‹ De l'action du clergé dans les sociétés modernesChapitre 13 sur 21 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DE l'action du clergé SLR LES ARTS E^ ANGLETERRE ET EN ESPAGNE.

Notre orgueil l'emporte sur notre inle'rct. Le clergé fait oinbrage à la rovauté , la rovaulé à la noblesse , la noblesse à la magistrature, el tous font ombrage à la bourgeoisie. Tous cependant concourent à la civilisation par un tribut différent. La société s'est donc vue d'autant plus privcci d'une partie de ce tribut , que le corps qui le lui rendait a été plus énervé. Pour détruire notre noblesse en France , la royauté a été aidée par la magistrature et la bourgeoisie ; et bientôt les rois se sont trouvés sans intermédiaires en présence du peuple. Nous savons ce qu'il en est advenu ; Dieu seul sait ce qu'il en adviendra, car ils sont toujours en présence. D'autre part, le peuple , réduit à la petite culture par la division des terres de la noblesse , voit ses travaux s'a:cgmenter dans une proportion décuple de celle de ses jouissances.

En Angleterre , les rois , aidés par la noblesse , avaient détruit le clergé catholique. Que leur dynastie ait perdu le trô-ne , les Anglais s'en sont consolés ; mais il leur serait difficile de se consoler sur le sort que cette destruction a préparé au peuple , ainsi qu'on a pu le voir dans les pages précédentes. Nous en sommes à développer combien elle a altéré la moralité , ainsi cpie les jouissances des rangs plus élevés, en les privant des tributs que, seul, le clergé catholique peut apporter dans la masse comnume. Je n'en- Icads pas dire que ces premiers rangs aient le sentiment

( iSg) des pertes (ju ils ont subies , bien loin de là : au lieu de recevoir comme les catholiques , leur éducation d'un clergé qui ne prêche qu'humilité , et ne rappelle à la mémoire que les fautes et les vices du jour, ils puisent leurs idées dans les journaux qui, comme les courîisans, ne prospèrent que par la flatterie. Cependant leur société étant devenue inhabile à la plupart des arts honorables, ils ort, ainsi que les Turcs , moins d'admiration pour eux-mêmes que de mépris ou de haine pour les autres peuples. Ces préjugés sont innés chez eux ; et celui , qui les a conçus , ne saurait, même sur réflexion , en rendre raison. Les inimitiés des peuples sont fondées sur la diversité de leurs intérêts, ceUes des individus sur la diversité de leurs mœurs.

L'Angleterre et la Hollande ont, pendant deux siècles , été animées mutuellement de haines bien vives; mais elles n'agitaient pas plus un Anglais qui était en Hollande qu'un Hollandais en Angleterre. L'im retrouvait chez l'autre sa religion , ses opinions , son climat et nécessairement les habitudes qui étaient nées de toutes ces causes ; mais l'Angleterre et l'Espagne auraient beau vivre nations alliées et amies pendant des siècles , qu'un Espagnol en Angleterre, ainsi qu'un Anglais en Espagne , se sent froissé dans toutes ses affections et ses habitudes, dans tous ses mouvemens et même dans son repos. Delà , tant d'accusations réciproques de toute absence de civilisation ; mais ces clameurs ne doivent attirer d'autre observation d'un lecteiu sage , sinon que ceux qui sont le plus dans leui' tort sont ceux qui crient le plus fort.

Quelles sont pour un Anglais les jouissances de la civilisation? Une petite maison pour lui seul; que les meubles soient d'acier, de marbre ou de bois, ils doivent être journellement frottés et maintenus luisans. Les heiues de ses

rf'pas seront slriclenicnl fixées; sa chère sera toujours scm îitle, uniforme et sa table toujours couverte de linge blanc. Il V trouvera sa famille proprement vêtue d'étoffes communes et neuves; il se chauffera dix mois de Tannée , et le coin de son feu devient sa plus douce jouissance. 11 n'exige rien de plus, sinon que les lettres et les journaux arri- MMit tous les matins, et qu'à toute heure la poste ait des chevaux prêts à l'enjmener , car il ne se trouve bien qu'aux endroits qu'il lui est loisible de quitter. Ses besoins se bornent là, mais ils sont impérieux. Notre Anglais sera iTvalheureux s'il ne les satisfait pas dans toute leur latitude ; voilà ses dieux pénales, voilà son culte. Pour lui, cette <-.\isîence est un élat moral ; il attache des idées de désordre et de mépris à ce qui y manquerait. L-i décousu de la vîe lui est en horreur.

Certes, on peut et ron doit convenir que sa manière d'être n'offense en rien la Providence ; mais elle présente des lacunes ; elle est exclusivement prise dans l'ordre matériel; et voilà précisément ce qu'un Espagnol déteste et méprise à son tour. Pour lui, son coin du feu est au soleil; que lui importe le mobilier d'une maison qu'il n'habite que la nuit pour y dormir sur une natte? Sa vivacité lui permetrlle d'aller deux fois par jour s'as.>eoir, pendant deux heures enlières, aulaur d'une table couverte de corps gras, chauds oufioids, foiidas ou non fondus, dont son odorat serait aiissi offensé que son goût? quelques fruits ot quelques légumes lui suffisent. Eniploiera-t-il deux autres heures de la journée à envelopper ses membres sous un fracas de (oilcl'e, lui pour qui une VvSle et un pantalon de lin sont déjà d'un poids trop lourd? S'il sort de chez lui, un manteau qui le défend de l'ardeur du soleil comme des rigueurs du froid, n'est-i! pas une aussi uortîe enveloppe que nos habits de jockev? Aura-l-il un besoin continuel de sentir

( 10» ) des chevaux à sn porte , lui qui ne peut voyager qu'à travers tles précipices, lui qui se trouve bien partout, par la raison que parloul il tire ses jouissances de lui-même?

Il semblerait que chacun de nous, appelé à tous les maux, devrait l'être à touies les jouissances de ce monde. 11 n'en est rien. On observe que le par! erre fiançais n'a plus de saillies depuis qu'on l'a assis; nos jouissances dans l'ordre matériel ne sont obtenues qu'aux tlépens de celles de l'ordre intellectuel. Ainsi que le corps , l'esprit ne peut occuper deux places à la fois. S'il borne son horizon aux soins de l'intérieur, s'il se livre aux tracasseries des affaires ou se soumet à la discipline des grandeurs et des cours, il est répu.lié parles muses. On les dit chastes, cependant elles prennent presque toujours leurs favoris dans des socié'.és et des lieux bien suspects. Elles cherchent des êtres iiidépendans ; et en ce monde, on n'est à son aise qu'à la dernière place; personne ne vient vous y froisser. Nos jouissances se fond: nt surtout sur nos habitudes et nos habitudes sur nos besoins. Bien nourrir et bien couvrir son corps est d'une nécessité absolue en Angleterre ; mais on peut dire qu'en Espagne, les besoins et conséquemment les jouissances sont d'un ordre plus élevé. Un Espagnol verra sa femme mener sa famille le malin à la messe , le soir à la bénédiction , souvent il les y suivra ; et celte famille n'éprouve-t-elle pas de vraies jouissances en s'unissant aux chants des cantiques, en participant à la pompe du culte? L'âme ne s'é!ève-t-elle pas par la prière, par le retour sur elle-même , par le repentir de ses fautes ou la consolation que lui donnent ses bonnes œuvres ? nous verrons bientôt que ces exercices religieux ouvrent leur esprit à de nouvelles jouissances.

A oilà, certes, deux systèmes d'existence bien différens : Dans le système espagnol, le clergé a une partie obligée ;

il n'en a aucune dans le sysièiiie anglais. Aussi l'Angleterre conn)te-t-ellc par centaines des villes de trois mille à cent mille âmes qui, bâties depuis la réforme , n'ont jamais été liaMfces par aucun clergtî ni par aucune noblesse; celle-ci ne connah que ses chàleaux et la capitale. C'est la conslilution de ces villes que nous allons examiner en Ja comparant avec celles des villes espagnoles.

D'abord, les villes anglaises modernes, et elles le sont presque toutes, n'ont aucune fondai ion charitable. De toutes les vertus de l'homme, la charité est celle qui se communique le plus ; c'est un feu dont une seule étincelle produit des ilammes qui échauffent les esprits, au point que le devoir devient une habitude et un besoin. Mais celte étincelle n'existe pas dans nos villes anglaises; et l'on a vu par l'exemple que j'ai tiré des comtés de Lancasler et d'Oxford pendant vingt ans, que les charités des pavs indépendans du sacerdoce ne sont que du quart des sacrifices que s'imposent les pays soumis à l'influence delà théocratie. Par là, on peut juger combien est petit le nombre des pauvres ou des malades que peuvent recevoir les hôpitaux cl les hospices de ces nouvelles villes. J'en ai parlé; il suflit «l'observer qu'en Angleterre les fenmies ne se mêlent jamais de rien; que dans les villes, il n'v a ni prêtres, ni nobles, ni rentiers, et que les autres habitans ne sont pas maîtres de leur temps.

Eu Espagne connne en France , il n'est pas de ville de deux mille âmes qui n'ait une ou plusieurs familles nobles , les dames de ces familles se mettent à la tête des autres femmes de leur société, se divisent les familles pauvres et s'en font une telle affaire , qu'à toute occasion on entend sortir de leur bouche 1»; plus doux dos langages : J'ai mes fhuunxs. Les reli^^ieuses avait-ut leurs pauvres; les cui-és avaient les leurs; les corporations , les grands élablisscmcns

avaient aussi les leurs ; mais les ordres religieux les avaient tous : pour tous, ils étaient chirurgiens, médecins; à tous ils donnaient un asile , des consultations, des médicamens, et surtout le premier des remèdes pour le pauvre , du pain.

On m'accusera de me répéter ; comment s'en défendre ? on ne parle aujourd'hui que des intérêts , des volontés, des besoins de la majorité; je m'en laisse préoccuper comme tant d'autres, et les pauvres composent celte majorité au point qu'ils forment la presque totalité du genre humain. Je ferai observer que si les ma'orilés reçoivent l'aumône d'une certaine minorité, elles doivent aussi en recevoir la loi ; l'histoire du monde est là pour prouver qu'elles l'ont en effet reçue. Changera-t-on l'ordre de la Providence ? j'en doute.

Mais si un nombre d'hommes aussi considérable est condamné par le ciel à la privation de tant de jouissances matérielles, n'est-il pas consolant de voir ces Espagnols, tels couverts de haillons qu'on veut bien nous les représenter, s'accompagner avec leur guitare, faire retentir les solitudes de leurs peines, de leurs plaisirs, de leuis amours, ou s'assembler et s'exercer à improviser sur les événemens da jour des chansons qui, souvent par la gaucherie de leurs rimes , excitent la critique et les risées de ces rustiques académies, mais dont les rieurs sont bientôt appelés aux mêmes essais et punis des lois du talion? ou bien ces foules, attirées par la fraîcheur et l'élasticité de Tair, vont se li^Tcr à des danses où sont réunies tant de noblesse et tant de gaîté, tant de mesure et tant de vivacité, qu'elles pourraient servir de modèles à nos artistes et feraient ressortir l'insipidité des danses de nos salons ? Et, je le demande, ce spectacle ne devrait-il pas être aussi consolant pour nos modernes phi-^ lanthropes que celui de ce tisserand anglais passant un? partie de la nuit dans un souterrain sur son métier, et agi-

( 'Oi ) tant sa navelîc de droite à ganche et de gauclic à droite près d'une Janipe qui donne moins de lueur que de fumée ^ liientôt abattu par l'excès du travail et des privations, il sera perclus de rhumatismes et , comme une plante qui n'a jamais fleuri, périra sans avoir joui du plaisir que donnent les arts ou du bonlieur que donne la religion.

S'il m'était permis de parler des hommes les plus décriés par la philssophie à raison de leur pauvreté et de leur paresse, les lazzaronis, je dirais que le travail fut imposé aux descendans du premier homme et à lui-môme pour sa désobéissance. D'après les travaux forcenés auxquels j'ai vu les Anglais se livrer, ils devraient avoir apaisé le courroux céleste, et avoii- acquis une nouvelle rédemption et pour eux et pour nous. Mais si la Divinité nous a donné les aiîs mécaniques comme punition , elle nous a donné les arts libéraux connue récompense. ()iii ne sourirait en voyant ce lazzaroni, nonchalamment étendu à l'ombre, jeter uno pièce de monnaie pour se faire réciter des vers du Tasse ou de l'Arioste? Qui n'aimerait à voir ensuite son corps se redresser successivement, ses traits s'animer, ses yeux briller d'un éclat nouveau? Il s'identifie à l'honneur, aux passions, aux prouesses, aux infortunes des héros; il s'indigne de tant de vertus sans récompense ou de tant de récompenses sans vertu. Enfin . qui ne partagerait son eiîihousiasme et n'éclaterait d'applaudissemens avec lui en voyant le crime puni et la vertu triomphante? Qui, au contraire, n'éloigîierait sa vue de ce nialhciireux forgeron anglais? Placé des sa jciuiessc à l'embouchure de lournaises ardentes, il perdra la vue à quarante ans et mourra bientôt après avoir passé son existence en ce monde sous les por- V'iq-ies de l'enfer. Au demeurant, à ne considérer que ce ino:.de, tout lecteur au risque d'appartenir aux derniers rai]gs de la socieié, devrait accepte:- la vie s'il avait à naître

( '95 ) en Espagne ou à Naplcs, el la refuser s'il avaitànaîfre en Angleterre.

Qui donc saion le sacerdoce, ses exhortations prive'es, SCS prédications puLîiqaes , ses temp!es , ses chants, ses fotes et ses confréries, a ouvert l'esprit, a élevé Tâme , a louché le cœur de celle lie du peuple , de maîiière à la rendre peut-être plus sensible que les grands aux célestes jouissances des arts!* Je sais trop bien où nous en sommes aujourd'hui pour mettre en ligne de compte son aveugle dévoûment à son Dieu, son roi et son pavs, puisque c'est par là justement qu'elle a mérité la réprobation des docteurs du jour : mais ce dévoûment est cependant une preuve que les plus pauvres d'entre eux, même les niendians , se croient heureux. Gestes, je sais que i'œil serait quelquefois tenté de se détourner de la vue de leur habillement ou de leur habitation; mais, qu'il pénètre plus avant, il verra que, dans tout pavs catholique, la santé des dernières classe est aussi forte, leur existence aussi longue que celle de leurs supérieurs; et si l'on compare ces pays catholiques avecles pays prolestans, on trouvera à cet égard la m^mc différence qui existe entre le comté d'Oxford et celui de Lancaster ; car je n'ai dévoilé mi chapitre à la comparaison de ces deux comtés que pour arriver à cette conclusion : c'est que , prises dans leur ensemble, l'Espagne est à l'Angleterre ce que le comté d'Oxford est à celui de Lancaster.

Si , afin de poursuivre ce rapprochement entre l'Espagne et l'Angleterre , nous venons à parler de l'éducation et de l'instruction , je ne puis , pour éclairer la question et vaincre les préjugés , donner des preuves aussi positives que j'ai pu le faire en ce qui regarde les rangs inférieurs , des preuves telles que le nombre des pauvres secourus ou des coupables punis, des preuves telles que la féco.idité, la stérilité des mariages ou la durée de la vie. Mais ici mon.

succès est d'aulant plus douteux , que depuis cent ans les auteurs et les lecteurs s'accordent pour niellre, en fait d'éducalion et d'instruction , les Anglais au premier rang et les Espagnols au dernier. Montesquieu , Voltaire et leurs écoles curent Lesoin , pour justifier leur système d'incrédulité, d'accréditer ce fait. On sait que ce dernier écrivait à ses amis: "Mentez, mentez», et ses exemples, en harmonie avec ses préceptes, ont été trop bien suivis; ni Vun ni l'autre, d'ailleurs, n'étant jamais allés en Espagne, ne pouvaient en avoir d'autre connaissance que celle qui s'acquiert en écoutant aux portes.

Qu'on veuille donc secouer le joug de toutes ces autorités modernes, et se replier sur soi-n»cme en se rappelant combien souvent de trompeuses exceptions ont fait repousser des vérités évidentes. S'il était vrai que les Anglais fuss'jnt très-instruits, lisseraient d'autant plus à louer qu'il faudrait qu'ils eussent deviné la science ; si les Espagnols étaient très-ignorans , ils seraient d'autant plus à bl.imer qu'il faudrait qu'ils l'eussent repoussée , car les sources de toute instruction sont aussi fertiles en Espagne qu'elles sont stériles en Angleterre. Je crois qiu* sous le poiiit de vue de l'instruction, les gens du peuple ne trouvent aucun avantage à savoir lire ; leur pauvreté ne leur permet pas d'avoir des livres, et les travaux auxquels ils s'adonnent ne leur laissent pas le temps de lire. La lecture , d'ailleurs, est Lien moins utile, mènie aux gens du moiide, qu'on ne le puiise ; la vraie instruction se puise Lion plus abondante et plus pure dans la conversation ou la médi'.alioa que dans la lecture. Les hommes pèchent quelquefois par présoiription, quelquefois par méfiance d'cux-nièmes. Pris au hasard en même nombre, les lecteurs ont auîant de jugement et d'esprit que les auteurs ; mais enfui l'art de lii e , tel quel , est plus répav.du en Espagne que dans tout autre pa\idc

( 197 ) l'Burope. Comment en serall-il autrement? Indépendamment des deux mille monastères d'hommes et des mille couvens de femmes qui existent sur sa surface, il n'est pas de hameau dont le curé, d'après la pompe du culte religieux, ne soit obligé d'avoir plusieurs acolytes; ceux-ci, sous ses auspic;"s , tiennent des écoles gratuites pour le riche comme pour le pauvre.

En Espagne , comme dans tons les pays qui ne peuvent connaître que la petite culture, la plus grande partie de la population se compose de paysans. La noblesse et la bourgeoisie n'habitent pas les campagnes ; les pavsans seuls sont donc cha'gés de la répartition des impôts, de la confection des rôles , de la levée des deniers du fisc, de l'entretien des routes, des bâtimens publics et de tous les actes de l'administration. Eux seuls sont jurisconsultes, magistrats et militaires : nous en savons quelque chose. Six ans d'une guerre intestine et de combats inégaux n'avaient ébranlé ni leur ardeur, ni leur persévérance ; le reste de l'Europe avait cependant baissé pavillon devant le plus implacable destructeur connu des lois et des rois. Le paysan espagnol unit beaucoup d'esprit et d'intelligence à une grande fierté : cependant il est gai, il est véridicpie, il est moral; s'il existe encore quelques débris de cette naïve équité de nos aïeux, c'est chez lui qu'elle s'est réfugiée, parce qu'il est sobre, et que la sobriété seule rend les hommes indépendans des hommes. En résultat, à ne considérer que l'ordre moral, il reste dans nos temps modernes le seul monument de ces admirables et antiques institutions , les ordres religieux.

Tant de nobles et solides qualités permettent à peine de rappeler la pureté de son langage. Il n'est pas en Euro])c de pays où l'on parle moins patois qu'en Espagne , et ceu v mêmes qui le parlent, savent leur langue. En vérité, c'est une prodigieuse maladresse ajix Anglais et aux Français que

( .yO )

<)e soulever pareille question, el (Voser taxer d'ignorance quelque peujtle que ce soil. Uji Fiaiiçais ne peut aller de Paris à Yangirard qu il n'ait l'oreille blessée par l'accent le plu^i lourd et les expressions les plus tudesques ; un Anglais, sans sortir de Londres, sera choqué encore plus du fond que des formes du langage. En Espagne , on est quelquefois témoin d'actes de violence, jamais de grossièreté. Les gens, même couverts de haillons, se parlent et se comportent entre eux avec décence et dignité.

Si nous élevant plus haut, nous examinons les études classiques, telles que les ont adoptées les sociétés modernes, éludes auxquelles elles doivent la supériorité de leur civilisaîion , nous pouvoiis mettre en tête l'enseignement du laiiii , et avec d'autant plus de sûreté que le parti, qui a entrepris de changer la religion et les lois de l'Europe, cherche à le repousser pour y subsiltucr l'étude des langues vivantes ou des sciences exactes.

C'est à notre tour ce que nous devons repousser, et en voici le motif : Qu'un jeune homme entre dans le monde comme jurisconsulte, navigateur, architecte ou négociant, il aura, pendant ses éludes ou sa pratique , une société où il apprendra sans effort ce qui regarde sa profession. Le théâtre, les brochures ou les journaux lui donneront une idée suffisante de la littérature et de l'histoire de son pavs. 11 y a donc une instruction vivante et active des temps modernes qui ne peut échapper à personne. Mais on n'apprendra pas de celte manière l'histoli'e des cbiquante siècles de l'antiquité; on ne saura pas quelles furent les lois, les arts, les mœurs des nations savantes, de la Grèce ou de Rome ; on n'apprendra pas comment le christianisme est ensuite venu émondor les erreurs, féconder les vertus, éclairer les préjugés, vaincre les coutumes des nations, enfui, déliuire l'esclavage cl envelopper rmiiversalilé des

( '90 ) hommes dans le même cercle de science, de gloire et dé Lonheur. Et voilà justement ce que nos nouveaux Omar ne veulent pas qu'on sache. Sous la république, i!s ont étaLli le calcul décimal ; on était obligé de se lutoyer, et ils ont voulu changer le calendrier; soas l'empire, ils cachaient THistoire de France et ils c, éaienl des tiUes étrangers ; aujourd'iuû, pour jeter un nuage sur les étymologies, ils veulent altérer Torthographe et l'enseigiîement. En un mot, ils veulent i-ompre le lieu qui unit notre religion, nos mœurs et par conséquent notre langage à Fantiquilé.

Les études classiques, faites même de la manière la plus négligée , présentent encore un autre avantage , moins élevé , il est vrai , mais Lien pîus étendu : c'est celui de bien nous enseigner notre langue. Sous le rapport de la connaissance de leur largage, les Espagnols sont supérieurs aux autrjs peuples de l'Europe; ils ne le doivent qu'à la facilité qui leur est donnée par le clergé d'apprendre le latin. Indépendamment des vingt-deux universités , il v a cent trente villes qui ont des collèges royaux. Tous les cours y sont gratuits , et le nomljre des étudians s'élevait, en 1825 , au delà de trente mille. D aorôs le rapport que l'université de France vient de publier, elle compte cinquante quatre mille éludiaris dans les lycées, collèges communaux ou pensions particulières ; et comme notre population est triple de celle de l'Espagne, ou voit qu'elle a sur nous au moins l'avantage du nombre, et encore les étudians des fondations faites en Espagne par le clergé ne sont pas compris dai:s ce nombre.

Les établissemens d'éducation publique réunissent à Paris tout ce qu'on peut désirer de zèle et de talens. lïors de cette capitale , ils sont pitovables à tout égard ; nos provinces sont descendues au niveau de l'Angleterre. Il ne reste plus à celle-ci que quatre fondalions catholiques, savoir:

les deux universités d'Oxford et de Cambridge, et les deux écoles incorporées de \^ incliester et d'Eton. Là , les études sont pures et classiques. Mais comnne la religion protestanle s'est trouvée aussi inhahile à fonder des écoles que des hôpitaux ou des paroisses , l'enseignement est devenu le commerce des plus igi:orans mercenaires. Alors les premières familles ont envahi ces anciennes universités, et y ont établi un tel système de dépense , que les gens d'une fortune modérée en ont élé posiliveraenl chassés. Je n'ai jamais connu de négociant qui v ait envové ses enfans. Sur quarante-deux collèges fondés à Oxford et à Cambridge , il en est trente à peu près désertés; et si nous en exceptons les jeunes gens qui, pour prendre leurs degrés et obtenir leur diplôme de docteur en loi ou en médecine , viennent y passer une année , les deux universités ensemble ne foui"nissentpas annuellement cinq cents érudits à la société.

Les connaissances classiques ne sont donc pas, en Angleterre , mises à la portée des rangs inférieurs de la société. La bourgeoisie envoie ses enfans dans des écoles privées. Par qui sont tenues ces écoles? Par îel militaire , tel légiste ou tel douanier qui a été expulsé de son corps , tel manufacturier, négociant ou boutiquier qui a échoué dans ses entreprises, et surtout par les ecclésiastiques sans ouailles. Ils s'établissent dans les enNarons de Londres , et trouvent facilement des maîtres à tant par heure. Les enfans se trouvent aussi; la difficulté est de les conter.tcr afin de les consen'er; on la résoud en leur donnant beaucoup de nourriture et peu de travail ; mais, le travail de l'cifanl ne coûterait rien , et sa nourriture coîile beaucoup; le prix de son éducation est donc tel que les classes mitoyennes ne peuvent pas v atteindre. En résultat, dussé-je contrarier toutes les notions reçues, je n«aiiitiet!S (|ue , si e:i Arglelerrc les conuai>saucPs classiques ont autant de profondeur

Page 1