‹ De l'action du clergé dans les sociétés modernesChapitre 12 sur 21 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

t)E L ACTION DU CLERGÉ EN ANGLETERRE SLR LES AftïS.

Nous ne nous sommes jusqu'à présent occupé que de Tordre inférieur de la société. Les masses , dont il se compose, permettent de Lien observer ses mouvemens et de les soumettre au calcul ; son exisi ence , d'ailleurs , est si précaire qu'elle devient d'autant plus sensible à l'influence des institutions qui la gouvernent. En développant les services que le peuple a reçus du sacerdoce, nous n'avons rien pu dire de bien neuf; la philosophie moderne paraît être convenue, quoique d'une manière tacite, que la religion est faite, est bonne pour le peuple. Mais à présent, nous arrî- Aons aux rangs supérieurs de la société. Leurs rapports, se compliquant d'après les différences de patrie , d'éducation ou de professions, paraissent plus difficiles à saisir. D'ailleurs, ces rangs élevés se targuent souvent d'avoir une conduite indépendante de toute religion et conséqucmmenl de tout sacerdoce. Vaine présomption! s'il est difficile à un homme de savoir ce qu'il est, comment oserait -il dire ce qu'il serait? Poussé au hasard dans la vie, ses opinions se sont formées, sans qu'il s'en soit douté , d'après les sociétés ou les pays qu'il a fréquentés, la profession qu'il a suivie, les prospérités ou les obstacles qui lui sont survenus.

Si la connaissance individuelle de chaque homm.e échappe, celle des hommes ne peut échapper. Sans l'apercevoir, le's agrégations sont conduites dans tous les temps , comme dans tous les lieux, par un principe invariable. Voici donc mon

( 17= ) thème. Toujours et partout les arts libéraux ont d^aulaiil plus prospéré que le clergé catholique a eu plus d'aclioii ; toujours et partout les arts libéraux ont été en hostilité contre les arts mécaniques. Les succès des uns n'ont élc obtenus qu'au détriment des autres. Il est fâcheux que l'esprit humain soit trop circonscrit ou trop exclusif pour h-s cultiver tous. Il faut opter, car ils s'excluent, se dédaignent ou plutôt se méprisent mutuellement. Regardée dans son ensemble , TEurope catholique accorde la préférence aux arts libéraux, l'Europe protestante aux arts mécaniques. J'aurai dans un instant l'occasion de rappeler riiostililé invétérée qu'éprouvent et qu'expriment contre les arts libéraux les plus graves interprètes des lois en Angleterre , hostllilé fondée sur le sentiment intime, que les arts libéraux doivent les beaux jours qu'ils ont eus chez les modernes au clergé, mais surtout au clergé catliolique. Ce point de vue peut paraître nébuleux, il faut Téclaircir; et je vais le faire j>ar une comparaison qui, prise dans le même empire, l'Angleterre, rendra celle vérité plus saillante.

Le comté d'Oxford devint, dans le temps moven , la métropole de la religion catholique , non-seulement pour l'Angleterre, mais pour le nord de l'Europe. C'est de ce foNcr que la lumière évangélique partit poui' se répandre de nouveau eu France et venir donner ses premières lueurs à T Allemagne. La catholicité n'a pas existé d'une manière si brillante dans celle localité sans y laisser des traces profondes de son caractère essentiel, celui de la perpétuité. La réforme y a exercé , ainsi qu'ailleurs, ses destructions; mais comme il y avait beaucoup à abattre , elle y a laissé plus de racines ; certains germes y conservent encore quelque chaleur; certaines traditions y ont survécu. J'y ai même entendu uu prédicateur oser dire dans sa chaire que le célibat n'elail point un empêchement à bien resupiir les dcvoijs d'ua

( 173) prclre. De toules les universités protestantes, celle d'Oxford est la plus savante, cl sans aucune espèce de doute la plus rapprochée de l'église catholique par ses principes de hiérarchie ou par l'ordre élevé de ses éludes. Cambridge , sa rivale , paraît avoir dérogé de sa dignité en se li\Taiit trop aux sciences exactes , domaine du bureau des Longitudes.

La ville d'Oxford est gouvernée par le vice-chancelier de l'université; l'influence de ce gouvernement s'étend naturellement dans tout le comté , et ce que je vais dire du comté d'O^rord s'applique à peu de chose près aux comtés voisins. Ils n'ont ni manufactures, ni usines, excepté celles qui, conune les moulins à moudre le grain, sont nécessaires à toutes les localilés et ne peuvent être placées ailleurs. Le comté d'Oxford est situé, ainsi que le comté de Lancasier auquel je vais le comparer, au nord-ouest de Londres, le premier à vingt, le second à quatre-vingt lieues de cette capiiaîe.

Ce comté de Lancasier est coupé en divers sens par des chaînes de coteaux de cinquante à cent toises au-dessus du niveau de la mer. Ce fut vingt-cinq ans avant la révolution française que le duc de Sridge-W^ater, pour donner plus de valeur à ses propriétés, fit couper un canal de communication entre les deux priiicipales villes du comté, Manchester et Liverpool. Cette entreprise présenta quelques difficultés que l'art a vaincues. De ce moment, ce comté, par le bas prix des li^ansports, réunit les avantages matériels des pays de plaine aux avantages que les pays montagneux donnent par leurs mines de charbon et de fer. L'art de filer , tisser et imprimer le coton était presque nouveau en Europe ; Manchester le perfectionna. Tout le monde sait que d'ingénieuses inventions de métier vinrent économiser la maind'œuvre ; les mécaniques à vapeur, que dans ce comté on trouve par centaines, furent appliquées à ces métiers ainsi

( '7-: ) qu'à rcxtiacllon de la houille ^ aux snufflt^ts dos fourneaux, ou à marlclcr le for. Ll's arJs mécaniques s'allirèrent muluellenieMl, cl en lel nombre , elavec un tel ensemble que, d'apr'.'S l'impôt mis sur les usines et manufaclures , nous voyons q-ie ce comté de Lancasler conlient plus d'un quart des manufactures de toute l'Angleterre , quoiqu'il n'occupe pas la trentième partie de sa superficie. Liverpool, devenu riaslrument de celte industrie , a Làti des magasins d'entrepôt, a creuse des bassins, a consiruit des vaisseaux, enfin, par son commerce et ses pompes , elle se regarde comme une rivale de Londres.

Anlérieur.^msnt à l'année i8oi , les données sur la population do TAngleterrc n'étaient qu'approximatives ; elles so sont depuis trouvées assez justes. En lySi , le nombre des habilavis du comié de Lmcaster, qui a trois cent dix lieues carrées de deuc mille toises, était estimé

être de .' 420,000

En 1801, le recensement officiel l'établit à. . 672,731

Et en 1821, à 1,002,859

CWaquc lieue carrée contenait, en 1821, trois mille quatre cents habitans, tandis qu'à la même époque, elle n'en contenait que onze cents dans le comté d'Oxford ; il esl inutile de dire qu'un pareil surcroît de population à nourrir, habiller, loger et meubler, a fait participer Tagriculture îki comté de Lancaster à cet accroissement subit de richesses: et le revenu imposable de chaque arpent de terre est estimé à cinq pour cent de plus que dans le comté dOxford. Certes, voilà des prodiges, et tous bien dus an\ arts mécaniques. Les arts libéraux n'ont jamais f:ul pareils iniraclcs ; car lorsque, dans l'espace do quarante ans, le nombre dc<i hahitans du comté de Lancaster a augmenté , comme on le voit, de cent cinquante pour cent; celui i]n comte d'Oxford n'a augmente que de ((uaraule-cinq. Ce

qu'un voyageur aime et cherche le plus , c'est le mouve- Hieiit. Il ne sort de chez lui que pour en voir et en avoir. On peut s'imaginer l'enthousiasme qu'il éprouve , lorsqu'après avoir traversé le pâle comté d'Oxford , il arrive dans celui de Lancaster, dont chaque lieue carrée est trois fois plus peuplée , et la population trois fois plus active ; et encore, dans ce premier coup-d'œil, n'a-t-il aperçu que cette partie des habitons qui ont l'air de se reposer, comparativement à ceux qu'il trouve ensuite dans d'immenses souterrains où ils minent des métaux, des pierres et du charbon , dans des voûtes où ils travaillent du coton , ou encore à l'embouchure de tant de fournaises ardentes pour forger le fer ou donner le mouvement à diverses mécaniques. Mais ici il y a deux sujets d'observation, la chose et l'homme. Un voyageur sage, et il en est, ne voudrait rien de tout cela dans sa terre , s'il en a une ; mais en attendant, il admire et encourage par son admiration. Hors de chez eus, la plupart des hommes demanderaient à faire l'essai d'un tremblement de terre.

Le comté de Lancaster, en raison de son éloignement de la capitale , était peu habité dans le seizième siècle que la religion catholique florissait encore en Angleterre ; elle n'y fonda à cette époque que soixanîe-dix paroisses , et comme la religion protestante n'a jamais rien pu fonder, le comté n'en a encore que soixante - dix , tandis que, relativement au nombre des paroisses et des habitans de l'AngleteiTe , il devrait en avoir plus de neuf cents. Chaque curé , l'un dans l'autre, a donc à desservir une paroisse de quatre lieues et demie carrées et de quinze mille habitans. Mais comme les églises en furent bâties, il y a trois cents ans , elles ne contiendraient pas la vingtième partie de la population d'aujourd'hui. Il y a donc dans cette localité absence complète de culte et de croyance. Je ne sauiais cependant trop le

( I7G ) Fépélcr; il n'y â pas généralement chez les Anj;lais Ici spntlmcnl que celui que nous exprimons par le mol à^inrr dulitc. Leur dit -on qu'il y a un Dieu; ils ne demandent pas nn'eux; ils n'éprouvent aucune aigreur contre lui ; s'ils ne disent pas oui, ils ne disent pas non ; ils n'en savent rien. S'il y a un Dieu, c'est fort heureux pour lui , et m2me ils voudraient Lien être à sa place ; mais sou royaume n'étant pas de ce monde, et eux étant si peu de chose, il ne s'occupe pas d'eux et par conséquent n'exige pas qu'ils s'occupent de lui. ^ oilà leur cours pratique de théologie.

Le culte n'a donc créé chez eux ni habitudes ni besoins; et l'on peut s'imaginer comment est reçu ce jeune ecclésiastique qui a fait ses humanités et a pris les ordres à Oxford , qumd il hasarde de leur bégayer en chaire ou ailleurs que'ques souvenirs, non pas sur les dogmes de la révélation, il est bien loin de là, mais sur les traditions religieuses de leurs pères , sur la simplicité des mœiu-s antiques ou sur la modération dans les désirs. Je dirai même qu'en accomplissant les devoirs qui tiennent à sa profession , il élève des. préjugés contre ce qu'il pourrait dire en société sur l'histoire , l'éloquence ou la poésie. Eux attnbuenl le perf:"ctionneinent des arls mécaniques et ses immcuscs créations à l'indépendance où ils sont des entraves qu'Impose un clergé, son enseignement, la noblesse et ses privilèges. Ils croient sérieusement avoir acquis de nouvelles lumières, créé un nouvel état de société , imprimé un nouveau mouvement et qu'il s'en est suivi de nouveaux besoins. Je fais grâce au lecteur de toutes ces nouv eauiés ; il en a déjà assez vu fair«* f t probablement fait lui-même l'apothéose.

A présent, je dois cependant dire que toutes ces créations cl ces richesses n'ont été obtenues dans le comté de Lançasler qu'à force de maiencontres, de torliu-es et de ban- (jueroulos. Chaque lu.-!re a amené de nouvelles lempêles, et

( »77 ) les propriétés de ceux qui ont été victimes du naufrige ont été obtenues au plus vil prix par ceux qui ont surnage. Il suffit d'ajiparlcnir à ce comté pour être frappé d'un discrédit fondé sur la coûteuse expérience du reste du royaume. En résultat, FAnglcterre est moins riche quelle ne le serait, si une moitié de ses fileurs, tisserands, mineurs et forgerons eut été employée à toute autre profession , et si l'autre moitié eût été dispersée sur la superficie du royaume. Cependant le comté de Lancaster est riche ; et il en est d'un pays comme d'un particulier i lorsqu'il a obtenu ce qu'il convoitait , on ne va guère se formaliser s'il l'a obtenu par force ou par fraude. Le succès justifie le moyen.

Il nous faut revenir à Oxford. Ce comté a deux cent dix-sept paroisses, ce qui lui fait une cure et un curé pour chaque six cent^ habitans. Lors de la réforme, les deux universités conservèrent le patronage de leurs fondations, et naturellement elles les avaient faites dans leur voisinage. Les curés du comté d'Oxford sont donc en général à la nomination de l'université. Elle n'agit point, à cet égard, comme la noblesse, elle ne met point les charges d'âmesaux enchères publiques; elle nomme les jeunes gens qui, élevés dans son sein , s'y sont distingués par leur conduite et leurs études; ceux-ci résident d'autant plus facilement dans leurs cures qu'ils y respirent le même air classique auquel ils sont accoutumés. Les arts libéraux sont donc pour la religion protestante un moyen de perpétuer quelques traditions théocra tiques ; et le corps social n'a point, dans le comté d'Oxford, cette indépendance d'opinion qu'il exerce dans le comté de Lancaster.

Mon lecteur a pu voir dans les pages précédentes que chacune des paroisses de l'Angleterre a le droit de s'administrer et par conséquent de s'élire des administrateurs ; qu'il est ensuite loisible à ceux-ci d'agir à leur vcloiitc;

( i78) quils n'ont aucune connexion ni avecles paroisses voi ines, iii avec le conilc, ni avec le gouvernement, enfin qu'ils 1) ont aucun ordre à recevoir, ni aucun exemple à suivre. Lu (les objets principaux de leur adnûnistralion est de soulager leurs pauvres. Mais quel est le degré de dénûment qui conslitue la pauvreté, el quelle est la quantité de substance qui cpnslilue le soulagement? Voilà le procès dans lequel les paroisses sont juges et parties, puisque c'est à el'es à s'imposer et à payer les substances. Eh bien ! les habilans du comté d'Oxford, influencés par les traditions de cette charité catholique que la théocratie et les arts libéraux ont perpétuée, se sont imposé, exclusivement j)our l'usage des pauvres et indépendamment des autres dépenses publiques, la somme annu 'lie de 27 francs par tî^te ; les i34,ooo habitans dont le comté se compose, ont distribué 3,200,000 francs à 16,000 malheureux ; ce qui faisait la huitième partie des leurs et deux cents francs par Icle.

Les habitans du comté de Lancaster, livrés aux arts mécaniques, surabondans de richesses et indépendans de ce qu'ils nomment élégamment /;/ïV5/tTr///, c'est-à-dire indépendans de toute fraude sacerdotale, se sont imposé 7 fr. 5o c. par tête : avec pareil tribut, ils n'ont pu secourir que la vingtième partie de leur population , el encore de la manière la plus inefficace.

C'estd'après celle échelle qu'on doit juger des ressources du pauvre de ce comté en hôpitaux, hospices el charités privées; les pièces officielles, d'une autre part, nous j>rouvent que ce comté de Lancasler a fait, relativement à sa populalioii et à sa lithcsse , dix fois moins de donations testamentaires que le comté d'Oxford. Qu'on sache que ceci n'est point un accident. Ces proportions ou disproportions ont été établies viiigt ans de suite dans cette pé-

rîoîle de 1801 à 1821 dont nous avons tous les comples. Il y a donc un esprit général de miséricorde chez les uns et d'insensibilité chez les autres, puisqiie les 217 paroisses du comté d'Oxford, ainsi que les 70 du comté de Lancaster, ont chacune agi isolément. Mais , dcmandera-t-on , iss besoins sont-ils les mêmes ? Ils sont , dans tout pays manufacturier, décuples de ce qu'ils sont dans les pays agricoles ; mais la Providence a vouhi que les ressources aussi fassent décuples, et elles le sont en effet, lorsque ràpreté inhérente aux arts mécaniques est tempérée par l'action du clergé , ainsi que cela est à Lyon , à Rouen ou dans tant d'autres villes de manufacture des pavs catholiques. Mais dans le comté de LanCaster, les arts mécaniques ont été laissés à eux-m3mes ; voici d'autres résultats. En 1806, le comté de I^ncaster envoya 35 1 accusés aux grandes assises; ce nombre s'est accru progressivement d'année en année, de manière à s'élever en 1826, à 2,374. Le comté d'Oxford qui, en 1806, en envoya 34, n'avait que triplé ce nombre en 1826; en sorte que si le comté d'Oxford doit être un objet de scandale à tout pavs catholique , le comté de Lan casier en est un à celui d'Oxford.

Sur toute question, on réclame aujourd'hui des preuves et surtout des preuves matérielles; il faut écrire géométriquement l'histoire du cœur humain. Kh bien ! voici vos preuves matérielles. Parcourez le sol du comté deLancaster: en 182 1 , il avait i,o52,ooo habitans, il en a probablement aujourd'hui 1,200,000; vous y trouverez en églises et en prêtres ce que les pays catholiques ont pour une population de cent mille âmes, mais en prisons, geôliers ou bourreaux ce qu'ils ont pour une de douze millions. Parcourez-en les registres, vous y trouverez que la chasse faite aux pamres {Lacv removal) y a coûté annuellement 900,000 francs, et à Oxford 100,000; vous y trouverez que depuis vingi a '.s

( iSo) rli^ mariages donnent trenle-tleux enfans, et dans le comté d'Oxford quarantocinq; vous y trouverez qu'il v a quatre fois plnsd'enfans naturels, et que, soit pamTeté , soit négligence des parens , soit pis peut-être, la vie commune des habitans du comté de Laiicaster est de trente-un ans, et dans le comté d'Oxford de trente-huit. En résultat si, pour se faire comprendre, il taul subir le joug du néologisme moderne, le comté d'Oxford a l'esprit prêtre et le comté de Lancastcr l'esprit industriel. 11 est bien entendu que les Iiabitans du comté de Lancasier parlent du ton le plus méprisant de ceux du comté d'Oxford ; ceux d'Oxford ne parlent jamais de ceux de Lancaster, et cela sans pouvoir se rendre compte de leurs préjugés. Les uns et les autres i'>norent même les faits que je viens d'avancer ; ils ignorent Ic-.irs qualités, leurs défauts et conséquemment les circonstances auxquelles ils les doivent ; ils n'appartiennent pas au môme monde.

Quand, s'appuyant sur cette conscience irniverselle des législateurs célèbres , qui tous ont soumis leurs peuples au joug impérieux d'une religion et d'un sacerdoce , la théorie a menacé l'espèce humaine du dernier état de dégradation, faute de subir cette condition , qu'a-t-on dit? L'opposition la plus modérée n'a repoussé que l'action du sacerdoce, à la charge de s'imposer le joug de certaines abstractions religieuses qui devaient bientôt finir et qui ont fini en effet par s'évaporer. Mais à présent , la théorie peut s'appuyer sur une longue expérience ; nous avons le secret de ce que peut être une société privée de sacerdoce et exclusivement livrée à des hommes toujours ballotés par le tripotage des affaires.

On a >ii que sur cent personnes quatre-vingt quatre mouraient sans laisser de quoi se faire enterrer. Cea\-l.i n'ont dans l'association commune d'autre prétenlion que do

( i8i ) Subsister. La première moitié des seize autres se compose d'ecclésiastiques, de militaires, de magistrats, d'administrateurs , de rentiers , enfin de gens à propriétés immobilières qui , s'endormant sur le revenu de leurs terres, de leurs places ou pensions, ne cherchent d'autre accroissement de fortune que celui qui peut résulter de leur économie. C'est par cet ordre d'hommes que sont cultivés les arts libéraux.

Les succès des arts mécaniques sont dus à la seconde moitié des seize élus de ce monde. Elle se compose de gens à propriétés mobilières, tels que les manufacturiers, entrepreneurs, négocians, navigateurs, banquiers, financiers , voyageurs, enfin gens qui , peu satisfaits d'un revenu quelconque , tâchent de gravir le dangereux sommet de la fortune. Mais comme elle n'offre pas autant de primes qu'il y a de contendans , leur marche est hérissée d'obstacles ; ils se trouvent continuellement engagés dans de vrais combats de gladiateurs. Pour régler leurs contestations , ils ne connaissent que les tribunaux. Parmi les simplicités reçues en France , on a celle de vanter les Anglais poui- leur obéissance à la loi; mais qu'est-ce que la loi, sinon la force? Juheal hx, , non suadeat est un axiome assez bien établi parmi les jurisconsultes; la société, jusqu'à présent ne s'est pas , que je sache , crue l'obligée des gens qui , par l'emprisonnement ou les galères, expient leurs fautes. Eh bien ! ce que la société est aux malfaiteurs , les prétendans à la fortune le sont à leurs compétiteurs. Ils ne connaissent d'autres moyens que ceux de la force. Qu'on observe que ces modernes autorités ne se livrent pas à d'autres éludes et à d'autres professions que celles que l'antiquité destinait aux esclaves , et qu'aujourd'hui elles surgissent pour arracher le sceptre des lois au sacerdoce, à la rovaiiîé, à la noblesse et à la magistrat'Oi-e.

Quels sont leurs titres? Leur haLiklé. Certes, il serait ritliculc (le leur disputer celle qui est propre à Temploi de la force; mais riiérilage des royaumes de ce monde a été promis à la douceur, qui u'e:.t autre que la persuasion. Si îe pouvoir, arraché à la médiocrité-, était long- temps exercé par des forces habiles, l'espèce humaine finirait par être brûlée : telle serait la vélocilé de sa course. Mais le sacerdoce vient constamment tempérer son mouvement; et il agit avec un tel effet, que des cris infernaux s'élèvent contre rinHuence que, fort heureusement, il exerce; pouvoir que nos modernes athées veulent restreindre à des abstractions sous le nom de pouvoir spirituel , tout en se réservant le pouvoir temporel, c'est-à-dire qu'ils exigent qu'un ecclésiastique ait une âme sans corps, parce qu'eux, lourds matérialistes, ont un corps sans àme.

Mais quelle comjiensalion peut trouver l'Angleterre pour abâtardir ainsi sa race par des occupations aussi ignobles ? Miner du charbon , forger du fer pour son usage , cela se conçoit : le climat en crée les besoins et condamne les Anglais à ces travaux humilians; mais aller miner et forger et de plus tirer des matières étrangères pour les manufacturer, et les revendre dans tous les coins du globe , c'est même en économie politique une erreur palpable.

L'importance, qu'on met aux manufactures et aux arts mécaniques, est assez mal fondée, puisque l'étendue des manufactures n'est qu'une conséquence forcée de l'étendue des productions de l'agriculture. Si un élat veut manufacturer le coton qu'il ne produit pas, ou plus de laine et de cuir qu'il n'en produit , il faut nécessairement tirer ces matières premières de l'étranger, et en conséquence se priver d.e qucîques-uncs des productions de son sol , pour les donner en échange. Les meilleurs écriAains de l'Europe sur récouonûe politique ont vraiment moins bien compris cette

science que les sauvages : ceux-ci , ne conTiaîssaiit point ^ l'usage de la monnaie , échangent leurs productions en nature contre d'autres productions en rature. Si donc ils ont la fantaisie de se procurer quelques producti'is de leurs voisinf^ ils savent qu'il faut d'abord se procurer l'objet qu'ils doivent donner en échange; le laboureur, qui ne cultive que du grain, porte son grain au marché et l'échange contre des bestiaux. Les peuples les plus policés ne font pas autre chose; or , tout ce qu'on a dit et cru généralement depuis un siècle sur l'importance du commerce , sur les traités de commerce , sur les balances de commerce me paraît la honte de l'esprit humain. Tout peuple acliéîe autant qu'il vend et vend autant qu'il achète ; tout peuple produit l'équivalent de tout ce qu'il consomme et consomme l'équivalent de tout ce qu'il produit. Je vais en donner un exemple.

Les Anglais ne veulent pas borner lear consommation aux grains et aux bestiaux qu'ils produisent; ils veulent varier leur nourriture par du sucre et du thé. Que font-ils? ils chargent des farines et des salaisons pour la Jamaïquîî et les échangent contre du sucre ; ils chargent des fers , des draps et des métaux pour la Chine et les échangent contre du thé. Ils ne veulent pas borner leur habillement à la laine et au cuir qu'ils produisent ; ils veulent y joindre des étoffes de colon et de soie : i's chargent des ouvrages en laine et en cuir pour l'Inde et les échangent contre de la soie et du colon. Us ne veulent pas se borner aux ustensiles de cuivre ou de fer qu'ils produisent; ils veulent de la vaisselle ou de la bijouterie en or et en argent : Ils chargent sur un navire le fer et le cuivre qu'ils produisent et vont dans la baie du Mexique les échanger contre l'or et l'argent. Or, le commerce varie les jouissances des richesses , mais il ne produit aucune richesse.

J-e vois par les états des douanes que chaque Français

ne consomme qiiun qnarl du sucre que consomme cliaqUé Anglais. La raison en est toulc simple : il y a en Angle-terre quatre bœufs ou quatre moutons pour un qu'il v a en iVance; l'Angleterre, en faisant son commerce con^idérablc, ou plutôt ces échanges considérables, ne s'enrichit pas plus qu'un homme, qui a cent mille francs de rente en terres, ne s'enrichit en vendant son blé pour acheter des équipages ou des meubles, c'est-à-dire en jouissant de sa fortune. Vendre et acheter, soit échanger, soit le commerce. n'est pour un peuple, ainsi que pour un particulier, qu'un moyen de jouir de son revenu, c'est-à-dire de ses productions, et non pas un moyen de las accroître ou de s'enrichir. Les négocians ou navigateurs sont les instrumens et non pas les producteurs d'aucun des objets d'échange.

Ces vérités, tenant à l'ordre matériel, étant à la portée et du goût des auteurs comme des lecteurs du moment , trouveront un jour des metteurs en œuvre plus habiles que moi. Leurs développemens prouveront qu'en supposant que l'Angleterre perdit à la fois ses possessions étrangères, ses manufactures de matières étrangères, toute espèce de navigation étrangère, elle serait dans son ensemble tout aussi riche et même beaucoup plus riche qu'elle ne l'est; puisque les particuliers opulens seraient condamnés à beaucoup plus (le simplicité dans leur manière de se nourrir, de s'habiller et de se n>enbler; l'Angleterre éprouverait par consé(pient un grand cliangemcnt dans son agriculture et SCS arts mécaniques. La Providence a voulu fournir aux liabitans de chaciue climat les objets nécessaires à leur conservation.

Les nations de ranliquilc les plus riches ont été les naiiotis savantes; nous pouvons en jnger par rimmeusilé lie Icms lra\ aux pi'bHcs. Elles n'avaient cependant aucun

commerce étranger ; elles ne connaissaient que la e;rande culture; mais leur climat accordant, comme celui de la France, plus de variété dans les productions de la terre, rendait les échanges, c'est-à-dire le commerce, inutile. Les Européens, livrés aux arts mécaniques, se bornaient donc, il y a un siècle, à travailler les matières premières produites sur les lieux; ces artisans ne pouvaient alors jouer qu'un rôle subordonné, puisqu'ils se trouvaient dans le voisinage et la dépendance du clergé, de la noblesse et de la magistrature qui, possédant les terres et cultivant les arts libéraux , y faisaient participer leurs inférieurs. A cette époque, il pouvait donc y avoir et il y avait en effet quelques moyens de rapprochement enlre les différens arts de la vie. La découverte des deux Indes fit connaître de nouvelles productions; il fallut les échanger d'abord, ensuite en perfectionner les manufactures; on voulut raffiner le sucre , imprimer les toiles de coton ; on se créa de nouveaux besoins et de nouvelles Jouissances dans les deux hémisphères ; il fallut bâtir des ports de mer et des villes de manufacture. Les hommes voués à cette partie des arts mécaniques, j'entends aux manufactures des matières premières venant de l'étranger , se trouvèrent de ce moment séparés et indépendans de ceux qui, comme les ecclésiastiques, les magistrats, les propriétaires de terres, étaient voués aux arts libéraux.

Ce système se développa lentement et faiblement dans les états de l'Europe, à leur grand regret, il est vrai; les localités de l'Espagne lui empêchèrent d'y prendre aucune part, mais les Anglais l'enibrassèrent; et après avoir manufacturé pour leurs besoins, ils voulurent manufacturer pour ceux des pavs étrangers. Eux ne font rien lentement ni faiblement; le gouvernement, abondant dans le sens de tant d'aventuriers, encouragea leur système, en permet-

( i&C) tant une importation libre des matières premières , et en encourageant par des primes Texportation de ces mêmes niaiièrcs, lorsqu'elles élaient manufacturées. Lcuis succès ont été portés à ce degré d'extravagance que chacune de ces dix dernières années a vu importer de Télran^er 200,000,000 de livres de coton , i3o,ooo,ooo de livres de chanvre ou de lin , autant en cuir, en suif, puis du fer et d'autre mclauK, pour occuper ses habitans dans des cavt*3 à filer ou tisser, corrover des peauv ou coudre des souliers, à fondre des chandelles ou for^^er des outils pour tous les coins de l'univers.

Certes, si nous jugeons comparativement, c'est bien à tort que noas éprouvons de l'animadversion conti-e les éluli jnolesians qui enrégimentent leui's sujets pour les vendre! Ils sont plus politiques et plus humains. Il n'appartient pas à mon sujet de développer combien il faut que l'agric-ullure ait eu de succès en Angleterre, pour subvenir aux pertes qu'elle a éprouvées pour cet essai moderne de manufacture.

La preuve s'en irouvcrail dans l'état de ])auvrcté et do malaille qu'éprouvent successi\ement les ouvriers de ces sortes de n»anufaclures. On peut estimer que leur nombre .s'élève au cinq ou sixième du total de la population, et en fait de dégradation physique et morale, ils sont au-dessous de tout ce (pie IT-urope peut connaître ou plutôt imaginer. Celle milice mo;lerne des aris méca:ii<jues vil accumulée dans des villes, qui se sont élevées comme par enchantement sur tous les poinis du royaume ; elles se sont formées elles- mêmes lndé;;endanle3 de toute théocratie ou même de toule aristocratie , et sont certainement dans ce monde le premier modèle en ce genre. C'est dans le chapitre suivant que nous allons anaixser leur e\islente en la comparant avec celle des villes de l'Lspagne. îMais j'ai cru devoir faire faire à moukclcur cclio comte excursion daus

îe domaîuc <le rcconomio politique pour lui donner Ru moins à douter si , lorsqu'un état est constiluii coiiinta le comté d'Oxford , il y a beaucoup d'avantages à en faire uu comté de Lanças ter.

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