Angleterre , est responsable des dommages que le reste de la société peut éprouver sur son sol. Ua délit se commet; les officiers de paroisse amènent le malfaiteur devant le juge de paix ; celui-ci l'écroue jusqu'à l'époque des assises ; l'ofti-^ cier de paroisse mène cet accusé à la prison du comté : elle est pleine ; il est obligé de le ramener dans la paroisse , de l'enfermer dans la maison de travail , de le faire garder, de le nourrir, et ensuite de le présenter aux assises, ou auï grandes session* des juges de paix assemblés suivant la na^ îure du mandat décerné par le premier juge de paix : tout Cela coûte beaucoup de peines et de frais. Chaque paroisse a donc sa prison; mais une fois cette dépense faite, elle y

( 128) ajoute le moins qu'elle peut. Quand la plupart des communes ont vu refouler sur elles-m(5mes leurs malfaiteurs elles ont demandé aux juges de paix réunis de faire agrandir la prison du comté ou dV-n faire construire une nouvelle ; la dépense s'en prélève ensuite sur les paroisses qui le composent.

J'ai souvent, dans les pays catholiques, entendu des murmures sur le nombre trop multiplié des églises, tu effet, outre celle de la paroisse, chaque couvent d'hommes ou de femmes, chaque collège, hôpital ou congrégation avait la sienne ; les seigneurs, les gens riches demandaient à l'éveque le privilège d'en avoir une : elles étaient presque aussi nombreuses que les rues. Quel inconvénient y trouvait-on, ou plutôt quel avanlage n'y trouvait-on pas? Un domestique ne savait sortir de chez son maître pour faire une commission, sans obéir au doi;x penchant qui latllrait dans l'église; il s'agenouillait, faisait une prière, ou, dans la simplicité de son cœur, disait quelques grains de son chapelet. Il sortait l'dmc rafraîchie et le cœur soulagé des peines de la journée. Toutes ces ressources ont disparu dans les i)ays proleslans: le peu d'églises qui restent est toujours fermé, excepté pendant les deux heures de service dus dimanches ; et cela de peur qu'on ne vole les Bibles que les souscripteurs laissent dans les tiroirs de leurs bancs , quoique sons clé.

Mon lecteur peut à présent juger combien est pou fondée celte animadversion que le public anglais exprime avec iant de force contre l'adminisiraiion des marguilliers. Qua peuvent-Ils ? Ils ne sont que des instrumcns aveugles et obligés de la société dans laquelle Ils vivent. La foi et la charité s'y perdent; le sacerdoce, qui maintenait le culte, n'exisie plus; ces églises, qui servaient de rassemblement aux grands et aux petits, sont fcrniéos; le peuple perd l'es-

pérance, celte dernière vertu; pressé par le hesoin , il devient criminel. La société détend une existence qu'elle a , je dirai, presque mérité de perdre; mais enfin elle tend à la continuer, et elle bâtit des prisons; et plus elle ira dans cette voie désespérée , plus elle en bâtira. Qu'y peuvent les marguilliers , les juges de paix, les magistrats? ils ne sont que des agens obligés. D'où partent surtout ces cris? de ces mêmes nobles qui jouissent des confiscations des biens du clergé et qui font un commerce du sacerdoce. Où sont donc leur raison de crier? N'a-t-on pas détruit toute superstition , toute idolâtrie , tout papisme ? N'a-t-on pas brisé toutes les statues des saints , déchiré tous les tableaux des églises, fondu tous les vases sacrés, brûlé toutes les bibliothèques des couvens et chassé ou massacré tous les moines? Que peut-il rester à désirer à un peuple qui , par la réforme, est ainsi rentré dans l'état primitif de pureté , de raison et d'innocence?

Les nobles crient parce que près des trois quarts de ce nouvel impôt de deux cents millions se prélèvent sur leurs fermiers, leurs usines et leurs terres, comme on l'a déjà vu. Aussi, les seigneurs âgés ne cessent d'exprimer leur scandale , en rappelant que ces mêmes terres qui payaient dix-huit millions d'impôt dans leur jeunesse, en paient aujourd'hui deux cents. Il faut bien les prélever sur les terres; les cent quatre-vingts villes à corporations n'y peuvent pas contribuer; elles ont déjà elles-mêmes assez à bâtir pour ce môme objet, puisqu'il se commet toujours, dans les villes, une proportion de délits ou de dettes plus considérable que dans les campagnes. Aussi l'Angleterre a-t-ellc l'avantage d'avoir perfectionné un genre d'architecture inconnu jusqu'à présenta l'Europe, l'architecture des prisons; aussi, lorsque tous nos anciens faiseurs ont voulu, pour continuer à être et à faire quelque chose , former mi co-

va'ilé de philaolliropcs cl s'occuper du soin des prisonniers, ils ont fail à TAnglctcnc l'iionnour de lui demander, entre autres joujoiis conslilutionncls, un modelé de prison. Certes, ils ne pouvaient tuieux s'adresser.

La société en Angleterre est forcée , comme toutes les autres sociétés, de s'occuper de l'affaire du moment : si elle n'a ni réparé, ni agrandi, ni bâti des églises, c'est donc parce qu'elle n'en avait nul besoin, et dans la conviction qu'elles fussent restées désertes; si elle répare, agrandit et bâtit des prisons, c'est qu'elle est pressée par la plus impérieuse nécessité, et que du jour que ces prisons sont finies, elles sont comblées.

Pour rester dans les limites positives de la vérité, je ne chercherai point à établir quel est le nombre de gens contre lesquels les magistrats lancent des prises de corps dans le courant de l'année, puisque la totalité d'entre elles peut ne pas être mise à exécution. La justice civile , à elle seule , en a lancé, en 1826, au-delà de soixante— dix mille. Seize mille accusés ont été écroués pour les assises, et trente mille pour les petites sessions; reste ensuite à compter ceux qtii, dans le courant de l'année, sont arrêtés comme vagabonds ou comme réfractaires aux lois de la police. Il me suffit de dire que le soleil ne se lève jamais sur TAngleterre , sans que les maisons de travail, de détention, de correction ou les pontons, ne lui cachent une partie essentielle de sa population. Et que serait-ce donc si Botany-Bav n'était pas devenu une succursale des prisons anglaises, et si l'Ecosse et rirlande étaient comprises dans ces calculs!

L'Angleterre contient douze millions et dem< de protcstans; l'Italie, l'Espagne, la France, l' Autriche, certains états d'Allemagne et la Flandre, contiennent près de cent millions de catholiques, et n'ont pas entre elles toutes le même nouibre de prisonniers que T Angleterre. A présent.

( i3ï ) )e lo demande scriéusemcnt à mon lecteur, n'est-i! pas împalientant de voir que les chefs de ces gouverneniens catholiques soient assez ridicules pour prêter roreilie à cet essaim calamileux de ministres, de diplomates, de seigneurs anglais, qui viennent sur le continent vanter l'esprit dV.rdre, de moralité ou de religion de leur pays? Qu'auraieiilils à répondre , si on leur présentait les hideux tableaux qui , tous les jours, sont officiellement publiés chez eux? Ils les nieraient, et je dis mieux, ils les nieraient de bonne foi; car telle est chez eux la séparation des rangs de ia société, que ceus du premier ignorent ou veulent ignorer, et avec raison , ce qui se passe sous leurs yeux. Pressés par des documens irrécusables, ils ne manqueront pas cosuile de sophismes; ils diront que tel est et tel doit être l'effet des grandes richesses que leur procure leur grande culture , et qui accumule trop de monde dans les villes. Nous répondrons que la Flandre , la Lombardie et une partie de l'Autriche, comptant des millions d'habitans, ont une plus belle, agriculture qu'eux, ont plus d'habitans dans les villes qu'eux, sont plus riches qu'eux, et ne sont pas obligés de tenir dans les fers une aussi grande partie de leur population. Alors ils attribueront les désordres, dont ils sont devenus la proie, à leurs grandes manufactures. Nous leur répondrons que Lyon, Rouen n'existent, comme Manchester, Birmingham , que par leurs manufactures ; qu'elles sont plus populeuses que ces deux villes anglaises, et qu'elles ne sont point obligées de convertir une partie de l'enceinte de leurs murs en prisons. Ils l'attribueront ensuite à leur grande navigation; et nous leur répondrons que Bordeaux, Cadix et Venise ont ea une navigation plus étendue , une population plus nombreuse que Liverpool et Bristol, et qu'encore n'onl-elles pas été obligées de faire passer les matelots de leurs navires à des prisons. ,

Mais quel Lesoin y a-t-il (raller chercher des comparaisons étraîi£»i;res? Londres, en 1785, avait huit cent cin- ((iiante mille âmes de population : ce nombre compoile , je l'espère, toutes les complications possibles de la société par son aj^riculture , ses manufactures, son commerce, sa navigation, ses bcaux-arls, son luxe et sa misère, ses vertus et ses crimes. Eh bien! en 1785 , celte ville eut 722 accusés amenés aux assises, et quarante ans après, en 1826, avec une population , il est vrai , qui s'est élevée h douze cent cinquante nulle âmes, elle en a eu 8,175.

Les assises forment le tronc de l'arbre du mal; on peut, d'après lui, juger aisément de ses racines, de ses branches et de son fruit. Il y a donc un principe destructeur qui est venu attaquer nouvellement l'Angletene , et c'est, précisémeul ce principe vénéneux que tous ces colporteurs de constitutions cherchent à inoculer au continent. Nous recommandent-ils d'en revenir à l'usage de ce droit de primogéniture ou de substitutions qui ont maintenu chez eux leurs anciennes familles, et qui y ont établi une si belle agriculture? Non. Nous proposent-ils d'établir ces droits de corporations qui ont aristocratisé la démocratie , et réglé le* entreprises du second rang de la société? Non. Ces philosophes, ces philanthropes modernes, et je ne saurais leur donner de nom plus odieux , viennent prêcher la liberté des cultes, la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté des élections, des discussions et des délibérations publi(pies, enfin toutes ces nouvelles frénésies à l'essai des • «luolles l'Angleterre doit ces Ignoniinieuses douleurs.

Il me vient ici uue comparaison bien naturelle. Si les gouvernemcns sont aux peuples ce que les parens sont aux enfans, et que tous les jours on déj)lore l'aveuglement d'un père qui élève son lils indépendant de toute autorité connue de toute religion, ipii lui permet les lectures connue

( i33 ) les sociélés les plus dissolues, qui ciicouiage tous ses désirs comme toutes ses actions, enfin qui le laisse toujours en absence du bien comme en présence du mal , tout le monde voit d'ici marcher cet enfant à l'échafaud. Eh bien ! sous un pareil système d'éducation, les peuples aussi marchent à l'échafaud, et depuis douze ans l'Angleterre y marche, car il n'y a pas, que je sache, de roule plus sûre pour arriver à l'écliafaud que celle des assises.

Qu'on ne prenne pas ceci pour une vaine métaphore : je m'exprime d'une manière malheureusement trop didactique , quand je dis qu'elle marche en corps à l'échafaud.

Une nation , qui n'a que douze millions et demi d'individus , n'a que deux millions et demi de famille ; et en douze ans , dans une progression toujours croissante , elle a flétri i54i352 familles, en envoyant un de leurs membres aux assises. Quel nom veut-on donnera cette marche ? L'homme, arrivé à l'âge de quinze ans , a trois fois ce période de temps à parcourir; et si chaque période demande d'aussi horribles sacrifices, chaque famille de l'ordre inférieur de la société est donc, dans le courant de son exislence , offerte en holocauste aux geôliers et aux bourreaux !

On a assez fouillé l'histoire, on u'^y verra rien de pareil; mais pourrons-nous défendre notre avenir? oui : il existe encore quelque peu de gens éclairés , et leur nombre suffit pour paralyser les efforts de tant d'innovateurs, efforts qu'il faudrait i-egarder comme salaniques, s'ils n'étaient fondés sur la plus présomptueuse ignorance.

Et ici je me permets d'en appeler à mon lecteur et de lui demander si tout ce qu'il a lu dans nos auteurs ou entendu de nos orateurs , au sujet de la justice criminelle en Angleterre et de la popularité de son gouvernement, n'a pas été une suite d'hyperboles plus emphatiques les unes que les autres pour en exprimer la beauté ; comment en-

suirc les Anf;]ais, lémoins de notre stupidité â Il'S Admirer ci à les imiter dans tcut ce qu'ils savcr.l tire de plus Inmiilianl pour eux, comment ne se moquei aient-ils pas de nous, et ne joueraient-ils pas les fiers insulaires, et ne parleraient-ils pas de la liberté, de la dignité du citoyen chez eux !" Ils ne sont pas obligés de nous dire qu'im aussi grand nombre des leurs passe de la prison à Tcxil, à Tesclavage ou au supplice du fouet.

Nous aurions également beau jeu à déclamer sur le traitement que subissent les bommes fautifs ou pauvres, sortis des bras paternels du clergé pour tomber entre les mains de nos philosophes modernes, mais encore faut- il être vrai. ()uL-l!s su, savent-ils où ils vont? Le sentiment de leur médiocrité en tout genre a irrité tous ces philosophes contre leurs supérieurs, les a menés à se tromper d'abord euxm5mes, ensuite à nous tromper, et enfin les a poités successivement à des crimes inouis. Ils n'ont eu d'abord à se rcproclier dans leurs relations avec leurs inférieurs que leur présomption et leur incapacité. Chacmi de nous a connu les auteurs, les acteurs, les sectateurs de tant de svslèmes nouveaux. Sous l'assemblée coiis'.ituanle, ils ne parlaient que répression des abus, respect pour la propriété; ils confisquèrent pour plusieurs milliards de biens ! Sous la république, ils ne pailaicnt que liberté, égalité; l'on envovait des milliers d'hommes à l'échafaud pour un mol ou un geste équivoque ! Un tyran s'élève une ver^^e de fer en main : ils loiiibenl à terre et ne parlent que grandeur, litres et noblesse. Battus, chassés, fuyant à travers des espaces immenses sans avoir le temps de retourner la tête, ils voient l'étranger, deux fois maître de cette France qui lui était inconnue , prendre dans nos villes le haut Au pavé et les pousser dans le inisscau ; alors ils ne parlaient , on s'en souvient , que de gloire. Toutes ces fuinc'ï inenaçinles s'éva-

porcul. Il faut travailler pour vivre; ils se li^Tcnt aveuglément à des entreprises forcenées; l'uines sur ruines s'accumulent sur eux y sur leurs familles, leurs amis, leurs associés ; ils ne pai-lent qu'industrie ; et à chaque époque ils parlent de bonne foi : c'est de bonne foi qu'ils croient la France sauvée par la frénésie du moment; trouvant enfm quelques froids croyans, ils en appellent à la sourde postérité pour accorder l'immortalile à lenrs ridicules ou criminelles conceptions , et cela tout en déclarant eux-mcm: s ne pas croire à réternilé.

Un vieillard quelconque de Lacédémone était censeur; mais aujourd'hui c'est de bonne foi qu'on en appelle à l'autorilé de la jeunesse, à ses obsenations , à ses réflexions, à son expérience. Comment en serait-il autrement? notre époque a vu toutes ces venimeuses médiocrités s'émouvoir, s'assembler, se choquer, s'étouffer entre elles, étouffer enfm le sens comnmn et produire la stupeur ou plutôt l'imbécililé publique. Fatigués de l'hocieur, du dégoût ou du ridicule qui s'attache à leur république, puis à leur empire, ensuite à leur gloire ou à leur industrie, quel nouveau forfait, quelle nouvelle absurdité proposent- ils?" de se faii-e protestans. On croirait que , catholiques scrupuleux et fatigués par les devoirs pénibles de la religion , ils aspirent à vivre sous des lois plus douces; mais il ne leur leste pas même cette dernière bassesse à faire , celle d'aposlasier ; pour changer de religion , il faut en avoir une , et ils n'appjrtiennent à aucune communion religieuse.

CHAriTRE VII.

DE L ACTH N OV (LF.nOR SUR L AOK If.ULT LRE EN ANGLETLRUr: 1 T ES ESPAGNE.

J'entre timldenienl dans mon sujet. Cominent le pourraîs-jc aulienicnt , en rédéchissaiil à la violence des préjugés que l'esprit du jour a réussi à élever contre celte noble et antique monarchie , TEspat^ne? Celui qui écrit, comme celui qui parle , ne le fait jamais que pour les personnes qui clierchent à s'éclairer; maïs dans une matière comme celleci , où l'erreur a poussé de si profondes i-acines, il est moins difficile de faire revenir Thomme de mauvaise foi de la haine qui l'anime , que de convaincre 1 homme de bonne foi de l'absurdité qui l'aveugle.

Ce n'est pas sans connaissance de cause que les ennemi» du système religieux , sur lequel se fonda l'Europe , éprouvent tant de haine et affectent tant de mépris pour l'Espagne ; c'est à celle monarchie et à celle nïoiiarchie seule que l'Europe doit le bonheur d'elre restée catholique a I époque <[>' la réfoinie. L'Anglcîerre el une parlie des états de l'Allemagne furent soumis à ce schisme par leurs souverains; la France balbutia sur le dogme et vacilla dans ses œuvres. Mais l'Espagne, dirigeant à celte époque les mouvcmensde l'Italie, de lAulriche «i de la Flandre , tint pendant plus d'un siècle son ('pée liors du fourreati el défendit, avec autant de persévérance et d'aideur que de succès, noire foi dans toute sa pureté. Et n'est-ce pas cette nuine Espag!ie qui appuya de son bras vigoureux tout ennemi de l'empire Olloinan, el à cpii rindlfférenle l"'.iuo|)C dut cille coa-

( i37 ) lition de Rome et de Venise qui , dans les eaux de Lépanlo , finil par détruire à jamais Torgueil maritime des sultans? et en 1808, lorsque T Europe, après une si longue et si sanglante résistance , fut obligée de se courber sous le glaive de Buonaparte, cette Europe n'a-t-elïe pas jeté un cri unanime d'admiration et de surprise , en voyant chaque diocèse et presque chaque paroisse de l'Espagne oser se déclarer en hostilité à la vie et à la mort contre ce vainqueur du monde ? Et cette Espagne n'a-t-elle donc plus le morne clergé, les mêmes magistrats, les mêmes guerriers, la même noblesse , le même peuple qui , depuis plusieurs siècles, l'ont rendue l'arbitre de la religion , des lois, des coutumes et des doctrines sur lesquelles s'est fondé le système européen? Par une témérité sans exemple, elle commença seule ce combat désespéré , dans le doute des secours que lui porta ensuite l'Angleterre ; mais les effets de cette intervention matérielle furent bientôt paralysés, et les secours des Anglais devinrent plus dangereux que les attaques de Buonaparte; sous un voile d'amitié, ils apportaient le même système de destruction et d'innovation. Et nous ausïi, sous prétexte de désarmer ces mêmes innovateurs, n'avons-nous pas prêché et même voulu lui imposer des intr novalions? Si la chi'étienté et la civilisation doivent être sauvés encore une fois, nous le devrons à cette Espagne qui , au courage de se défendre du fer de ses ennumis , a toujours joint le courage bien plus grand de se défendre des séductions de ses faux amis ; et elle l'a fait malgré la pénurie de ses moyens, ou , disons mieux , malgré la pauvreté qu'on lui reproche.

Ceux qui aiment et admirent , ainsi que ceux qui détestent et blâment le système de l'Espagne , l'attribuent à l'influence de son clergé. Sur ce fait , tout le monde s'accorde avec raison. Mais ce clergé , auquel on croit une si

grande force, a-l-il coopéré à augmonlcr, à inahitenir oa à iliminuer la pauvreté de cette monarchie ' ^ oila , je crois , la question; et c'est pour mieux sui^Te les détracteurs de l'Espagne que je prends leur comparaison de ce royaume avec TAnglelerre.Ne faut-il pas que l'ignorance et la mauvaise foi obscurcissent les esprits au point où elles le font, pour se donner la peine de les éclairer à ce sujet ^ Depuis l'assemblée constituante, toute la France est sous le même système d'impôts. Les estimations du cadastre sont officielles; elles portent le revenu imposable de l'arpent métrique des Hautes et Basses-Alpes à six francs, tandis que celui du Calvados est porté à soixante-dix-huit francs. A-t-on jamais accusé les habitans des Alpes de paresse comparativement à ceux du Calvados! Eli bien, si, prises dans leur ensenibl<! , l'Espagne est plus Alpes que les Alpes, et l'Angleterre plus Calvados que le Calvados, que répondre? c'est là précisément le fait. Le pays de Galles est entrecoupé de coteaux qui rendent les comnmnications dispendieuses; quoique le s(d en s(tit au moins aussi fertile que celui de l'Angleterre , le revenu de chaque arpent n'équivaut pas au tiers de l'arpent anglais et celui de l'Ecosse au cinquième.

L'Espagne , située à douze degrés plus au midi que l'Angleterre, dessèche sous un climat brillant. Les chrétiens et les Arabes, pendant dix siècles de guerre, en détruisirent les bois ; les montagnes, successivement décharnées de la terre végétale qui les couvrait, absorbent le peu de pluie que lui envoie le ciel avare , après l'en avoir quelquefois privée six mois de suite; encore ne la lui donne-t-il souvent qu'accompagnée d'om-agans dévastateurs; point d^eau siu- la moitié de sa surface, pas mcme pour élancher la soif de ses habitans. Des quatre rivières qui aboutissent à la iiK'r, trois coulent dans des bassins étroits et s'encombrent

( i39 ) dés rochers qui se précipitent da sommet des mônîagnesr quelquefois torreiis, quelquefois ruisseaux tant qu'elles sont en Espagne . elles airivent en Portui^al dès qu'elles sont susceptibles de navigation. Une seule , TEbre , offre quelques communications avec la Méditerranée. Madrid est le foyer de ce cercle qui , ardent en été comme le Sénégal, est en hiver froid comme la Sibérie, transition qui produit des épidémies dont les Français peuvent se souvenir. Si les habitans de cette capitale veulent communiquer avec la France, ils ont, outre les Pyrénées, à traverser la Somo- Sierra , passage qui présente tant de difficultés que l'armée qui venait de Baïonne fit un détour de trente lieues pour l'éviter. S'ils veulent communiquer par Perpignan, ils ont à franchir l'AlcoIea, plus haute que les Pyrénées mêmes. \eulenl-ils se rendre à Lisbonne , ils sont péniblement relardés par la chaîne de ces montagnes de Mirabete , où les Maures cherchèrent si souvent un asile. Sur la route de Cadix, on trouve celte Sierra-Morena si célèbre parla pénitence qu'y fit don Quichotte. Le centre de ce royaume , cette Casiille qu'on représente comme une plaine, est un plateau élevé de trois cents toises au-dessus de la mer, et le seigle ne peut pas mûrir sur la moilié de sa surface. Elle est tellement surchargée d'âpres mamelons entassés les uns sur les autres, qu'on la prendrait pour le champ de bataille d'où his Titans firent la guerre aux dieux. Et voilà ce qu'il faut paîiemment entendre appeler un beau pays : oui , pour Salvalor Rosa , mais pour un agriculteur!

Et voilà ce qu'on vient comparer avec cette sereine Angleterre ; siluée du cinquantième au cinquante-cinquième degré, son atmosphère n'est qu'un épais brouillard qui défend ses habitans, ses animaux et ses plantes des chaleurs de i'elé et des froids de l'hiver. Son sol, coupé dans tous les seiis par des bras de nu:r, voit l'Océan lui apporter ses

( i.;o ) raux toutes les quatorze heuies à vingt pieds de Iiauteur, fa cililcr ainsi ses conin»unications et ses irrigations, et donner quelque agitation à l'air. Dans Tinlérieur, pas une plaine , pas une montagne; donc point de marais, point de ravines, point de sécheresses, point d'inondatior>s ; le terrain se dispose en ondulations si douces, qu'en même temps que les pluies trouvent de tranquilles écoulemens dans leurs pentes, un sybarite pourrait monter ses coteaux à la course sans s'essouffler. Tout le pavs ne forme qu'une promenade : il est donc parcouru et habité par des gens que leur naissance , leui' fortune , leur éducation classent au premier rang de la société, et qui viennent dans ces paisibles campagnes pour , éviter le tumulte des villes. L'éviteraient-ils en Espagne, où il n'y a que des montagnes encore plus tumultueuses que les villes? En Angleterre, ils v vont, ils s'y fixent par plaisir; en Espagne, par devoir; et c'est encore ici que nous allons reirouver le clergé.

Pourquoi, parlant proverbialement, traitons-nous toute chimère de l'imagination de château en Espagne, parce que ses campagnes n'en ont pas; elles n'ont pas même de maisons bourgeoises. Si donc la noblesse espagnole a déserté, on plutôt n'a jamais habité les campagnes que , par ses lumières et ses capitaux , elle pouvait vivifier, n'est-il pas heureux poui- l'Espagne que le clergé s'y soit répandu? Je n'entends pas dire que cette noblesse s'absente des campagnes seulement par goût; les usages des peuples ont des racines dans leurs institutions; la noblesse ne s'est pas fondée en Espagne sur les mên\os principes qu.' dans le reste de l'Europe. C'est une différence que mon sujet veut que j'explique à mes lecteurs, afin qu'ils connaissent bien la position des premiers rangs de la société dans les campagnes de cette monarchie.

Les peuples du Nord ne connaissaient d'autres lois que

celles (lu système féodal. Lorsque leurs souTcrains envaliirent l'Europe , ils avaient à leur suite leurs feudataires, et ceux-ci leurs vassaux. Les feudataires remplissaient donc à l'armée les fonctions de nos lieutenans-généi aux. L'invasion faite, le souverain divisait entre eux, non pas la propriété de quelques parcelles de terre, mais tout le pays et ses habitans. Ces feudataires exerçaient ainsi le pouvoir militaire, administratif et judiciaire. Le souverain ne faisait ces concessions qu'à charge de lui en faire hommage , et de tenir une force armée à sa disposition; chacun de ces grands feudataires divisait et subdivisait ensuite une partie de son lief a ses officiers inférieurs, à la charge par eux de relever de lui comme il relevait du souverain. Cet état de choses s'établit en France et en Allemagne , du sixième au huitième siècle; et quoique de cette époque à celle des croisades, ces deux monarchies aient eu à souffrir de rudes invasions, le système ne pouvait varier, puisque les nouveaux conquérans vivaient sous les mêmes lois que ceux qui les avaient précédés. Le résultat d'une invasion étrangère ou d'une guerre civile se bornait à ce que tel seigneur vainqueur s'emparât du fief de tel seigneur vaincu; l'institué changeait, et non l'institution.

Guillaume le Conquérant, dans le onzième siècle, soumit l'Angleterre à ce système et il y dure encore. Ce royaume , depuis cette époque , a été à l'abri àes invasions ; cependant nombre de fiefs, sans changer de coutume, ont changé de seigneur par suite des guerres intestines qu'enfantaient leurs dissensions civiles oui'cligieuses. L'Espagne , comme je vais l'expliquer, n'a jamais connu de ces guerres civiles; tandis qu'il n'est pas, en Angleterre et en France , de coin , quelque reculé qu'il soit, qui n'en ait été le théâtre, et quoique ces sortes de guerres aient fait l'objet des déclamations de tous les historiens , elles n'en ont pas moins été le seul pri^i-

cipe (le la création et de la conservation de ces royaumeâ. l^es liabitans du Nord , en envuliissant cette Europe qui faisait partie de TEmpire romain, n'y trouvèrent d'autres bâtimens que de misérables cabanes ; les chefs de ces nouveaux conquérans voulurent d'abord bâtir, pour leur défense personnelle , ces châteaux forts que nous voyons encore. Il fallut donc abattre des for<5is, dessécher des marais et faire des routes sur les lieux qui séparaient le siège du manoir des cairièrcs de piciTe, de chaux, de plaire ou des mines de fer. Un seigneur projetait d'attaquer un seigneur ennemi et de communiquer avec un seigneur allié ; il était séparé d'eux par une rivière; il profitait de la paix pour jeter des ponts ou faire des chaussées , et s'aidait surtout du clergé dans cette entreprise. Pour commencer la guerre , il lui fallait des approvisionnemens et des chevaux ; il mettait des impôts en nature sur des vassaux qui jusqu'alors n'avaient cultivé que ce qui était nécessaire à leur consommation ; ceux-ci étaient donc dans la nécessité de faire de nouveaux défrichemens. Tout, dans le principe, fut donc crée par la guerre civile et pour la guerre civile; nimporle enfin le motif de la création , il suffit de dire que les (laulois, sous le gouvernement des Romains, n'avaient rien créé pendant les cinq cents ans qui s'écoulèrent depuis l'invasion de Jules César jusqu'à celle des Francs. Ces derniers établirent le système féodal ; et l'on peut juger des progrès de la société en voyant, deux siècles après, les entreprises et les succès de Charlcmagne. Supposons qu'un seigneur eAt un fief de dix mille âmes; cette population représentait un nombre de quatre mille hommes en état de travailler ou de porter les armes; un quart de ce nombre avait peut-être une rencontre chaque année, et le reste était exclusivonient occupé à établir des communications, plus utiles encore pour la paix que pour la guerre.

Ou'uri lecteur fVaiiCj'ais prenne rhisîoire en main, qu'il parcoure et étudie les lieux qu'il habite , il trouvera que la presque totalité «es ouvrages publics furent comnnencés par les seigneurs des fiefs, dans l'inlenlimi d'attaquer leurs voisins ou de se défendre contre eux. On peut citer un exemple plus récent : la \ endée entreprit de résister à la révolution ; ses localités le lui permettaient ; la révolution obtint une victoire achetée à grand prix, elle premier usage qu'elle en fit fut d'abattre des forêts et de percer tout le pays de routes. Les Vendéens , avec même cœur et même nombre, voulurent en i8i5 recommencer cette honorable lutte ; mais les communications ouvertes dans le pays la rendirent trop inégale. Je pourrais également citer l'Irlande où, depuis vingt-cinq ans , les mêmes causes ont produit d'immenses créations.

Qu'on observe que depuis que les souverains ont gagné assez de puissance pour gouverner ou détruire leur noblesse et mettre fin à ces guerres intestines , il n'y a pas eu moins de batailles ni moins de gens armés ; mais il ne s'est plus fait que des guerres générales dont la Flandre , les bords du Pihin et la Lombardie ont été , depuis trois siècles, le siège habituel. Pour bâtir de si nombreuses places fortes et approvisionner leurs garnisons, il a fallu d'immenses quantités de matériaux ; leur transport a nécessité la création de nombre de routes ou de canaux dans ces pays, Te défrichement de leurs terres, le dessèchement de leurs marais et la coupe de leurs forêts; aussi ces pays-là sont-ils les plus riches de l'Europe.

Nos historiens (et quels historiens ! ) ensanglantant chaque page de leur triste narration , et oubliant que chaque seigneur, ainsi que chaque souverain , a passé plus de la moiiiç des huit derniers siècles dans les jouissances de la paix , ne parlent que de leurs guerres et de leuis destructions; mais

que peut détruire la guerre ? Qu'elle soit faile par un seigneur ou un roi , elle ne peut ni relever les forêts abattues, ni faire retourner les eaux dans les marais desséchés , ni ôler la fertilité aux terres défrichées, ni anéantir les routes, les chaussées et les ponts ; au contraire, ces seigneurs ainsi que ces rois, en faisant leurs préparatifs de guerre, ont tout créé; et ils ne pouvaient, par suite de la guerre, détnaire que quelques récoltes dans quelques localités, incendier quelque,", chaumières ou quelques charpentes de château ; enfin si la guerre détruit quelques richesses créées, elle est le principe le plus actif de leur création primitive.

L'effet du système féodal fut donc d'établir , dans chaque canton de l'Europe , l'image d'une monarchie , c'est-à-dire un souverain qui , pour assiu^er Tobéissance de ses sujets , eût une force armée et eût à diriger ainsi qu'à protéger les autorités ecclésiastiques, judiciaires et administratives; jusqu'à présent, on n'a pas découvert de système qui réunisse plus d'avantages et moins de ces inconvéniens inhérens à l'homme en société.

L'Espagne n'a pas participé à ce système , soit de droit, soit de fait. Sur cent bourgs ou villages , il en est cinquantedeux qui n'ont jamais appartenu à aucun licf cl conséqueniment relevé d'aucun seigneur; tandis qu'en Angleterre il n'existe pas encore un pouce de terrain qui ne fasse partie d'un fief, à l'exception des cent quatre-vingt-trois villes incorporées, et encore le sol sur lequel elles sont bâties est toujours la propriété du seigneur voisin ; les habilaus seuls sont affranchis des coutumes et redevances du fief. Ces portions de l'Espagne, qui furent soumises au système féodal, sont princii>alement situées dans le nord; consequemment , les provinces du nord de l'Espagne sont beaucoup plus riches cl plus peuplées que le midi de cette monarchie. Si elles lie le sont pas autaut que d'autres parties de l'Europe , il ne

faut en accuser d'aLord que la nature des lieux ; ensuite les circonstances extraordinaires contre lesquelles cette monarchie a eu à lutter, qui ont empêché la féodalité de développer ses forces naturelles.

Le trait distinctif de l'histoire d'Espagne est d'avoir été successivement envahie par des armées qui ne voulurent pas s'y éîahlir; les peuples du nord, ayant vécu dans des climats brumeux et doux , ne pouvaient s'acclimater aux chaleurs brûlantes du midi de l'Espagne ; d'une autre part, les Arabes, habitués à parcourir d'immenses plaines de sihle brûlant, ne pouvaient supporter les froids du plateau élevé de la Castille. Deux peuples, de mœurs et d'habitudes si opposées, devaient donc se faire et se sont fait en effet une guerre à mort. Les guerres, que l'Espagne a supportées, ont eu ce caractère particulier à elles seules et étranger au reste de l'Europe , c'est qu'elles n'ont pas été faites dans des vues de conquête , mais dans des vues de destruction : en effet dès l'an 4-o8 , les Suèves , ensuite les Alains et successivement les A andales envahissent l'Espagne , poursuivent les Pvomaius jusqu'en Andalousie, les enchâssent; mais attaqués par des épidémies, ils y détruisent ce qu'ils peuvent y détruire et quittent bientôt cette terre inhospitalière pour eux.

Cent ans après, les Visigoths quittent Toulouse leur capitale et s'éîablissent au-delà des Pyrénées; mais ils laissèrent le midi de cette nouvelle monarchie sans défense. Les Arabes vinrent s'y établir en 7 i.-i ; et quarante ans après, un dernier rejeton de la dvnastie desOmmiades, ayant échappé à la famille des Abassides , vint faire de Cordoue le siège d'une monarchie mahomélane. Les Visigoths, repoussés d'abord dans les montagnes des Asîuries et de la Galice , revinrent bientôt de leur terreur; et pleins d'un zèle constant pour la foi, ils ne mettaient d'intervalle entre leurs ir-

riipiîoKS sur les infidèles que celai qui ciailncccîsaire porr en faire les prcj)aralifs. Toujours vaincus , toujours repousses, cnvaliis à leur tour et incendiés par les puissans monarques «le Cordoue , ils ne se ciécouragèrcnl jamais. Une circonstance vint relever leurs espérances. En io33, la dvnaslie des Gmmiades s'éleignit, après avoir régné trois cent huit ans. Le royaume de Cordcue fut divisé en dix pro— ^illces; celle monarchie dégéiiéra donc en aristocratie, bientôt l'arislocraîle en démocralie el par conséquent en anarcîîie.

A i époque où la dynastie des Ommiades péril el que par là les Musulmans perdirent TensemLle qu'ils pouvaient metli-e pour se défendre contre les chrétiens, le nord forma deux monarchies. Les rois d'Aragon à Touest , comme ceux de Caslille à Test ne se firent presque jamais la guerre entre eux ; les papes , pour donner à ces souverains plus d'ensemble dans leurs attaques contre les IMaures, créèrent les ordres militaires d'AIcantara et de Calatrava, instituèrent ensuite Une croisade particulière à l'Kspagne el v appelèrent tous les Européens. Les chrétiens redoublèrent alors, avec plus d'ardeur que jamais , leurs attaques sur le midi de celle monarchie , et l'on peut juger de l'assietlc que les Musulmans y avaient prise, quand on voit que la chrétienlé, conjurée contre eux, a employé sept cent quatre-vingts ans pour les chasser de la péninsule. Ils ne Tonl quittée deCnitivcmeni qu'en i4-92'

On voit , quelques années après l'expulsion des Maures, Charles-Quint viser à Tcnipire universel de l'Europe et emmener avec lui toute sa noblesse hors de l'Espagne. Vient ensuite Philippe il: il voulut, par une sombre politique, transférer sa cour au milieu d'un <lésert , à Madrid, v lixer sa noblesse el l'isoler du reste de l'empire. Enfm la secte philosophique est venue donner le coup do gr.V'e à TEspa-

( 1^7 ) gne, encore plus par ses principes que par ses desirucLîoHS; car celle nionarcUie ne pvésentall , hcias ! que peu à détruire.

D'après CCS faits, on peul juger qu'i! ives!. pas de noblesse plus iliuslrce que la noblesse espagi^.cle, el il n'en est pas qui ail reçu moins de récompenses pour de si longs et si f^jîorieux services. Ce n'est pas que les chefs de toutes ces armées n'oblinssent dans leurs succès de grandes conccsf ions territoriales, puisque la moiùé de l'Espagne fut érigée en fiefs ; mais les seigneurs oLli^cs d'élre constamment à ia cour pour le conseil, el à l'armée pour l'action, li'ont jamais pu habiier leurs terres ; ils ne se sont donc jamais fait la guerre entre eux, et n'ont pu exécuter aucun de ces travaux qu'exigeaient les préparatifs de la guerre, et auxc[U€ls l'Europe doit une grande partie de ses ouvrages publics.

Quand, après la victoire, un souverain espagnol concédai! un fief à un chef de son armée , il ne concédait jamais les bourgs ou villages habiiés; 11 avait besoin de leur secours ou au moins de leur neutralité ; il ne concédait que des pays incuUcs. La noblesse, ne pouvant donc les habiter, en taxait les terres à un cens quelconque : le vassal qui s'y soumellait, pouvait vendre , léguer ou diviser la terre, sauf au nouveau propriétaire à payer son cens. La plus grande partie de la noblesse établit ce cens en numéraire ; sa fortune s'est donc dépréciée dans la même proportion f|ue la valeur de l'argent. Le peut nombre qui a établi le cens en nature, a vu successivement augmenter son revenu et jouiî; en effi^i. d'une fortune immense.

11 e>i des concessions dont les propriétaires n ont pu irouyer aucmi cens en numéraire , et où ils ne peuvent non plus rien prélever en nature : ce sont les concessions faites dans l'intérieur des provinces du royaume; là ils ont des Icrniicrs. Il suffit de dire que la noblesse, n'ayant jamais ba-

lO.

( i48) Lilé les campagnes, n'a jamais eniropris ni pu entreprendre aucun de ces grands travaux d'cnsenihie qu'exige si impérieusement Tagriculture, surtout dans les pays montagneux; elle n'a, par le droit ou par le fait, aucune clienteile, et eu conséquence ni pouvoir ni influence politique. Depuis les cent ans que les JîourLons régnent en Espagne et que ce royaume a joui d'une paix profonde, la noblesse, devenue inutile, y est tombée comme en désuétude et n'a plus été, dans ces derniers temps, qu'un meuble de cour.

Il n'y a donc pas en Espagne ce qu'il y a en Angleterre , deux corps d'agriculteurs : l'un se composant de fermiers qui cultivent la terre ; l'autre se composant de propriétaires dont l'emploi est de desséclier les marais, d'abattre les forêts et de créer les routes, les ponts, les chaussées, les canaux, enfin tous les moyens possibles de communication; et ce sont là les richesses les plus longues et les plus difliciles à acquérir, les plus précieuses el les plus positives d'un domaine , d'un fief, comme d'un empiie. Voilà ce qui a manqué et ce qui manque encore à l'Espagne.- et à rai on des montagnes dont elle est coupée dans tous les sens, elle exigeait plus d'ou^Tages publics que tous les autres étals de l'Europe ensemble.

Les concessions, faites à la noblesse de l'Espagne, ont été , par l'effet des circonstances, d'une nature si différentes de celles que Clovis, Charlemagnc et (juillaume le Conquérant fnent dans leurs états respectifs, que les résultats en ont dû être et en ont été en effet bien différens. Un monarque espagnol, laissant ce qu'on appelait et ce qu'on aj)pelie encore la liberté aux villages créés, ne les soumettait à aucun seigneur. Les nobles, pour prix de la victoire, ne recevaient que des déserts ; mais aussi ils ne s'obligeaient à aucun service envers le souverain , à raison de pareilles concessions. Les couquérans que je viens de nommer din-

( »49 ) saîent la totalité des pays conquis en fiefs, et natmellement ils exigeaient un service des seigneurs en faveur desquels ils se dépouillaient de leur conquC'lc. Les seigneurs étaient donc obligés d'administrer et conséquemment d'habiter leurs fiefs : de là les créations de toute espèce. Tel n'a pas été le fait en Espagne ; on peut en juger par le tableau suivant : 3,926 villages ou bourgs ont été érigés en fiefs concédés au clergé ; g,46G à la noblesse ; 12,071 n'ont jamais connu de seigneur, et toutes les grandes villes y étant comprises, ils contiennent les deux tiers de la population.

Charles-Quint monta sur le trône vingt-quatre ans après l'expulsion des Maures. Ce souverain s'entendait en monarchie : il sentit que sa noblesse n'avait pas assez d'assielle en Espagne ; il y institua la grandesse et les majorats. S'il existe quelques créations en Espagne , elles n'existent que dans le nord , qui , plus à l'abri des incursions des Arabes, s'était ressenti des effets salutaires de ce système. La plupart de ces créations ont eu lieu dans les cent quatre-vingtquatre ans qui séparent l'accession de ce grand homme au trône de celle de Philippe v. Mais ce dernier monarque importa en Espagne les principes français : arrêter les acquisitions du clergé ou des coi'porations civiles, attaquer les acquisitions de la noblesse en attaquant les droits de primogéniture et de substitution , concentrer à la cour les administrations provinciales et municipales, détruire les privilèges de certaines localités comme de certains individus , confisquer les propriétés de main-morte des corporations religieuses ou civiles, isoler de l'ensemble chaque propriétaire comme chaque propriété, tels ont été, depuis un siècle , les constans efforts des gouvcrnemens espagnol , français et napolitain.

J'ai voulu par ce dernier paragraphe intéresser le cœur fie mon lecteur. La philosophie moderne ne s'esl pas doulde de ses conquêtes en Espagne; et lorsque nosTurgol, nos Necker et leurs nombreux adhérens publiaient des élégies snr leur impuissance à faire ce qui s'esl fait depuis eux , les d'Aranda, les Florida -Blanca et les Godoy, aussi vifs dans leurs conceptions que hardis dans l'exécution , tranchaient les nœuds de l'orcTre social avec l'épée dWlexandi e. Nous avoi:is vu que les foncions militaires de la noblesse l'avaient éloignée de ses terres; il n'en était pas de même du clergé , que ses devoirs appelaient dans les campagnes ainsi que dans les yilîes. 11 y fit de grandes et nobles fondations, et seul il put y établir quelques grandes cultures; voyons ce qu'il en est advenu.

Je dois d'abord dire que l'Espagne , ce prétendu siège de l'ignorance, ce pavs le moins connu de l'Europe, e^t cependant celui qui se connaît le mieux lui-même. Ce n'est que depuis l'époque de la révolution française que la France et l'Angleterre se sont livrées à ces sortes de travaux qui mènent h la connaissance du mécanisme de la société; mais c'est dès l'an 1767 que M. d'Aranda a lait faire en Espagne le recensement le plus complet qui soit possible. Il contient le nombre exact des villages et des maisons, des ecclésiastiques séculiers et réguliers , des magistrats et des militaires, des propriétaires, des fermiers , des manufacln- TÎers, des négocians et des artisans du royaum;*. Ce travail fut refait par M. Florida-Blanca en 1787, par le prince de la Paix en 1797 et en 1807; '' '^ ^^*^ ^■*'* séparément par le corps épiscopal qui compte cinquante-six évéchés, et par les quaranle-deiîT^administralions civiles des proviuccs. Ces recenscmens ont'élé publiés alin qu'on put successivement en corriger les erreurs.

Ndus avons donc Ici une expérience ofiiciell'^ de [lus

( loi )

d'un tlcmi-sièclc. Voilà mes lettres de créance. IM, d'Aranda n'avait fait faire un si grand travail que pour connaître el confisquer les Lijns du clergé ; il faut en expliquer la nature. Le christianisme était établi en Espagne avant l'Invasion des barbares. Ceu>:-ci se firent ciné liens et reçurcnf donc leurs lois religieuses du peuple vaincu; mais ils lui imposèrent leurs lois civiles, la féodalité. Cependant le nord de l'Espagne seul y fut soumis et fut divisé en fiefs, puisque seul il fut conservé. Les Arabes avaient envahi le midi ; ils l'ont défendu pendant sept cent quatre-vingts ans contre ces habitans du Nord doist le christianisme avait fait ua seul peuple.

On sait que les barbares ne furent admis aux ordres que deux ou trois cents ans ajprès leur conversion. Le clergé ne se composait donc primitivement que d'indiviilus appartenant au peuple envahi et vaincu. Nous pouvons juger des grands services qu'il rendit à son pays par l'influence qu'il exerça sur les vainqueurs. Ne partageant pas avec eus la puissance militaire , il obtint cependant une grande portion des fruits de la victoire. Les fiefs ecclésiastiques, ainsi que les fiefs militaires, furent fondés du sixième au huitième siècle. Ils le furent tous dans le nord, et presque tous en faveur du clergé séculier , puisque la plupart àes ordres réguliers de l'Europe n'ont été fondés que du douzième au quinzième siècle. Ces seigneurs ecclésiastiques voulurent naturellement renforcer leur intluence ; à cet effet , ils firent de nombreuses fondations pour le clergé. C'est donc dans les fiefs ecclésiastiques et conséquemment dans le nord de l'Espagne que se trouvait la totalité des bénéfices. Les Arabes ayant été définitivement chassés du midi de la péninsule en i4g3, il y eut depuis cette époque quelques fiefs établis en faveur de la noblesse , mais aucun en faveur du clergé. 11 n'en possède point dans les royaumes de Mur-

( iJ^a ) cîe, de Grenade, de Cordoue, de Cuenra et de TEsIramadure ; et ceux même, qu'il possède ailleurs, sont la plupart d'une nature précaire.

Dans les pays susceptibles d'une grande culture, comme le nord de la France ou l'Angleterre, la valeur des fiefs consistait bien plus dans l'étendue des terres que le seigneur se réservait que dans les droits qu'il imposait sur celles qu'il concédait à ses vassaux. Dans les pays de petite culture, tels qu'une partie du midi de la France et la totalité de l'Espagne , la valeur des fiefs consistait surtout en droits imposés sur les terres concédées aux vassaux; nombre de seigneurs ne s'étaient pas même réservé un pouce de terrain ; les bénéfices, au contraire, n'avaient point de droits seigneuriaux puisque , fondés par un seigneur , ils relevaient de lui. Ils consistaient en immeubles. Là était la proie que M. d'Aranda voulut attaquer; il sentit bien que les redevances des fiefs s'évanouiraient du moment que le vassal aurait à les payer à l'Etat, au lieu de les payer à uii seigneur ecclésiastique qui le protégeait ; ce fut donc les immeubles qu'il attaqua et d'abord ceux des corps réguliers.

Le recensement le détrompa sur leur valeur. Sur 4g,3G5 moines il y en avait 4-3,i/).9 qui appartenaient aux ordres mendians ; 6,2iG seulement appartenaient aux ordres qui, tels que ceux que fondèrent le duc d'Aquitaine et saint Bernard ou saint Bruno, avaient par leurs règles le droit de posséder des terres. INIais ces ordres n'ont pu, en Espagne, faire des créations aussi considérables qu'en France où, depuis le retour des croisades, ils n'avaient jamais été interrompus dans leurs travaux et leurs surcè.^. Les croisades seules délivrèrent la France des invasions des Sarrasins ainsi que de celles des Normands. Or, ce n'est que quatre cents ans après la France que l'Espagne a pu commencer ses créations, puisque ce n'est que quatre cents ans après qu'elle a

été affranchie de leur voisinage. Les AraLes, dans leurs invasions, faisaient en Espagne ce qu'ils avaient fait précédemment en Europe; ils détruisaient les habltans, leurs bestiaux, leurs bâtimens et jusqu'à leurs arbres, enfin tout ce qui était susceptible de destruclion. Mais c'étaient surtout les propriétés du clergé qu'ils ravageaient , ainsi que les Normands le faisaient en France dans le moyen âge. Les uns et les autres sentaient que le clergé seul donnait ou renouvelait la force de la société qu'ils voulaient anéantir; et je pourrais même donner des exemples plus récens de cette préférence de destruclion donnée au clergé par les conquérans de l'Espagne et pour les mêmes motifs.

Cependant les plus puissans ennemis des Arabes étaient moins les ordi-es pi'opriétaires que ceux à qui la pauvreté donnait une indépendance absolue. Si quelquefois ceux-ci imposèrent quelque modération aux rois sur leurs trônes, ils firent aussi trembler les ennemis dans leur camp ; et quiconque étudiera les monumens historiques de l'Espagne verra que c'est à ses moines seuls qu'elle doit d'être affranchie du joug des Africains et des révolutionnaires français. Quand, depuis les croisades, ces états de l'Europe se faisaient la gueri'e, ils se la faisaient en chrétiens; ils avaient besoin des ecclésiastiques et des églises, des monastères et des moines, soit pour continuer l'exercice du culte, soit pour se faire des hôpitaux et des hospitaliers. Les dissensions de l'Europe , depuis cette époque , n'ont été que des dissensions (]ue créaient les mêmes jouissances et les mômes besoins. On se disputait la propriété et par conséquent on ne la détruisait pas; mais les Musulmans ne se soumettaient jamais à avoir rien de commun avec les chrétiens que la mort. Il n'en était pas de même des chrétiens; les reproches, que la philosophie moderne a faits au christianisme moderne , eu sont une preuve. Le midi de l'Espagne fut

( '54) habile par les Arabes ; il a plus de beaux et d'anciens monumens que le nord, qui le fut par les chrétiens. Le Lit est vrai ; mais qu'on réfléchisse > iic l'Afrique fournissait bien plus de secours aux Arabes que les Fiançais aux espagnols; les Musulmans purent encore éiendre leurs ravd"es au-delà de l'Kbre vers la f n du quinzième siècle. Pendant huit cents ans d'invasions mutuelles , les IMaures détruisaient tout , les chrclicns conservaient tout ; arrivant dans le miJi, ceux-ci trouvaient une mosquée, ils eu faisaient une église; les Maures, arrivant d;n' le nord, trouvaient une église, ils en faisaient un feu dt- jo e.

J'ai été obligé de déduire, trop longuement peut-être , les causes qui ont fait établir le régime féodal dans le nord de l'Espagne et qui l'ont empêché dans le midi. Ce n'était que pour faire sentir ce trait principal : c'est que les dix provinces de l'Espagne, situées au nord de l'Ebre et du Ducio, sont des plus montagneuses et dis plus difficiles à culliviT ; elles ronlieiinent cependant entre elles au-delà du tiers de la population du royaiimc et ont plus de neuf cents habilans par lieues carrées de vingt au degré ; tandis que l'Estramadure, la Manche et le Cuença , situés au midi, n'en ont pas au-delà de trois cent cinquante. Lorsque M. Aranda fut en possession de pareils documens , il me semble qu'il aurait dil organiser le midi comme était le nord. Point du tout: au lieu de faire au clergé de nouvelles coucessions dans le midi , il voulut faire des confiscations dans le nord; au lieu d'agglomérer des capitaux, des bras et de donner quelque ensemhle à de grandes opérations agricoles dans le midi, il désorganisa le peu qui elait fait dans le nord. Il voulut attaquer les revenus des benélices pour arriver de là au fonds.

Il sollicita et obtint une bulle du saint-siégc par laquelle, à chaque décès du titulaire d'ua bc:ieficc , il tu était acconh:

. ( i5') ) au roi une jouissance de trois ans, à la charge, cependant, de nommer immédiatement le successeur. De nouvelles sollicitations obtinrent de nouvelles concessions; on vendit çuccessivement la jouissance d'un plus grand nombre de be'céfices, et pour un plus grand nombre d'années; originairement, ii y avait 5o,o48 bénéfices de i,5oo fr. de lente, Jes uns dans les autres , ce qui faisait en tout un revenu de soixante-quinze millions. Il en reste aujourd'hui /^,22I ; et l'on peut bien supposer que ce ne sont pas les meilleurs. Les gens au fait des affaires de ce monde voient déjà ce que sont devenus des biens d'église tenus pour un temps déterminé et pour lesquels le délenteur avait épuisé ses capitaux. Le fermier avait payé son bail pour toute sa durée ; qui pouvait avoir le droit de le contrôler? Ces biens sont donc arrivés à un tel point de dégiadation qu'ils n'ont pas trouvé d'acheteurs, même sous le régime des Français. Quelquesuns ont été donnés en paiement par le gouvernement de Joseph, et repris par celui de Ferdinand vîi.

Quoiqu'il y ait bientôt un demi - siècle que le clergé en fut dépouillé, le peuple s'oppose à leur vente et avec raison. Les baux sont échus, et ces biens restent en déshérence. Ce fut en 1782 que commencèrent ces confiscations d'un nouveau genre , et la Galice en fut le principal théâtre. D'après îa différence du recensement de l'an 1767 à celui de 178G, on voit que la population de cette province montagneuse avait augmenté de 6,5 n habitans ; mais on va voir par le labi^au suivant combien les choses changèrent dans Jes dix années suivantes :

Population en 1787 1,34.0,192

id. en 1797 i,i42,63o

Dim.inution en dix ans i97:562

Los receusemcns portaient ausjl le nombre des maisons habitées,

En- 1787, à 231,173

En 1797, à 200,909

Diminution 3o,264.

On peut juger des regrets et des plaintes du peuple de cette province à ce sujet. Aussi a-t-il toujours découragé les acheteurs en les prévenant bien du sort qui les attendait.

Fort heureusement il n'en fut pas de même pour toute l'Espagne. En voici la prouve : le rovaunie de Jaen est dans cette partie de la péninsule où les communications sont les plus difficiles. Situé au revers des montagnes de la Sierra- Morcna , il est hors de toutes les grandes routes ; le bras de la philosophie ne s'est pas étendu sur ce rovaume, puisqu'il ne présentait rien à confisquer. Sa population était :

En 1787, de 177, i36

En 1797, de 206,807

Augmentation 29,67

D'ailleurs , les recensemens de MM. d'Aranda vl Florida-Blanca prouvent que les mesures de ces ministres avaient arrêté en Espagne un cours de prospérité et d'accroissement qui, à cette époque, était commun h toute l'Europe. Qu'on en juge par ce tableau :

Sa population était, en 1767, de. . . 9,3o8,8o4 Et en 1787, de 10,^09,879

Augmentation en vingt ans 1,101,075

L'effet de la ruine du clergé se fit bien vile sentir, comme on va le voir :

Population en 1787 10,4.09,879

Id. en 1797 10,541,221

Augmentation en dix ans i3*,34.2

Et si je ne craignais de diminuer les effets des justes remords de ceux qui, de 1808 à i8ï4, ont fait la guerre à TEspagne, et Font rendue le théâtre le plus tragique de riiistoire par les meurtres, les pillages, les incendies, la famine et la peste , je dirais que , même au milieu de cette image de Tenfer, l'Espagne a augmenté de population et de richesses. La guerre , quoique faite d'une manière sauvage , est dans l'ordre des impénétrables décrets de la Providence : voulant punir, mais non détruire l'espèce humaine , elle donne de prompts moyens de réparation contre les fléaux inhérens à l'humanité. Mais, jusqu'à présent, elle ne lui en a pas donné contre la philosophie moderne , parce que celle-ci , pire que l'enfer, n'appartient vraiment pas à l'humanité: c'est lorsque les peuples se croient dans la paix la plus profonde , qu'elle exerce le plus de ravages.

Enfin , une destructive et longue expérience a été faite en Espagne, avant que cette mépx'isahle Constituante ait, sans le vouloir et comme par saillie , fait sauter en l'air notre malheureuse France ; n'importe ; on y attaque encore les tristes débris de la fortune du clergé. Cependant il ne reçoit rien de l'Etat, et il ne lui reste que ses 4^221 bénéfices , les droits seigneuriaux dont j'ai parlé , et une parlie des dîmes; et là elles ne se prélèvent pas, comme eu Angleterre , sur les produits directs ou indirects de l'agriculture ; elles ne portent que sur la trentième gerbe de grain, et encore le sainl-siége en a-t-il accordé un quart, puis un tiers à l'État. MM. d'Aranda, Floiida-Blanca et Codoy ont, en quarante ans, plus détruit du clergé et de la population catholique dans le nord de l'Espagne, que le

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glaive des Musulmans en Imlt ccnls ans. Le nombre des ccclésîasllques s'clait donc rét'uît , ainsi que leur fortune ; et n peine aujourd'hui esl-il suffisant, moins, il est vrai, relaiivemenl à la population qu'à la superficie du rovai:me , les besoins du culte catholique devant se calculer bien plus d'anrès Télendue des paroisses que d'après le nombre des paroissiens.

J'ai déduit les principales causes qui ont fixé dans les villes la noblesse et la bourgeoisie espagnole. L'aspect sévère des campagnes et leurs formes rudes n engageront jamais personne à venir tous les étés braver les maladies et les inconvéniens attachés à trente de^-és de chaleur; à peine peut-on s'en défendre dans les villes. Sur dix-neuf mille paroisses que contient TFspagne, il en est dix-huit mille qui sont hors des grandes l'oules, qui n'ont jamais vu d'élrangei'S, qui n'ont aucun moyen de transport, ni par la mer, ni par des rivières, des canaux, ou nieme des charrettes. Des entrepreneurs de iMadrid et de Daïonnc avaient essayé un roulage entre ces deux villes; la tlislauce, qui est de cent cinquante lieues de poste, exigeait quarante dépôts de chevaux ou mulets, pour franchir quarante diverses montagnes. Voilà les plaines de l'Espagne. On a donc renoncé à cette entreprise; partout les transports ne peuvent se faire qu'à dos de mulet, et dans un pays encore où il n'y a el ne peut y avoir de fourrage.

Cette même foi, cette même charité qui ont porté tant de héros chrétiens dans des climats deslructeuis , afin d'v civiliser les hommes, pouvaient seules les porter en Espagne; des ordr.'S n'-guliers seuls pouvaient, par leur correspondance, faire pénétrer dans Tinterieur de cette monarchie les nouvelles découvertes de l'agriculture; seuls, ils pouvaient courir les hasards des expériences dans un pays où les deux tiers du sol n'ont pas trois pouces de (erre vé-

gcfale , et où Ton ne peut creuser des puits qu'au travers des masses de rochers.

L'Espagne, dans son ensemble, est aussi bien cullivée que les pays de montagne en France, en Angleterre ou en Allemagne : je dis mieux). L'agriculture dans la Biscaye espagnole est mieu\ entendue que (^a:is la Biscaye française; et, par conséquent, cette province est plus riche. Je ne ferai pas à mon lecteur Tinjure de chercher à le détromper sur tout ce qui se dit dans nos gazelles et nos chambres de l'ignorance des Espagnols; en fait d'économie politique, elles sont la Béotie de TEurope. L'ignorance, d'ailleurs, est préférable ans connaissances confuses. Mais il est reconi.*a par tous les gens de l'art que les royaumes de Valence et de Catalogne ont l'agriculture la plus savante de l'Europe. Pourquoi? parce que ces localités ont seules en Espagne les avantages que possède l'Angleterre sur toute sa surface. Ces deux provinces, situées au bord de la Médite; ranée, ont des moyens faciies de commu'.iicalion ou d'échange ; et pourquoi ce qu'on sait cl fait si bien en Catalogne et à ^ alence serait-il , sous le même roi et les mêmes lois, négligé dans la Manche et l'Estramadure ? C'est que ces dernières provinces manquent du premier principe de toutes les richesses en agriculture, des moyens faciles de coni nu nication; et pourquoi encore les mêmes ordres religieux, qui ont conçu et exécuté de si belles créations en Catalogne , ne l'auraient-ils pas fait ailleurs ? On ne tarirait pas

J sur ce sujet, mais il faut se l'ésumer.

L'Angleterre fut conquise et toute soumise d'un seul coup de baguette au système féodal. Les seigneurs , plus empressés de vivre dans les camps que dans les champs , font de grandes concessions au clergé. Tout ce qui , pendant quatre cents ans, a été créé en Angleterre, l'a été par lui.

^s^ Oa le confisque, mais ses propriétés, au lieu d'être mor-

( iGo ) celées comme on France , r.itournent au fief dont elles étaieut émanées, el restent à peu près ce qu'elles étaient, niainmorlables. On a voulu nier ces faits ; que ne nie-t-on pas aujourd'hui? Nos révolutionnaires, pour justifier tant et tant de frénétiques conceptions , voudraient modeler ou plutôt mutiler chaque peuple relativement à leur conduite antécédente , et non seulement pour l'avenir, mais encore pour le passé ; ce que Dieu même ne saurait faire ! 11 ne s'agit donc plus de venir nous citer sur l'Angleterre ^Montesquieu, Voltaire ou Delolme ; s'ils nous ont dit la vérité , ils ne l'ont pas dite toute entière.

Un de nos magistrats , M. Collu , est allé à ce sujet explorer cotte pairie de nos colporteurs de liberté et d'égalité. Dissipant les nuages de tant de fictions politiques, Çj a >'u et parle en ma;;istraf. Qu'a-t-il dit? « Dans toutes les fa- » milles , le principe de la dévolution à l'aîné de la presque » totalité de la fortune immobilière est irrévocablement » consacré.... Il existe un grand nombre de terres qui ap- » pariionncnl aux mêmes familles depuis le temps de la » conquête.... Les droits féodaux sont inhérens à la terre.... »> Les terres des francs-alleus {frcc-hohls) sont soumises à » un cens. Les terres en roture {copy-hulds) ont été concé-

» dées l\ certaines conditions, suivant l'usage du manoir

» Le seigneur du manoir a la ]>ropriété de toutes les mines >• qui peuvent se dérouvrir dans les terres à roture, etc. » M. Cottu justifie ses asser lions en indiquant dans son ouvrage tous les supports de l'édifice qu'il a annoncé. Cette jurisprudence présente cependant quelques exceptions; je ne puis ici en donner un traité; je me borne à étak'ir un fai! : c'est que depuis vingt ans, il ne s'est pas vendu annuellement au-delà de quinze mille hectares de terre, ce qui , formant la millième partie <lu sol, laisse chacun des propriétaires possesseur de son domaine pcudant mille aus.

Nombre d'hommes portent leur ambition au-delà du tré • pas; ils se cramponnent poui' ne pas entrer tout entiers dans le tombeau et veulent laisser quelques traces de leur passage en ce monde. On prétend que trois générations se divisent en un créateur, un dissipateur et un neutre qui laisse les choses dans Télat où elles se trouvent. Le premier bâtit, défriche, plante, creuse des mines; enfin, sur ce fief et pour ce fief, il se résout à des travaux dont lui seul aur^ la peine et sa postérité la jouissance , Ferait-il tant de sacrifices, si ce fief devait être démantibulé dans la suite pour payer des légitimes à des gendres ou des dettes à des créanciers? Il n'entreprend tant de créations que parce qu'il les sait à l'abri des dissipations de ses successeurs , des destructions de la guerre ou même du temps, li s'est donc successivement organisé eu Angleterre, d'abord dans chaque fief, ensuite entre tous les fiefs, de ces travaux d'ensemble qui, accessoires aux travaux privés des champs, en ont décuplé les produits; et cela ne se peut que dans un pays où trente mille personnes possèdent les neuf dixièmes d'un sol qui contient quinze millions d'hectares. Les terres en Ecosse sont encore bien plus agglomérées dans les mêmes mains puisque, villes ou campagnes, sa superficie est de neuf millions d'hectares et ne compte que 7,718 propriétaires; mais en Ecosse comme en Angleterre , le clergé protestant est étranger aux succès de l'agriculture; en Angleterre, il y est même , ainsi que je l'ai démontré, un empêchement grave; des usufruitiers isolés et non résidans ne peuvent rien ; les corps réguliers seuls peuvent tout. Fixés à perpétuité siu" la terre , ils lui rendent tous les bienfaits qu'ils ea reçoivent.

Les mêmes institutions n'auraient pu produire en Espagne des résultats aussi heureux qu'en Angleterre: les localités ne l'auraient pas permis. La Providence n'a pas destiné ses enfans à un partage égal de fortune ; mais les circouâ-

tances ont été plus défavorables que les localités. Le clergé et la noblesse , qui seuls peuvent par leurs capitaux donner de l'ensemble et des résultais aux travaux de l'agriculture, n'ont pu s'établir que dans le nord. Déjà nous avons vu pourquoi la noblesse n'avait même pu fixer sa résidence dans ses terres , et comment le clergé y a été interrompu dans ses entreprises. Tout ce qui a été fait l'a été par lui. Mais le nord seul a pa avoir quelque empreinte du système féodal, soit par les propriétés main-mortables du clergé, soit par les seigneuries ou les majorais de la noblesse. L'agriculture du midi a été paralysée par la démocratie des Arabes et depuis leur <lépart, par celle de la philosoplu(? moderne.

L'Espagne a 872,000 familles livrées à l'agriculture; sur ce nombre , il en est 364iOoo qui sont propriétaires du bien qu'elles cultivent; les autres 5o8,ooo n'en sont que les fermiers. Voilà l'ensemble ; mais la proportion n'est pas égale dans chaque province. Il se trouve à présent que, sur cent agriculteurs , les provinces les plus pauvres , telles que l'Estramadure , la Manche et le Cucnça, en ont soixante -dix qui sont propriétaires des biens qu'ils cultivent , et les provinces les plus riches, telles que la liiscavc, la Catalogne et\alence n'en ont que trente-trois; la spéculation ici est d'accord avec les faits. Les accessoires d'une ferme demandent autant et plus de capitaux que n'exigerait l'achat du fonds. Si un agriculteur emploie son argent à acheter le fonds, il ne lui en reste pas pour les accessoires, et la terre languit ; le fermier, au contraire , a son capital, et souvent encore il attire celui de son propriétaire, surtout s'il est assez heureux pour cultiver une terre appartenant à quelque corps régulier.

La démocratie qui, en Espagne, a pnisidé à l'établissement des relations entre les seigneurs et les vassaux , est venue éj^alemeut attaquer les relations de famille. A l'cxcep-

( ir,3 )

lion des majorais et du peu d'immeubles qui restent au clergé , les terres peuvent et même doivent se diviser, puisqu'un père ne peut disposer par teslamcnt que du quart ou du tiers ■de son bien , suivant les circonstances. Ses enfans partagent le reste par égales portions , et le tout s'il meurt infesta/.

D'après cette esquisse , on voit que l'indépendance s'est dilatée ea Espagne par tous les pores du corps social : indépendance des femmes , puisqu'elles peuvent posséder tout aussi bien que leurs maris; indépendance des.enfans, puis^ que le père ne peut les déshériter ; indépendance des propriétaires, puisqu'ils n'ont point de seigneurs, ou s'ils en ont un ,. ils ne lui doivent que des redevances pécuniaires ; indépendance des paroisses , puisqu'elles s'administrent elles-mêmes sans reddition de compte aux autorités des villes ou du gouvernement ; indépendance des villes , puisqu'elles ont des privilèges particuliers que la province reconnaît; indépendance des provinces, puisqu'elles ne relèvent du roi qu'à certaines conditions ; et peut-être y a-t-il aussi une indépendance encore plus absolue dans les mœurs que dans les lois. Quelle est donc cette étoile tulélaire qui permet à l'Espagne de se mouvoir sous une démocratie pendant la paix, et qui la constitue en une si robuste monarchie pour les temps de guerre ? le clergé comme organe de la religion. Les Espagnols n'obéissent qu'en Dieu et que pour Dieu ; leur obéissance est ainsi annoblie par leur foi. Que leur importe d'être taxés de superstitieux par les autres Européens, race inerte qui toujours obéit et n'obéit qu'à des hommes! Si eux se soumettent à une discipline civile ou militaire , ils ne le font que pour régulariser mie défense ou une attaque dont l'objet intéresse leurs passions d'une manière intime. Si nos préjugés nous permettaient de savoir, de vouloir, de pouvoir lii-e et méditer avec fruit l'histoire , et surtout l'histoire des guerres civiles , puisque c'est là que

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sp trouve le développement le plus actif «les passions humaines les plus nobles comme les plus viles, qu'aurionsnous à admirer dans les nôtres? les Espagnols. Lisez ce qui nous reste de la ligue et vous jugerez de leur dévoAnient, de leur désintéressement. Ecoutez ensuite Sully ou lout autre chef protestant , et trouvez qu'une seule fois il ait pu décider les prolestans allemands, connus alors sous le nom derfcitres, à se battre avanl d'avoir clé soldés. Ils attendaient même toujours le moment pressant et décisif de la bataille pour exiger p'us impérieusement leur solde, et toute leur solde. L'Espagne esl une noble république dont le clergé est l'âme ; lui seul donne le mouvement et forme une société de toutes ces parties détachées. H s'est établi , dans ce pays presqu'inhabi table, dix-neuf mille cures et deux mille couvens où l'on trouve toutes les jouissances de la vie intellectuelle, toutes les nécessités de la vie matérielle, sans rien payer ni rien devoir. Qu'y substiluerez-vous?

L'art militaire demande de la discipline dans les plaines; dans les montagnes, îl n'exige que de la bravoure personnelle. 11 en est de mOme de l'art de la vie civile. Avant de détruire le clergé, le seul lien comnum, pourrez-vous établir en Espagne comme en Angleterre, cette dépendance dans laquelle les enfans sont à l'égard de leur père , puisqu'à l'exception des propriétaires de terres, qui forment précisément la deux-centième partie du nombre des familles , les pères ont le droit de déshériter un, plusieurs, ou même tous leurs enfans? Etablirez -vous cette dépendance des feitmies qui n'ont le droit ni de posséder, ni de tester, ni rtienie d'hériter pendant leur mariage et qui ne peuvent jamais jouir que de riutérêt i]u capital reconnu par leurs contrats? et cette dépendance des agriculteurs qui ne peuvent acheter la ferme qu'ils tiennent de leur seigneur? celte dépendance des artisans qui ne peuvent exercer leur profes-

( i65 ) sîon dans les cent quatre-vingt-trois villes incorporées, sans y avoir fait un apprentissage de sept ans et rempli des conditions encore plus sévères? cette dépendance des ouvriers qui n'ont pas le droit de s'établir dans une paroisse étrangère , sans lui donner, ce qu'ils n'ont et ne trouvent jamais, suffisante caution qu'eux et les leurs ne seront jamais pauvres? Avant de détruire le clergé en Espagne, bâtissez donc, comme en Angleterre , d'abord des ateliers de travaux forcés, des prisons, des galères, dci vaisseaux de transport; ensuite organisez votre système de juges et de marguilliers, et formez vos bandes d'huissiers, de recors, de geôliers et de bourreaux.

Ou bien , subslituerez-vous à ces deux mille couvens et au gouvernement d'opinion qu'ils exercent notre constitution de nous Français, dont les premiers rar.gs marclient à genoux au devant du pouvoir, tendant en avant les deux mains, l'une pour mendier, l'autre pour prendre; nous qui avons réduit eii poussière notre monarchie ; nous qui, pour nourrir six millions et demi de familles, en avons quatre millions et demi courbés aux travaux des champs , et cela dans un pays tellement susceptible de grande culture , qu'un million devrait suffire d'après nos consommations ou plutôt nos privations? Et encore avons -nous quatre millions de familles qui , payant les unes dans les autres douze francs d'impôt territorial comme huitième de leur revenu, encombrent le tiers du sol de la France et ne forment qu'un amas de malheureux attachés à la glèbe. Pour donner quelque ensemble à cette cohue , il faudrait donc aussi en Espagne,, comme cela s'est fait en France dans près de quatre cents^ bourgs de deux mille âmes, établir par nîilliers ce qu'oa appelle des autorités constituées , qui ne constituent rien ^. sinon beaucoup de dépenses et d'espionnage : un sous-préfet et son piquet de gendarmerie, un tribu:. al et sa bande d'à-

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voués, un parquet et ses recors, un receveur et sos agens fiscaux, un lieutenant du roi et ses troupes, pais un ingénieur, un maire, un juge de paix avec leurs huissiers, leurs exempts ; et la plupart de ces hautes puissances, visant à une promotion de cent francs de plus en cmolumens, et ne voyant pas faire une pariie de pèche ou de chasse sans y intervenir et en informer le minisire de la marine ou de la guerre. Il faudrait donc aussi diviser les Espagnols en électeurs, en éligibles et en élus. Ces derniers se trouveraient facilement : on sait pourquoi ; mais les ignobles et aJbsurdes rôles d'électeurs, qui les remplira volontairement.' La fable , qui uous représente Promélhée dévoré par un vautour, nous le représente du moins forcé de Têtre. Que les Français se fassent de nouveaux maîtres, puisqu'ils ne s'ca trouvent pas assez ! les Espagnols ne sont pas obligés de les imiter. Leurs lois permettent aux riches de créer des majorais et au clergé de faire des acquisitions territoriales ; et «Vaprès la sévérité de leur climat, leurs grandes et seules, ressources sont dans les étabiissemens des ordres réguliers; c'est dans leui's entreprises agricoles, et là seulement que cette monarchie peut trouver une source intarissable de richesses.

Quant à nous, notre législation et nos mœurs ont dcpuisirois cents ans coopéré simultanément à désorganiser notre monarchie ; notre révolution n'eu a été que le corollaire. !Notre sol se trouve haché en cent quinze nnllions de parcelles. Chacun de nos quatre millions et demi d'agriculteurs voit sa chétive propriété parsemée en vingt-cinq niorceauv ; ce (jui augmente les travaux et diminue Us produits, de n»anière <jue le résultat du même travail n'est en France que du cinquième de ce qu'il est en Angleterre. A force de diviser et de subdiviser, nous n'avons plus de pai'cours , donc plus de bes'iianx. Outre les millions que nous cuiplo\ons

( iGy ) annuellement à des achats de laines et de cuirs étrangers , nous importons dix-sept mille chevaux, quarante mille bœufs ou vaches , deux cent mille moutons , enfin nous im*portons tout ce qui a fertilise le sol de nos rivaux, et nous exportons tout ce qui a épuisé le nôtre, les grains, les vins, les huiles ou des ouvrages de chanvre , de lin et de soie. Où est le remède dans un pays où il n'y a de populaires que celles des lois qui amènent la dissolution des états? On aurait pu éclairer le peuple par la pratique ; on aurait pu établir dans chaque commune une ferme expérimentale en main-morte, en régler le mode de culture et en aider l'agriculteur par des capitaux réels ou fictifs. \ oilà ce qui s'est fait en Ecosse avec un succès si prodigieux.

On voit qu'il en est des empires comme des individus : leur existence est un mélar.ge de prospérité et d'adversité, et l'une ou Tautrc n'est due qu'à leur plus ou moins de constance dans leurs premières institutions. L'Angleterre, fidèle au système de féodalité sur lequel elle s'était fondée , voit son agriculiure lui procuier des richesses inconnues aux autres nations; elle abandonne sa religion et , secouant le joug de ses antiques croyances, veut s'arroger une liberté de penser étrangère à ses ancêtres ; elle tombe dans une anarchie religieuse ; de là dans l'incrédulité et successivement dans le scepticisme ; ne pouvant plus contenir une population qu'elle laisse sans foi, sans espérance, sans charité, elle arme des bourreaux de verges et en reçoit une flétris- . sure inconnue aux aulres nations.

La France s'affranchit de toute féodalité, dispose de son sol et de ses anciennes lois à volonté ; son peuple reste dans une pauvreté d'autant plus honteuse que, pour s'en tirer, il se livre au travail le plus opiniâtre et que , comme les Danaïdes , il est condamné à remplir un tonneau toujours vide. Sa foi, quoique bien chancelante, son culte et ses pasteurs

quoique opprimés, rcslcnt (■ncore debout, et malgré sa pauvreté , elle n'a que peu «le criminels et de victimes du xrime.

L'Espagne, par son culte fondé sur une foi vive , maintient l'innocence de ses enfans et y trouve un développement à leurs facultés intellectuelles. Ses lois permettent à son sol de récompenser le travail ; si ses habitans mettent peu de prix au bien-être matériel , du moins ils obtiennent un repos de corps qui donne plus d'essor à leur esprit, et leur procure en résultat des jouissances dont sont privés les habitans de la monarchie la plus riche , l'Angleterre. C'est ce que je vais essayer de démontrer dans la suite de cet ouvrage.

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