‹ De l'action du clergé dans les sociétés modernesChapitre 9 sur 21 · ICI · texte numérisé non relu

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d'habitans,a envoyé, en 1826, aux assises, 16,14.7 accusés ; la France , peuplée de trente-deux millions d'habitans, devrait, pour être son égale, en avoir envoyé 4-ii335; elle en a envoyé 7,24.0.

Je n'ai pas besoin de fixer l'attention de mon lecteur sur de pareilles énormités : elle s'y fixe d'elle-même; et si nous continuons à faire rétrograder le peuple vers ses premières institutions, et eux à se laisser éclairer par les lumières infernales du jour, la proportion d'un à six, qui existe dans ce moment entre les deux pays, sera successivement portée à l'infini.

Mais ce qui rend la différence encore j^lus frappante , c'est que la justice criminelle en France juge les absens sous le nom de contumaces, el ils forment plus d'un dixième des accusés ; en Angleterre, il n'y a pas de contumaces; il faut qu'un homme soit présent pour être jugé. En France, la justice criminelle connaît aussi de beaucoup d'affaires qui, en Angleterre, ne sont pas de son ressort; tels sont les dégâts des propriétés publiques ou privées , la contrebande , les banqueroutes simples , les abus d'autorité , les arrestations arbitraires ou l'u ure. Ces causes, en Angleterre, sont portées devant les tribunaux civils ; ils fixent des dommaf^es et intérêts en faveur des parties plaignantes. Qu'on observe encore qu'en Angleterre il n'y a pas de partie publique, ce qui laisse la majeure partie àes délits sans aucune trace de procédure.

La juridiction des assises ne s'y exerce, comme en France, que sur les délits les plus graves; ceux qui le sont moins, ressortent des juges de paix. 11 y a cent quatre-vingt-trois villes qui ont obtenu le privilège de s'établir en corporations; ces villes sont chargées de leur propre administration et de leur juridiction , dans les cas où les délits ne sont pas punissables de mort ou de déportation. Les villes aux-

quelles il n'a pas clé accorde de privilèges de corporalîou , ainsi que les campagnes, onl des j'igfs de paix nommes par le roi; ceux-ci s'assemblent, quatre fois Tan, dans la ville principale du comté pour décider nombre d'affaires d'admiiii Iration, pour vérifier la complabilité des marguilliers et juqer les délinquaus qui soi;t renvoyés devant eux. Ce sont ce qu'on appelle les sessions générales. On nomme petites sessions les séances journalières que tient chaque juge de paix dans sa juridiction. C'est devant lui qu'uu accusé quelconque est amené , ce juge de pais le renvoie aux assises, si le crime lui paraît mériter la peine capitale ou la déportation ; il le renvoie devant la session générale , si le délit ne paraît punissable que du fouel, du pilori ou d'un long emprisonnement; si la faute est moins grave, il le condamne sommairement à quelque temps d'emprisonnement, à une amende , ou bien il peut lui pardonner. Les émolumcns et les frais qu'exige cette juridiction inférieure sont payés par le comté sur les fonds de la taxe levée soidisant pour les pauvres. La plupaft âes villes à corporation, faisant chez elles leur police et leur dépense, restent à cet égard étrangères au comté.

Cette hiérarchie paraît sufRsante pour maintenir la sécurité de l'ordre social ; mais elle éprouva, dès l'origine de la révolution française , un bouleversement qui , depuis lors, n'a fait qu accroître , et qui menace d'accroître encore bien davantage. Sont arrivés alors force actes du parlemeut, les uns pour créer de nouvelles théories au sujet de la définition des délits, d'autres, un peu plus positifs, pour for- «uer un plus grand nombre de tribunaux dans les villes qui n'ont pas de corporation. lùn 1792 , le gouvernen»ent érigea dans la capitale huit tribunaux spéciaux coniposes, chacun de trois juges de paix et d'autant «le greffiers; et connue le corps municipal en avait déjà deux, il y a tous les jours

( lo?. ) dans Londres dix tribunaux composés de trois juges de paix, afin qu'ils puissent se relever et tenir séance du matin au soir. Ils ne peuvent s'occuper que de justice criminelle ; ils siègent dans dix quartiers dIfTérens de la ville, et il faut avoir vécu dans leur voisinage pour se faire une idée de cette suite non interrompue de tragédies où figurent le crime, la terreur, la misère et le désespoir.

Ces petites sessions en permanence, après avoir puni ou pardonné un grand nombre de vols peu importans , envoient les félons de second rang à l'une des trente-deux sessions générales que tiennent à Londres quatre tribunaux correctionnels, chacun toutes les six semaines ; mais ces tribunaux sont également permauens du matin au soir, et tellement permanens que les six semaines ne suffisent plus pour épuiser le rôle. Enfin les félons de première classe sont envoyés aux assises qui , à Londres , se tiennent huit fois par an, et ces huit époques n'en font également plus qu'une seule.

Voilà donc à Londres quatorze tribunaux inférieurs siégeant tous les jours ouvrables exclusivement pour la justice criminelle ; leurs sentences sont sans appel. Les magistrats tiennent leurs séances dans des salles con ligues aux prisons où sont renfermés leurs justiciables. Mais là, il n'y a plus de ces premières scènes qui déchirent le cœur : les pûsonniers se sont aguerris, ou plutôt l'emprisonnement et les autres {•unilions qu'ils doivent subir, leur paraissent plus supportables que leur sort habituel ; ou bien encore ils se résignent eu voyant le nombre de leurs collègues, et il faut avouer qu'à ce sujet, ils trouvent d'inépuisables consolations.

On peut en juger par ce que viennent de publier les magistrats de la session générale d'un des faubourgs de Londres (Llerkenwcll) : que la nouvelle prison de ce nom a eu , en

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182'/, un mouvemfnt d'eniréc cl de sortie de plus de douze mille prisonniers. Je n'enirerai pas ici dans des calculs comparatifs sur le nombre des accusés qui paraissent devant les tribunaux inférieurs en Angleterre et en France. 11 est, comme on peut se Timaginer, relaiif à celui des accuses aux assises. Mais leur nombre , en Angleterre , aiigniente au point qtie les juges de paix de divers comtés viennent de présenter au parlement une péÙJb'on , dans laquelle , après avoir établi lés fails tels que je les rapporte, ils demandent qu''on y porle remède, eux-mêmes déclarant n'en connaître aucun.

Encore , à quoi bon peser sur le présent , quand des présages bien plus sombres s'élèvent sur l'avenir? et comment arrêter la progression ferme, uniforme et constante du crime? Voilà l'énigme à deviner, et elle est plus difficile que celle du Sphinx. A oilà où devait amener la réforme , et lorsqu'on objecte que l'Allemagne protestante n'a point «•prouvé les mêmes désastres, on peut répondre qu'à cet égard il n'y a rien de prouvé , puisqu'on ne nous a livré aucune pièce officielle ; que d'ailleurs les gouvernemens de l'Allemagne protestante sont beaucoup plus absolus et sévères que ceux de l'Allemagne catboli(jue ; qu'ils ont formé des régimens de la partie la plus vii ilo et la plus inquiète de la société pour les vendre ; que la reforme v a toujours été tempéi'ée par le voisinage de la catliolicilé ; puis, les hommes «]ui, comme les Anglais, vivent dans la solitude, ont, pour «iétruire ainsi que pour construire, une action bien autrement forte que les gens qui se communiquent continuellemont. J'ai déjà parlé d»- la vigueur d'exécution qu'avait rn le calholici.sme en Anglelerre, et j'ai cité pour exemple la ville de Londres qui , sur un espace de deux mille toises en longueur et de quinze cents en largeur, avait fondé quatrevingt -tri^i/.e parois-es , et const'quonuncnt autant de rcs-

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sources pour les malheureux , les mendians , les gens sans asile.

La réforme , en étouffant le catholicisme pour s'emparer de ses biens, suscita dans les esprits une guerre civile que n'a jamais pu tempérer le gouvernement en Angleterre , comme il Ta fait et le fait encore en Allemagne. Les réformés anglais se sont livrés, pendant deux siècles, un combat réciproque dans lequel tous les systèmes ont péri , et périssent successivement après une existence de la plus violente agitation. Il élait naturel que le peuple se retirât de cette froide église anglicane pour se jeter dans un cercle religieux plus ardent. L'orgueil et la rébellion en formaient le foyer; mais ses rayons répandaient du moins quelque chaleur vitale. Les seules ressources de la charité ont été puisées dans les églises dissidentes; c'était au moyen même de cette anarchie religieuse que les divers rangs de la société entretenaient des communications entre eux, et que les classes inférieures étaient , jusqu'à im certain point, veillées et protégées par les classes supérieures. Mais cette effervescence ne pouvait pas durer ; les riches ont fmi par éprouver quelque honte de faire cause commune avec tous ces dissidens.

En effet , l'imagination de l'Arioste ne suffirait pas à la description de ces rasscmblemens burlesques. Si notre enthousiasme ne peut se soutenir long-temps pour ce qui est naturel et >Tai , comment le ferait-il pour ce qui est faux et contre nature? La froide raison ne nous permet de nous élancer et de nous enflammer de nouveau que lorsqu'elle n'a pas à rougir de ses premiers feux ; mais autrement , notre esprit n'ose plus rien, ne peut plus rien : au délire de la fièvre succède le marasme. Tel est à présent l'état de l'Angeterre , dans l'ordre religieux. Le pauvre, découragé par l'abseuce des riches, s'est également retiré de tout culte; il

( 'oG ) a renoncé aux secours spirituels, dès qu'ils n'uni plus élc accompagnés de secours temporels, et il a >olé ce (pi'on a cessé de lui donner.

Il s'est donc créé un étal de société nouveau à Tunivers; on a ensuite voulu appuyer la pratique par des théories, et la littérature prolestante ou plutôt la philosophie moderne a présenté comme axiome politique celte assertion: c'est que le consenlement ou plutôt le concouis de tous les peuples, qui ont habité ce globe, à un culte religieux, n'est qu'une forme répressive de gouveruenienl , qui peut être suppléée par d'autres formes répressives et n'est donc point pour la société une condition absolue de sou existence. Je vais citer deux faits qui se sont passés dans les deux villes principales de la Grande-Bretagne , Londres et Edimbourg, et le lecteur décidera lui-même s'il doit, comme moi, les prendre pour des traits caractéristiques de tel état de sociiité qui n'a jamais existé , ou si ces faits ne sont que de ces épisodes fortuits qui peuvent se rencontrer dans tous les tetups ou dans tous les pays.

En i8i3 , un navire entra dans la Tannse chargé de soies grèges françaises. Les droits de douane une fois j»avés , cette cargaison, dont la valeur était à peu près de 3t>o,ooo francs, fui volée en totalité. Oi> peut s'imaginer les annonces , les affiches , les circulaires que firent les malheureuses victimes de cette déprédation. Mais peu en fonds, encore moins en crédit, ils ne firent pas ce qu'il est d'usage de faire. Ils n'offrirent pas une récompense de einq cents louis à ceux qui découvriraient le vol ; récompense qui, dans ce ■cas, plus forte que la part contingente de quelqu'un des complices, Taurail probablement détaché de son association. Ce n'est pas sur ce vol que je veux commenter, car eu tout temps et en tous lieux, pareil événement peut arriver avec j)lus ou moins d'audace ou de talent.

Quoique les soies de cette espèce fussent un objet d'industrie absolument nouveau dans le pays et particulier à une classe d'hommes riches , le vol ne put se découvrir. Cepen- «lant ces soies, avant d'être converties en étoffes ou en rubans, avaient passé par les mains de plusieurs entreposeurs , de plusieurs maisons de roulage , de plusieurs courtiers, négocians, dévideurs, metteurs en organsins, ensuite de plusieurs teinturiers, manufacturiers d'étoffes, appréteurs et enfin détailleurs. Cette qualité de soie , inconnue jusqu'alors en Angleterre , avait exige un travail , des ouvriers habiles et un salaire à peu près double du salaire ordinaire. Le bénéfice des manufacturiers était relativement à ces circonstances également bien plus considérable. Nous devons charitablement supposer que nombre de gens refusèrent de prendre part à ces honteux profits; mais enfin parmi ceuxlà , s'il en fut , il n'en fut pas un seul que le scandale de pareille conspiration ou un scrupule de conscience porta à dévoiler ces faits à la justice.

Une aussi grande quantité de matière première ne pouvait se manufacturer immédiatement ; et six mois après, un pur hasard fit découvrir quelques débris de ce vol gigantesque. On amena en justice les principaux acteurs ; ils étaient cinquante-quatre , parmi lesquels un certain nombre dont la fortune était au moins de cent mille écus. Une foule de complices indirects furent assignés connue témoins. Je fais grâce au lecteur des douleurs qu'exprima le magistrat qui présidait les assises ; témoins et accusés faisaient également l'objet de ses lamentations. Elles étaient fondées surtout sur cette remarque bien juste : c'est que les neuf dixièmes de ces coupables étaient d'une telle consistance dans la société que tout homme eût été justifié aux yeux de la prudence de leur avoir prêté cent louis de la main à la main, tête à tête , sur len.r parole et sans en prendre aucune rc-

( io8) connaissance tcriie ; et je suis convaincu que pas un rîe ces iricmes hommes n'eût renié sa delte : mais le double salaire ou le double profit avait transformé l'homme d'honneur en un scélérat tout à la fois vil et courageux.

Je passe au second fait; il est plus récent, et d'apros celle facilité de communications qui n'existait pas en i8i3, le bruit funèbre de celui-ci a retenti dans toute l'Europe. Le respect pour les moris est partout un culte de famille ; mais dans les pavs chauds où l'on est obligé d'enterrer un homme dans les vingt-quatre heures de son décès , ce culte est peu long. Il n'en est pas de même dans les pavs fi oids où l'on peut consei-vcr pendant huit jours les restes de celui que l'on perd. C'est alors que se réveillent vos regrets ou vos remords des différens que vous avez pu avoir avec lui ; votre amitié redouble ; votre tendresse se nourrit par cette octave de larmes, de prières et de douleurs. La maternelle providence a voulu que i-otre cœur s'attachât surtout à ce qui lui coûte des saciifices; ce sont là les armes du faible contre le fort. Mais enliu il faut se séparer de cet être h la fois présent et absent; et l'idée de le voir passer à un amphithéâtre de dissection paraîtrait une idée sacrilège; elle anéantirait toutes les facultés de l'âme d'horreur et de désespoir. Il est de fait <jae dans la Grande-lJretagne l'art de guérir reste, pour ses progrès dans la branche importante de l'anatomie , sans ressources légales. On en a donc créé d'illégales et par conséquent d'otcultes. In vaisseau, retenu dernièrement par les vents à Liverpool où il était en charge pour Leilh, port de mer à une lieue d'Kdimbouig , faillit v mellie la peste. 11 contenait deux cents cadavres. Certains hommes se sont voués à la profession de déterrer les nmrts. L n esprit cvnique de blasphème et d'incrédulité a fait nommer ces nouveaux fossoveurs, hommes ressuscitant les morts (résurrection mcn). La justice ferme les veux sur cette nouvelle

( log ) espèce de ilelîls ; dans le fait elle est obligée de les tole'rer. Ce qui se fait en Suède à cet égard me paraît bien plus sage. Un règlement y desiiue à la dissection tous les pensionnaires de l'Etat ; cela devrait être imité dans toute TEui-ope. Et chez nous, quelle famille serait assez susceptible pour «prouver quelque scrupule à ce sujet , lorsque les Pairs de France eux-mêmes feraient un fonds successif et assuré pour Famphithcàlre de leur voisinage? Ce règlement leur paraîtrait d'ailleurs assez naturel, puisque Buonapai'te, qui avait fondé le sénat sur lequel a été entée la pairie française , avait décidé que les sénateurs à leur mort seraient ouverts et embaumés, dépense, il est vrai, qui, paraissant ensuite trop onéreuse , s'est depuis réduite à celle de les saler.

Le règlement suédois aurait, avant d'être populaire, bien des préjugés à vaincre en Angleterre ; on n'y destine à la dissection que les corps des gens pendus pour meurtre. La seule école de médecine, où les élèves puissent vraiment se former, est celle de l'université d'Edimbourg; l'université d'Oxford s'est dévouée surtout à l'enseignement de la théologie et des belles-lettres, celle de Cambridge aux sciencco exactes; l'une et l'autre ont à peu près repoussé l'enseignement de la médecine. On s'y borne à faire faire un cours théorique de six mois de physiologie , et les élèves qui l'ont suivi reçoivent, après un examen superficiel, le diplôme qui les autorise à exercer l'art lucratif de la médecine dans toute l'Angleterre. Edimbourg seul a donc un besoin continuel de cadavres.

On croyait qu'il n'y avait d'autres moyens de se les procurer qu'en les déterrant, lorsqu'un nommé Hare avait pris depuis long-temps un expédient plus simple pour s'en procurer. Le lecteur devine déjà ce qu'il en est. Mais, affaibli par l'âge, il s'associa, dans le mois de janvier 1828, un nommé Burkc , homme d'une taille et d'une force athléli-

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ques , et de cette association est résulic le procès doul jo vais donner un extrait officiel.

Au mois d'octobre 1828, c'esl-à-dirc neuf mois après le con)mencemcnt de celle société, une mendiante accepla riiospitalilé que lui offrirent llarc, Jîurke et leurs deux femmes. Ils ramenèrent à un état d'i\Tesse, et au moment où elle s'ëlendait pour dormir, Burke s'assit sur elle et lui porta les mains sur la bouche et le nez pour l'étouffer. Dans sa résistance, elle put cependant crier au meurtre avec assez de force pour que les voisins l'entendissent; ceux-ci allèrent immédialement faire leur dénonciation au magistral. Deux heures après, il était sur les lieux; mais, dans cet espace de temps, Eurke était allé chez le concierge du Musée du docteur Knox l'averlir qu'il avait quelque chose pour le docteur. L'actif concierge avait pris sa boîte, était venu sur les lieux s'emparer du cadavre, l'avait porté à l'amphithéâtre et avait payé à l'actif pourvoyeur un à-complc de cinq louis; bientôt le docteur, fidèle à ses engagemens, avait donné cinq louis pour solde, après s'iîlre assuré de la valeur de la fourniture. Hare et Jîurke lui étaient, il est vrai, bien connus pour n'avoir jamais déterré aucun cadavre; mais encore ce professeur de l'université devait-il s'en assurer, puisque, dans le cas contraire , il aurait eu une moins grande valeur, comme moins utile à riuslruclion de ses élèves. Les morts déterrés ne se paient que cinq louis.

Le magistrat se transporte de suite à l'aniphilhéâtre , trouve le cadavre, appelle des gens de l'art qui, bon gré mal gré , sont obligés de déclarer (jue celte malheureuse femme venait d'être étouffée. Hare et sa fiMunie sont immédiatement arrêtés et promettent de déclarer toute la vérité, sous condition d'obtenir leur pardon; il leur est promis, d'après les formes et ks usages de la justice anglaise, plus criniiiiellc que les criminels eux-mêmes. Alors tout

(m) est dévoilé : les meurtriers étaient pressés par des agens de fournir des corps ; ils étaient payés quelquefois par le docteur, quelquefois par ses élèves. Ceux-ci leur indiquaient les malades pauvres qu'on pouvait se procurer: le doyen de la faculté a été obligé d'avouer que lui-même avait indiqué et recommandé Hare et Burke au docteur Knox; enfin tant de gens avec tant d'activité avaient procuré, dans l'intervalle des neul' mois de cette association , quarantetrois cadavres, tous attirés, étouffés et emportés de la même manière chez ce professeur de l'université. Il les avait payés dix louis pièce, somme nécessaire en effet pour soutenir ces deux ménages et payer les frais de cette étrange hospitalité.

Il faut avouer qu'à ce prix et même à des conditions plus raisonnables, on pourrait trouver partout Hare , Burke et leurs femmes , et surtout sous un système judiciaire d'après lequel trois d'entre eux .>ont sortis de prison dès que Burke a été condamné et qui, à cette philanthropie, joint une impassibilité tellement stoïque que, dans une ville qui, comme Edimbourg, n'a que 5o,ooo âmes de population et peu de voyageurs, quarante-trois personnes ont disparu sans que l'autorité s'en aperçût ou peut-être voulût s'en apercevoir. C'est avec raison que lord Meadowbank, qui présidait ces sanglantes assises, a peu commenté sur le malheureux condamné pour ces meurtres, crimes malheureusement connus de tout temps et en tous lieux et fondes sur des passions inhérentes au cœur humain , telles que la vengeance, l'ambition ou la cupidité; mais ce magistrat, dans son désespoir, a lancé, du haut de son tribunal, anathêmes sur anathêmes , imprécations sur imprécations , contre cette nuée de vieux savans, de jeunes étudians dont la totalité a connu et une partie a aidé ce nouveau , ce long ce froid massacre des inuocens. Edimbouig est tombé, à ce

sujet, dans un morne silence; mais T Angleterre a jeté un cri d'horreur, de scandale et d'épouvante.

\ oilà les deux procès; ils embrassent deux sociétés dans leur ensemble, innoceiis comme coupables; ils indiquent, pour me servir de noire expression militaire , un état permanent de disponibilité sous certaines conditions, et sans que les individus impliqués s'en doutent, à Londres pour le vol, à Edimbourg pour le meurtre ; et pour pallier celte outrageante assertion, je dirai qu'à Londres, on est incapable de commettre le crime d'Edimbourg, et à Edimbourg, celui de Londres. Londres abhorre celui d'Edimbourg, Edimbourg méprise celui de Londres.

Point d'effets sans causes : qu'on me permette d'indiquer celles qui me paraissent avoir donne un caractère si différent à ces deux villes. La reforme n'a pas été faite partout sur les mêmes principes. Elle voulut, en Angleterre, laisser à la religion son caractèie monarchique ; le roi fut substitué au pape, cl les corps religieux furent détruits; mais, évèques, doyens, chanoines, prébendiers, curés et vicaires, toute la hiérarchie ecclésiastique fut conservée ; celle forme sauva une partie du fonds; d'ailleurs les sectes dissidentes maintinrent d'abord quelque zèle, et on peut dire avec vérité que l'Angleterre ne s'est jamais rendu coupable de ces doctrines d'athéisme, d'incrédulité ou de scepticisme qui ont pénétré dans d'autres écoles. 11 y a eu et il v a indifférence pour la religion ; il n'y a jamais eu de haine ; mais comnic le cœur humain a besoin d'un aliment , Taniour de Dieu a fait place à l'amour de l'or; ce feu s'esl répandu en une telle conllagralion «[u'il est nombre de seigneurs qui Oiit un, deux, trois millions de renies en terres, et auxquels on ose aller proposer une spéculation en vin , chevaux, tableaux, enlin en objets les plus sujets à la fraude. Tout le nioude concevra que , sous l'empire de pareilles

( ii3) mœurs, on perde loute espèce, d'abcrJ <]e scrupule et «le «lélicatesse , ensuite d'honneur et de probité , qu on n'apprenne ses perfes que lorsqu'une occasion peu lionoiaLîe se présente , et qu'on fausse par regarder conime vertueux, non pas celui qui évite, qui repousse cette occasion, les héros sont rares, mais celui qui ne la cherche pas.

Voilà les effets de la réforme faite dans un espiit monarchique ; voyons-la à présent avec ce caractère républicain qui était tellement identique avec elle qu elle le prit partout où les souverains n'eurent pas le bras assez ferme pour la comprimer. Genève en devint une métropole qui voulut être et se crut la rivale de Rome. A oltaire coniacra ce fait dans sa Henriade: '

Je ne décitle point entre Genèvo e! Bonie.

Calvin s'y établit, et ensuite nombre de Français, ses partisans. La plupart d'entre eux, ainsi que leurs descendans, ont montré beaucoup de talens dans les attaques perpétuelles qu'ils ont faites contre tous les gouvernemens catholiques ; on a parlé des foudres du \ atican , mais celles qui sont parties des chaires théologiques et philosopliiques de (Genève n'ont été guère moins re<loutabîes. Aucune ville étrangère, à l'époque de la révolution, n'a fourni un contingent aussi actif, aussi nombreux pour participer aux crimes qui, en France, se sont commis contre le clergé et la noblesse : mais on n'excite pas des turbulences sans en éprouver; et en 1794 1 les Genevois firent de tels nta-^sacres de leur première magistrature , que leur nombre , relativement à la population de ce petit enclos, fut décuple de ceux de la France. Tout cela se passa entre gens qui se connaissaient, ou plutôt c'était une affaire de famille; les remords, ensuite les désespoirs, les vengeances ont affaibli, désuni cette ancienne conspiration anlichrétienne, et dis-

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fîpc ou réduit au silence ces conspirateurs. On ne s'occupe presque plus à Genève de pliilosophie ou de politique. Celle bruyante république se borne enfui à fabriquer des montres , occupation dont elle n'aurait jamais dû se distraire.

Le sceptre de Satan devait passer et passa en effet à Edinibourf^. On a vu que cette ville n'avait pas, comme l'Angleterre, mcme conservé l'ombre du catholicisme dans la hiérarchie ecclésiastique. Les neuf cents ministres, dont se comoose l'église écossaise, prédicans sans chefs et sans doctrine , n'ont aucun poids dans l'opinion ; le gouvernement et les études de l'université d'Edimbourg ne sont point, ainsi que le sent celles d'Oxford et de Cambridge, confiés à l'église. Commen-t gouvernerait-elle l'université!* Constituée en république, elle ne peut pas même se gouverner elle-même. La théocratie est donc sans action dans l'ordre religieux; c'est le fait de toutes les sectes protestantes; sans action dans l'ordre politique, puisque elle n'a pas même d'évêqucs à la chambre des pairs; sans action dans l'ordre civil , puisque les ecclésiastiques sont étrangers à la magistrature, étrangers à l'éducation de la jeunesse , à l'aduiinislralion , même à celle des pauvres ou des hôpitaux. Au fait, il n'existe pas de théocratie en Ecosse ; la philosophie y a eu ses coudées franches pour le dévc— loppement de ses doctrines successives : elle s'est trouvée constituée en corps par le gouvernement de l'université qu'elle a obtenu ; il s'agissait d'exprimer son but et ses prétentions. Le titre de Genève et Rome indiquait en quelque sorte cette partie du christianisme qui s'était rendue indépendante du Saint-Siège. Mais ici il ne s'agissait plus de christianisme ; et l'étoile du Nord , titre modeste, devait être u!i guide plus certain que celles de l'Orient. Nos pé- «lagogues ont doac , depuis environ quarante ans y lancé ,

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tous les trois mois , un gros volume intitulé : Pie\>ue d'Edimbourg. La catholicité ou plutôt le christianisme , ses croyances , ses préceptes , sci.u sacerdoce , ses fonctions ou ses élèves y ont été Tobjet des plus violentes diatribes; leurs attaques n'ont pas été moins forcenées contre les souverains et l'emploi de leur autorité ; magistrature, luis, institutions, coutumes, iradiïions des peuples, tout ce qui était aniique a été atlaqué, oulragé, ou moqué aA'ec une persévérance tyrannique. D'abord déistes chanccllans , ils sont tombés dans l'athéi;me et le matériallsmo'. Aujourd'hui cependant ils tâchent de changer de position dans cette mare bourbeuse, en proclamant un scepticisme absolu, c'est-à-dire que , d'après eux et pour eux , il n'y a ni erreur, ni vérité , ni crime , ni vertu.

Voilà Edimbourg, son univeisité, maîtres et élèves, enfin ce que nos professeurs métaphvsiciens appellent ici l'école écossaise; ils en ont même pompé certains sucs délétères, qu'ils tâchent de répandre sur nous comme étant de leurs produits chimiques; mais ici il y a des contre-poisons abondans et efficaces. Pour cette école écossaise, qu'est-ce que cet homme , ses vertus, sa sensibilité , son courage, son génie, sa science ? un être d'une combinaison matérielle et fortuite qui , dans un temps donné , doit mourir et se résoudre en certains sels. Où est le mal d'avancer cette résolution d'un moment imperceptible dans la durée des temps, si la science et conséquemmcnt l'hiimanité peuvent y gagner? Peut-être trouvera-t-on ' dans les os de sa tête quelque protubeVance ou quelque cavité qui nous expliquera sa supériorité intellectuelle? Yoiià l'école de médecine form.ée à l'école écossaise. La tuerie de Genève fut judiciaire ; elle a été transportée à Edimbourg, et là elle a été philanthropique. YA\e fut à Genève comme elle fut et comme elle sera encore en France , i'cjeuyre d'une grossière démocratie, se composant de gens

( "G) envieux et irrites de se voir des supérieurs. A Edimljourg, celte tuerie a clé décidée après de sages, de froides réflexions cl une longue pralique; car le lecteur pense bien que ces quaranle-trois assassinats, qui ont en lieu dans les neuf premiers mois de 1828, n^étaient pas un début; Hare, dit le procès, faisait ce métier depuis long-lemps. Pour conclure , autant je crois ces assassins philanthropes d'Edimbourg incapables de voler, autant je crois les voleurs sophistes de Londres incapables d'assassiner. Je laisse à présent le lecteur opter entre la réforme faile dans un esprit monarchique et la réforme faile dans un esprit démocratique.

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