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CHAPITRE IV

DES CHARITES PROVENANT DES FCNDATIOTïS EN ANGLETERRE £T EN FRANCE.

Les meilleures constitutions , et les seules au reste qui aient duré , se sont faites sans législateurs et dans un ordre naturel. Il a fallu cet état de corruption ou plutôt d'imbécillité législative , dans laquelle sont tombés les modernes, pour s'imaginer faire ou changer des lois dans des sociétés déjà formées. Il n'est pas de génie humain qui puisse prévoir les effeîs que produira sa nouvelle législation ; la preuve en est frappante par ce qui est arrivé en A'» ;leterre. Le célibat du clergé , qui faisait partie de la constitution de ce royaume , a été aboli , et les ennemis mêmes de celte mesui-e n'ont jamais soupçonné les désastres qui en seraient la conséquence. J'ai donc cru devoir consacrer ces trois premiers chapitres à l'ordre de choses que le mariage des prêtres a produit. On voit par le premier que l'insfliulloa du clergé , au lieu d'être , comme par le passé , une Institution tutélaire , est à présent une institution coûteuse et corrompue ; que l'institution des charités faites officiellement est une instilullon coûteuse et cruelle et que l'Institution des charités faites par des laïques est une Institution coûteuse et ignominieuse.

Nous entrons dans l'analyse des institutions communes à toute l'Europe; elles pourront donc amener des comparaisons. Le peuple , avant l'ilablissement du christianisme , vivait sous les lois de l'esclavage ; s'il ne profitait jamais des grandes prospéfités de ce monde , il ne lomball jamais dans

«Vexccssivcs adversités, puisque, dans tous les cas , il était toujours lofjé, nourri et habillé par son maître. Le système de la féodalité fut un adoucissement à celui de l'esclavage; le vassal coiilinua à être logé, nourri et habillé, mais des lois ou des usages fixèrent la quantité du travail qu'il devait à son seigneur.

Quelques manufactures s'établissent ; les manufacturiers cl les marchands , barrasses par les gens de guerre que tenaient les seigneurs, se forment en corporation, choisissent des localités et les entourent de murs. Que seraient devenus les ouvriers dans leurs maladies ou dans le manque d'ouvrage, si les ordres religieux, également malt aités par les gens de guerre , n'étaient venus dans l'enceinte de ces murs y établir des hospices et des hôpitaux ^ Si les ouvriers perdaient la sécurité d'existence qu'ils trouvaient chez leur seigneur, ils passaient de ce moment sous la tutelle d'hommes voués au célibat ; ces hommes étaient conséquemment dégagés des embarras de ce monde; bornés dans l'enclos de ces murs, il fallait s'y faire un état, une occupation , s'y créer une importance ; ne fût-ce que pour avoir des vassaux , ils protégèrent les faibles. Parlant à un lecteiH- mondain , je ne donne que des motifs mondains, et je sais qu'il y en a eu de plus élevés; il suffit à présent dt^ dire que ce n'est que sur ces anciennes fondations catholiques, que les malheureux trouvent encore aujourd'hui à Londres quelques soulagemens dans leur misère.

Je ne parle pas des hôpitaux militaires: ils sont tenus, à Londres connue à Paris, avec une dignité convenable; je parle des hôpitaux civils , et je les diviserai en deux classes : les hôpitaux modernes, qui ont été fondés par Londres protestante; et ceux qui, formant les débris des fondations de Londres catholique, échappèrent à l'incendie de 1666, après avoir échappé aux Tudors plus incendiaires que l'incendie.

^„,, NomtieJeliU.

1I02. Fondation de l'hôpital de Saint-Barthéleniy,

sous Henri i^"^, contenant en lits l^.^jo

I2i3. Celui de Saint-Thomas, sous le roi Jean. . loo iSyo. Celui de la Chartreuse, sous Edouard m.. . 80 i552. L'hôpital du Christ, avec ses dépendances,

sous Edouard vi, pour les orphelins. . . . 2,200 i553. L'hospice de ïîride\vel, pour cent orphelins, et celui de Bethléem , pour deux cents aliénés ; ce qui ne fit qu'une fondation sous

Marie 3o<r»

i6o4' L'hôpital d'Emmanuel, par lady Dacrc, sous

Jacques i"^"^ 5o

Total 3, 180

La religion catholique est grande dans ses charités comme dans son cuile ; aussi les hâlimcns destinés aux malades ou aux pauvres sont d'une nohle architecture, ont des cours spacieuses, .des escaliers éclairés, de larges corridors, des plafonds élevés, des salles immenses, des promenades Lien plantées; et tout cela fut fait dans des villes où les riches, à cette époque, hahitaient des rues étroites, des maisons sans luxe et même sans commodités. Ces beaux établisse— mens ont leurs dépenses assurées par des revenus en terres ou en maisons , et sont incorporés , c'est-à-dire que , sauf à rendre compte à l'autorité compétente de l'emploi du capital comme du revenu, leurs administrations peuvent acquérir, vendre, échanger et recevoir de nouveaux legs.

Indépendamment de ces lambeaux de la charité de leurs pères catholiques, les habilans de Londres ont encore conservé etaugmenté des fondations faites à l'époque de la création de* quinze anciennes corporations des marchands de laine, de cuirs, de poissons, etc., de leur cité. Elles consistent en petites maisons (alm houses) de deux pièces au rez-de-

chaussée et autant au premier éiajje, siiueVs (îans les environs <\c celte eapllalc. Chacune d'ellcN a pour attenant quelques toises de jardin et un revenu qui nssure l'esiatence de ses habitans. Cinq ou six de ces retraites sont en un seu[ corps de bâtiment et appartiennent à la mi^-me corporation; le chef de celle-ci en accorde la jouissance à de vieux ménages qui, de la même profession que lui, n'y ont pas eu les mômes succès. Rien n'est plus attendrissant que de voir ces réunions de Baucis et de Philémons, pouvant d'autant mieux se con>oler mutusUement que dans le cours de leur pénible carrière, ils y éprouvèrent les mêmes disgrâces. Il y a c<;nt douze de ces asiles, et ils ont ensem])le treize cent quatre-vingts habitans. Cette douce charité, mieux réglée que la nôtre à cet égard , a aussi plus d'étendue ; nous n'entretenons à Paris que six cent cinquante individus en ménage , et nous les tenons ensemble dans la ville.

Ce nombre de i,38o personnes joint à celui de 3, 180 que contiennent les six hôpitaux dont j'ai parlé, fonne un total de 4,580 malheureux secourus; les mutations se renouvellent à l'époque de leur guérison ou de leur mort. Si nous consultons les plans de Londres au seizième siècle , nous voyons que cette capitale ne pouvait pas avoir alors plus do deux cent mille âmes, et qu'indépendamment des établissemens ci-dessus, elle avait le clergé célibataire de ses cent quatorze paroisses et une multitude d'ordres religieux des dtux sexes, qui distribuaient des vi^Tes et des remèdes. On peut juger du repos d'esprit et de corps qu'éprouvait le rang inférieur de la société. Vovons ce qui, depuis la réforme, a été fondé pour lui par les diverses souscriptions ou les divers legs des quinze cent mille habitans d'une ville devenue !â métropole la plus riche comme la plus peuplée du monde chrétien, si toutefois ce bazar ne repousse pas cette antique confraternité crainte d'clre renié par elle.

Ana. Nomliie do lits.

17 19. L'hôpital (les Français réfugiés après la révocation de l'édit de Nantes 200

171g. Celui de Westminster. . 5o

1721. Celui de Guy 25o

1733. Celui de Saint-George 100

1739. Celui des Orphelins 200

1740. Celui de Londres pour les accouchemens. . . 5o

1745. Celui de Middlessex 80

1746. Celui de Look, pour les maladies vénériennes. 4o «751. Celui de Saint-Luc , pour les lunatiques. . . . 200 1758. La Madeleine et une succursale 80

Total i,25o

On voit qu'il ne s'est fait aucune fondation à Londres pendant les cent quinze ans qui se sont écoulés de i6o4 à 174g ; les confiscations des Tudors rendent raison de cette parcimonie. Quelque zèle pour fonder des hôpitaux se réveilla vers l'an 1720; en voici la cause : l'agiotage sur les actions de la compagnie du Sud produisit à Londres les mêmes ravages que le système de Law en France ; mais en même temps que nombre de familles furent ruinées, d'autres s'enrichirent par des transactions plus ou moins équivoques. Il y eut des remords et conséquemment des legs : un libraire, nommé Guy, qui, à l'âge de soixante-dix-huit ans , se vit comme accablé d'une fortune inattendue , fonda l'hôpital qui porte son nom. Cet exemple a donné quelque zèle ; il a duré quarante ans. Mais si , depuis ces soixante-dix dernières années, il n'a rien été fondé, ce n'est pas que l'agiotage n'ait aussi élevé des fortunes subites et d'une moralité équivoque -, toute confiance est donc éteinte; on a vu dans les pages précédentes pourquoi. Il est encore d'autres raisons que je développerai.

Qu'on ne s'imagine pas cependant venir comparer ces

( 66) dernières créations des protesfans à ces monumens des catholiques qui restent. On ne peut rien voir de plus mesquin, sous tous les rapports, que ces bâtimens modernes. Mais le trait principal , qui donne aux fondations des protestans un caractère si différent de celles des catholiques , c'est que celles-ci ont reçu à perpétuité des propriétés foncières dont le revenu peut faire face à la totalité de leurs besoins; tandis que ces fondations protestantes se sont fait incorporer sur quelques propriétés foncières , et attendent ensuite leur principale ressource des souscriptions annuelles.. Sauf les exceptions, les établissemens catholiques existent sur un re\enu solide, et les protestans sur un capital éventuel. Ces derniers n'ont donc qu'une existence précaire; et cela d'autant plus que les souscriptions annuelles se rétrécissent dans les années d'adversité, celles où Ici besoins sont les plus pressans.

Qu'on lise les rapports faits par les administrateurs de ces établissemens en 1826 , époque d'une grande catastrophe commerciale, on verra que, malgré leurs anxiétés, leurs appels à l'humanité publique, une partie des lits restèrent vides faute de fonds; l'hôpital maritime est tombé faute de fonds; l'hôpital, fondé en mémoire de la princesse Charlotte, n'a pu s'ouvrir faute de fonds; j'ai vu, dans le cours de mon séjour, tomber nombre et nombre détablissemens louables , faute de fonds.

Nous avons donc douze cent cinquante lits de fondations protestantes. Si nous les ajoutons aux quatre mille cinq cent soixante lits de fondations catholiques, nous trouverons que Londres et sa banlieue , peuplées de quinze cent mille âmes , ont cinq mille huit cent dix lits pour recevoir les malhem'eux de toute espèce; et encore ne les trouverons-nous que sur ce papier , car une partie n'est jamais occupée , faule de fonds pour cnirolcnir les malades.

Une fraction même de ce nombre «l'enfans ou de malhemeux effectivement élevés, soulagés ou guéris, nous paraîti-ait édifiante , si nous n'avions des objets de comparaison dans les contrées catholiques. Madrid, avec sa banlieue, contient précisément la dixième partie de la population de Londres; cependant cette capitale catholique a toujours dans ses établissemens de charité un nombre de lits occupes plus considérable que cette métropole prolestante. A Madrid , il n'y a pas de la<x> removal pour les provinces voisines ; il n'y en a pas même. pour l'univers ; bien au contraire; cinq hôpitaux sont particulièrement destinés aux Anglais, aux Italiens, aux Allemands, aux Portugais et aux Français; et tous les soirs, les membres d'une confrérie (A/ iSanto-i/^r/raartt/uf^) parcourent les rues de Madrid pour ramasser les pauvres sans asile et les mener dans un hôpital; là ils reçoiveat des secours jusqu'au lendemain matin.

Je vais donc me borner à parler de Paris; celte ville est sous nos yeux ; elle n'a guère que d'anciennes fondations. Avant la révolution , elles étaient toutes gouvernées par des administrations qui se composaient des chefs du clergé et de la magistrature , et la plupart desservies par des sœurs hospitalières. La révolution , en engloutissant les propriétés des hôpitaux , infligea plus de douleurs aux malheureux que ses excès n'en infligèrent aux riches. L'éducation de ceuxci leur fait trouver, même dans le dénûment le plus absolu , des ressources inconnues aux pauvres. Lorsqu'il n'y eut plus rien à détruire, on se mil à construire.

La ville de Paris fut chargée de l'administration des hôpitaux. Elle les a fait successivement tous desservir par les sœurs de la Charité, depuis le retour des Bourbons; aussi les dépenses se sont-elles réduites de vingt pour cent, et peut-être peut-on attribuer à la même influence ce fait ;

c'est que les guérisons dans les hôpitaux qui, les unes portant les autres, exigeaient quaranle-deux journées, n'en exigent plus à présent que trente-cinq. Je présenterai à mou lecleiir le résumé de l'année iSaB, quant à ce qui regarde le nombre des malheureux secourus, puisque à peu de chose près, il est le même que celui des cinq années précédentes et des cinq années suivantes.

Voici l'extrait des comptes publiés :

1,522,529 journées dans les hôpitaux.

3,462,404 id. dans les hospices. 164,817 id. aux Quinze-Vingts , ou journées gratuites à Charenton ainsi qu'aux Sourds- Muets.

5, i49i75o journées , qui , divisées par 365 , font un nombre annuel de 14,109

Enfans âgés d'un jour à douze ans qui , ayant été

exposés , sont élevés gratuitement 21,077

Nombre d'individus constamment entretenus. . . 35, 186

Si nous ajoutons à présent l'effet des secours à domicile dont j'ai déjà parlé , et nombre d'établissemens que la famille royale ou certaines sociétés ont doté , nous trouverons que Paris entretient cinquante mille individus toute l'année ; et je dois faire observer que si ce nombre se borne là , c'est que les besoins s'y bornent aussi , sinon pour ce qui regarde les hospices, du moins pour les hôpitaux et les enfans. Il y a toujours un nombre de lits non occupés , et jamais individu estropié, malade, jeune, vieux ou pauvre, n'est refusé ; il n'est besoin ni de démarches ni de protection : beaucoup de ces établissemcns , sui* un billet du curé ou du

(69) médecin, envoient même chercher les personnes qui ne peuvent s'y faire transporter. Le curé n'a pas demandé à une femme ses certificats de bonne conduite pour la faire recevoir elle ou son enfant : il sait bien que souvent le physique n'est malade que parce que le moral n'est pas bien sain. Victime d'une imagination trop ardente , d'un esprit vif et léger, d'un cœur trop facile à émouvoir , elle a cédé à la séduction, et s'est ensuite flétrie dans la débauche ; mais c'est pour cela que le curé la soulage , qu'il la préfère , qu'il la recherche et qu'il doit la rechercher.

Paris, avec sa banlieue, est peuplé d'un million d'habitans. S'il est obligé de maintenir toujours 35,i86 malheureux, Londres, avec quinze cent mille habitans , devrait, pour offrir le même équivalent de secours , en maintenir 52,659 ; comme elle n'en maintient que 5,8io, on voit que cette métropole protestante ne suffit qu'à la neuvième partie de ses besoins à cet égard, et encore n'y suffit-elle que parce qu'elle fut catholique. Mais je n'oserais parler des vingt nouvelles villes peuplées de trente , cinquante , cent mille âmes ; leurs éfablissemens de charité sont précisément au niveau des peuples sauvages. Il est surtout une partie et une partie délicate dans laquelle Londres, ainsi que les provinces , sont sur le même pied : j'entends les secours dus aux enfans exposés. Mon lecteur a bien vu qu'il y a des hôpitaux pour les orphelins ; mais ils n'y sont reçus que sur des certificats qui attestent la bonne conduite desparens; et ce sont encore ceux-là qui n'ont aucun besoin de secours pour eux ou pour leurs enfans. Il semble qu'une société chrétienne doit prêter ses forces à ceux de se& membres qui en ont le moins; elle les doit surtout à ces êtres malheureux dont la mère n'ose avouer la naissance. Il est impossible d'en dire le nombre , puisque Londres se divise en une multitude de

( 70 ) sectes qui repoussent le Laplême de l'<^gli e anglicane , et que, d'ailleurs, beaucoup de parens s'abstiennent de faire baptiser leurs enfans ; cela se faisait aussi à Paris pendant la révolution. Mais on peut fuger d'une capitale par l'autre. Sur cent naissances , il n'y avait en France , avant la révolution, que deux enfans naturels ; cette proportion s'est élevée à onze pour cent pendant la révolution; elle a diminué annuellement, de façon à être réduite à sept pour cent. Puisque sur 96r>,r)34. naissances qui ont eu lieu de 1817 à 1826, il n'y a plus eu que 67, 3o/e enfans naturels.

On peut croire que ïa proportion en Angleterre n'est pas moindre, si toutefois elle n'est pas plus forte; mais au moins si , en France , le mal est Immense , le remède est équivalent. : tous ces enfans ont un avenir; et comme les suppositions ne sont jamais regardées que comme un chemin entre le faux et le vrai , je me permets de supposer que sans notre clergé, la moitié de ces enfans auraient péri. Leur sort à Londres fait encore moins frissonner pour eux , qui probablement ne verront pas le jour, que pour leur mère, dont un tragique breuvage a flétri à jamais la conscience et la santé. Klle était d'une sa: esse profonde cette loi d'Athènes par laquelle là séduction était punie plus rigoureusement que le viol. Pourquoi les jésuites et les niissionuaires iraient-ils faire des milliers de lieues et ramasser en Chine les onfans exposés? Qu'ils aîllenl à Londres, et j'ose assurer que leurs succès à cet égard Vonlribueraient à ramener à la foi catholique bien des gens dont la iMÎson commence enfin a s'éclairer h la lueur de (lambeanx aussi sinistres. Ce dernier siijét forme un la^bleau si repoussant que je me borne à en indiquer l'esquisse , et je poursuis ma marche. On voit que de l'adminlstralton d'hommes engages dans les voertx du célibat, les êlablisseniefis des pauvres ont passé

( 7^ ) à radministration de laïques , de gens du monde. Il est vrai qu'ils administrent gratuitement; mais j'espère que mon lecteur a une assez longue expérience des hommes et des choses, pour donner une juste valeur à ce jargon philosophique. Nous vivons, depuis le retour des Bourbons, sous un système représentatif et sommes par malheur représentés gratuitement. On a laissé à nos députés quelque part aux affaires; je demande a mon lecteur d'observer, et bien vile pendant que ce gouvernement dure , si jamais dilapidation des deniers publics fut plus étendue , et si jamais , sous le prétexte hypocrite de fonctions gratuites , on mit plus d'impudence à se munir soi et les siens de places lucratives. Passe encore de se jouer ainsi du public; il veut en résultat le supporter; mais des pauvres! Les religieuses et les ecclésiastiques seuls , disons-le , agissent gratuitement dans ce monde , et encore parce qu'ils espèrent que Dieu leur e*.) tiendra compte dans l'autre. J'ai sous les yeux l'état des dépenses de Bridewel; cet hospice, fondé en i553, a en immeubles un revenu assuré de treize cent cinquante-trois mille francs. Il est incorporé et soumis à la surveillance immédiate du corps municipal de Londres. Les directeurs sont choisis parmi les négocians les plus opulens, et ils ont tellement surchargé cet hospice de places , dans la suite des temps, que voici l'emploi qu'ils sont obligés de publier :

Salaire des officiers 4-8i,ooo

Divers repas des administrateurs 83,ooo

Réparations des bâtimcns , meubles , etc. 124,000 Nourriture, entretien, chauffage, éclairage et médicamens 665, 000

( 7^ ) A présent, je mainliens, et tous ceux qui ont quelque connaissance du maniement des affaires en Angleterre , maintiendront avec moi que cet hospice est de tous ceux de Londres le plus économiquement administré ; qu'on juge i\cs autres. Je ne mènerai pas mon lecteur à travers le détail des calculs de ce que coûte la journée d'un malade a Londres et à Paris; il sufifit de dire que , tous frais d'administration compris, les trois cent soixante-cinq journées d'hôpital ou d'hospice coûtent à Paris quatre cent vingt francs, soit un franc dix-sept centimes et demi par jour , malgré les grandes dépenses en linge qu'occasionnent soixante-dix mille mutations et neuf mille enterremens. Les enfans tenus dans les environs ne reviennent qu'à cent francs par an. LTne journée d'hôpital devrait coûter, à Londres, où tout est plus cher, un franc cinquante centimes ; elle coûte audelà de cinq francs. 11 est vrai que ces administrateurs gratuits dînent mieux que nos sœurs de la chanté; la ration de celles-ci est fixée ; et quoique médiocre , elles ne la consomment pas. Ayant fait vœu de pauvreté, elles ne se permettent pas même de vendre cette économie d'approvisionnement.Nousvoyons parles comptes de l'administration qu'elle passe au profit des hôpitaux : la philanthropie est de meilleur appétit.

Oue résulte -t-il de toutes ces prodigalités? je ne veux pas leur donner un autre nom. Il en résulte une calamité lerrihle. C'est que le public , témoin de tant de dilapidations, a successivement laissé moins de legs en faveur des établissemens publics. Qu'on s'imagine un pays dont le nombre des habilans a , depuis trente ans , augmenté dans la proportion de cent à cent cinquante-deux, dont les richesses ont, dans le monie intervalle de temps, plus que doublé, et dont les testateurs, après avoir joui de tant de

(73) prospérités, ont toujours été successivement plus parcimonieux dans leurs bienfaits à l'heure de la mort.

Le montant des legs fait pour l'établissement des écoles primaires comme pour l'encouragement des sciences les plus élevées , pour les chaires gratuites comme pour les corps savans , pour les missions comme pour les bibliothèques, pour le maintien des hospices ou des hôpitaux , pour le soulagement des prisonniers, pour le soin des aliénés ou pour l'éducation des sourds-muets , pour l'apprentissage des arts et métiers ou pour la distribution des secours à domicile , n'a pas , depuis dix ans , atteint annuellement quatre millions de francs en capital. La part des hôpitaux a été tout au plus d'un dixième , de manière que depuis quelques années on n'a pas ajouté plus de vingt mille francs de rente à ce que possédaient tous les établissemens publics de l'Angleterre ; et combien est pitoyable pareille somme, relativement à l'accroissement de la population et de la longévité humaine, à la dépréciation de l'argent, et relativement surtout à la magnificence des monumens qu'avaient élevés leurs aïeux ! Cependant , en Angleterre , à l'exception des terres qui vont de droit au fils aîné , la liberté de tester est indéfinie. Mais, que dire? Il est des gens qui se font un scrupule d'aider de leur nom et de leur argent un système aussi invétéré de dilapidation que celui qui existe pour les deniers du pauvre. Les choses en sont arrivées à ce point, que Londres qui, ne contenant que la huitième partie du royaume , contient au moins le quart de ses richesses, Londres , où l'on donne l'argent aussi facilement qu'on le gagne , n'a pas contribué pour la douzième partie aux quatre millions de legs qui se sont faits, année commune, depuis dix ans. C'est donc à la simplicité des habitans de la province que les pauvres doivent

( 74 ) ic peu de legs qui mainllennent à peine ce qui existe. Mai5 que mon lecteur ne se laisse pas lout-à-fait séduire par ce vain prétexte ; il n'y a plus de legs en Angleterre en faveur des pauvres, parce qu il n'y a plus de confession. Voilà la vérité , et c'est ici que l'action du clergé sur la société déploie sa force tulclaire. Sauf quelques louis donnés comme offrande dans les églises, ou abandonnés par une pitié transitoire , ou arrachés par l'importunilé exercée dans les salons, personne, à l'exception de ceux qui établissent leurs enfans , ne se dépouille de son vivant; et même trèspeu de gens peuvent le faire. La prudence , les craintes et les besoins augmentent avec l'âge. D'ailleurs l'on a des enfans ; si l'on n'en a pas , on a des parens, ou à établir , ou dans l'embarras, ou pauvres; si l'on donnait, ce serait là qu'on donnerait; mais le temps s'est passé : on n'a rien donné, même là, et l'on est au lit de la mort. Le riche se décide plus péniblement à quitter la vie que le pauvre ; mieux nourri pendant sa vie, il supporte une plus longue agonie ; il a le temps de réfléchir et de se souvenir qu'il fut élevé dans le culte catholique, que dans sa jeunesse il se confessa et communia; et ne fût-ce que pour retrouver quelques liens avec ces premiers temps d'innocence et de bonheur, il fait appeler un prelre. Le prêtre est là ; il y est pn juge; son pénitent a, dans l'administration ou dans la magistrature, comme militaire, agriculteur, ou négociant» commis de ces fautes dont le public a clé victime plutôt que des individus; à qui restituer? Aux pauvres : ce bien est leur patrimoine. Il ne s'agit pas ici d'établir ou de tirer d'embarras sa famille; on n'en a pas le droit. El quelle sublime institution que celle qui fait profiter les pauvres des torts qu'a éprouvés la société , eux envers qui la société paraît en avoir de si graves ! Les pauvres dtirent donc rester sans res-

( 75 ) source en Angleterre du jour où la confsssioii y fui abolie; tous les beaux établlssemens de l'Europe catholique en faveur du pauvre sont dus à la confession : elle seule reveille les remords et leur donne du mouvement.

Certes ils devaient être bien vifs en France , à une époque où elle était relativement plus riche qu'aujourd'hui , j'entends lors de la première paix, en 1801, qu'il s'était établi un espèce d'ordre plus déplorable peut-être que le chaos. Les riches, depuis dix ans, s'étaient abrités dans les campagnes ; ils n'avaient employé leur fortune ni en bâlimens, ni en mobiliers , ni en train de maison ; ils rentraient dans les villes chargés du fruit des déprédations commises sur les propriétés du clergé et de la noblesse en France d'abord, et ensuite dans le reste de l'Europe. La mort ne laissait pas de frapper certains d'entre eux, et cependant, même pendant cet intervalle de 1800 a i8o4i les donations aux hôpitaux ne se sont montées, année commune, qu'à cinq cent (rente mille francs. On ne doit pas s'en étonner; il n'y avait uresque plus de prêtres et par conséquent de confesseurs.. Le même principe, qui les avait fait massacrer ou bannir, agissait pour empêcher qu'ils ne se recrutassent ; ce principe, quoique très-actif encore , a été comprimé : on semble supporter que le sacerdoce tâche de remplir ses rangs ; il a eu plus de succès qu'on ne l'aurait cru, et les remords ont pu enfin trouver quelque soulagement. Les hôpitaux , depuis le recrutement du clergé , c'est-à-dire depuis une dixaine d'années, ont obtenu annuellement deux millions et demi de legs ; mais ils ont vu ces legs s'élever, ces deux, •dernières années, à quatre millions et demi.

Encore le public doit-il, dans son intérêt, regarder les besoins des hôpitaux comme bien moins pressans que ceux du clergé pour réducalion de la jeunesse: il n'avait depai:>

( 76) dix ans hérité, année commune , que d'un million et demi, lorsqu'en 1827, il a reçu au-delà de huit millions. Qui donc a donné ces énormes sommes? Certes, ce ne sont pas les royalistes; on ne leur avait guère laissé à donner; ce n'est pas d'ailleurs à eux à réparer les brèches faites à la civilisation ; ils se sont assez épuisés à la défendre. Et encore ces sommes ne sont que celles qui , on peut le dire, ont échappé au conseil d'état ; car il fait et défait les testamens ; il donne à des individus d'une existence toujours précaire et mondaine , souvent corrompue , ce que le testateur avait donné à une corporation pour des œuvres ou des éludes religieuses. Quand verrons - nous disparaître ces lois qui viennent soumettre aux attaques de la cupidité d'héritiers souvent collatéraux, les dispositions qu'a faites un homme à cette heure de la mort où, élevé dans une sphère plus pure , il se croit en présence de l'Eternel et peut voir d'un autre œil les transactions qu'il a faites dans ce monde ? C'est donc cette fatale institution, à laquelle les testateurs s'efforcent d'échapper, qui nous empt^che de connaît! e l'étendue de la charité française ou plutôt de la charité catholique : car la France contient plus d'un million de protestans ; un grand nombre d'entre eux se trouvent à la tête de nos manufactures et de notre commerce; ils sont nécessairement plus riches que le même nombre de Français. Certes, ces protestans ne sont pas restés neutres dans les déprédations de nos époques désastreuses , et dans la répartition de remords que fait la providence , ils ont droit à une ample quote-part , et cependant ils n'ont légué à leur clergé que la pitoyable somro.e de six mille francs cette année , et de onze mille l'an passé. Un protestant est-il donc moins généreux qu'un catholique !" Non ; mais les protestans n'ont pas de confession à l'heure de la mort. Certes, un protes-

(77 ) tant croit , et avec raison , à la probité des ministres de sa religion , mais il croit que leur dévoûment se porte d'abord sui' leur famille. D'ailleurs, la religion protestante est devenue une religion négative : un prolestant borne ses devoirs à n'être pas catholique.

Après avoir établi ces faits matériels, dont la vérité ne peut être contestée, dois-je ne rien dire sur ces rapports moraux qui contribuent si efficacement au soulagement du pauvre ? j'entends la différence des services de gens mercenaires , tels que ceux qui sont dans les hôpitaux en Angleterre , avec les soins de ces sainté's femmes qui soignent les malades par religion. Comparerons-nous l'éducation, les formes, les attentions de gens qui viennentfairelant d'heures de garde pour un tel salaire, à ceux des ecclésiastiques ou des religieux qui volontairement veillent nuit et Jour ? Mais ici je ne demande pas à mon lecteur de m'en croire, je demande qu'il voie. Il y a mille lits à l'hôpital Saint - Louis , on y envoie les gens attaqués de scrofules , de chancres , de teigne, d'épilepsie, enfin de toutes les maladies les plus repoussantes= Cet hôpital est desservi par des religieuses cloîtrées, les dames de Saint-Augustin ; elles ne sortent de leur profonde retraite que pour aller faire les pansemens des malades. Un des pansemens de la journée a lieu à quatre heures après midi ; l'entrée de l'hôpital est libre ; qu'une saillie de cœur y porte mon lecteur : il y verra le plus beau spectacle de l'univers. Un grand nombre de ces dames étaient d'une naissance élevée, d'une fortune indépendante; toutes sont d'une éducation distinguée ; elles ont tout sacrifié pour venir se vouer à une profession où les sens délicats du toucher et de l'odorat sont constamment attaqués et blessés; les voilà s'exposant, par les soins les plus humbles et les plus minutieux , à La contagion de maladies

( 78) «léscspdranles. Il n'y a que le plus haut degré de verlu qiM puisse venir braver le plus haut degré d'infortune , pour la soulager et la décider à la résignation.

Tel est donc un des traits les plus caractéristiques de la catliolicité , c'est de rapproclier quelques-uns des heureux de ce monde du pauvre pour s'en occuper, et lui (lnnn<'r par là une de ses plus >Taies consolations. Et pourquoi voyons-nous nos ouvriers rappeler sans honte qu'ils ont été à l'hôpital? parce que c'est la seule occasion de leur vie où ils aient pu vivre dans Ja société de personnes dont les manières sont douces et (?!éganlcs. Nous avons pu en juger. Feu FaLbé Carron , auteur connu par d'excellens omTag^'s ascétiques, avait fondé un hôpital à Londres. Il était exclusivement destiné aux émigrés français; mais les Irlandais établis à Londres en connaissaient le fondateur, puisqu'ils étaient catlioliques ; les voisins étaient proleslans , mais ils le connaissaient aussi , et tous dans leur détresse essayaient de frapper à sa porte. Il n'était pas donné au saint abbé d'en refuser l'cnlréc. Le malheureux , une fois là , vovait des hospitaliers volontaires s'emparer de lui et apporter de l'eau, du savon , des éponges; ses mains, ses pieds, ses cheveux étaient scrupuleusement soignés ; on le revêtait de vêlemens propres, de linge blanc ; il était transporté dans un lit au pied duquel on mettait une planchette portant ce mot : Confession. Un ecclésiastique arrive pour lui et pour lui seul. Le malade embrasse avec joie cette occasion de dire ses fautes, parce qu'elle est une occasion de dire ses besoins, ou plutôt les besoins des siens; car lui n'en a jamais eu moins qu'à présent. Les souvenirs sont tendres dans , le malheur soulagé ; sa femme , sa fille seraient heureuses si elles obtenaient tel travail, telle place; tout est écouté , tout est promis et tout sera lenu. Le pr«}lrc , après avoir

(79) mis à Taise l'esprit de ce malheureux, et pour le présent et pour le futur, et pour ce monde et pour l'autre , le quitte , tourne la planchette ; on lit : Communion. Le Dieu des affligés arrive ; mais si le malade l'adore , c'est qu'il n'ose adorer les êtres divins qui l'entourent. Quoi! accahlé de maladies et d'infirmités, à charge à sa famille , à charge à !,t& amis , à charge à lui-même , dénué des choses et abandonné des siens , il est tiré de sa demeure infecte , on lui change ses haillons, on le soigne, ou le console , et le voilà tellement relevé de son abattemenit , qu'il peut éprouver des joies célestes ! Il reçoit sonMJieu; à présent son âme se trouve dans le ciel, faites de son corps ce que vous voudrez ; s'il souffre , il offre ses souffrances à ce Dieu qui a souffert plus que lui et qui l'a souffert pour lui. Mais , ô miracle 1 il guérit presque soudainement ; et ici j'en appelle à un homme qui , s'il doit beaucoup de sa célébrité à son art, en doit bien plus à son génie naturel, M. Carlisle. Qu'on lui demande si, pendant le long cours de sa pratique dans les hôpitaux, il n'a pas toujours trouvé les catholiques plus faciles à guérir que les protestans. Peu préoccupé de préjugés religieux , il a cent fois fait, renouvelé et publié cette observation ; et ceci nous explique l'état de ce malfaiteur dont parle M"'^. de Sévigné. Etendu sur la roue après avoir été rompu , il dit à son confesseur qui s'efforçait de le soutenir dans sa douloureuse agonie : « Je n'ai jamais joui d'un aussi grand repos d'esprit. »

Ce n'est donc pas sur ces catholiques dans la détresse que doit se porter notre intérêt, puisqu'il y a des protestans dans cet hôpital de l'abbé Carron ; ils voudraient bien participer aussi à ces mouvemens d'àmes qu'inspirent et qu'éprouvent les catholiques. Mais où demeure le ministre , se tient-il en ville les jours ouvrables' oîÛ: non; on

( 8o ) dit que sa fille se marie, que sa femiTie esl en couches. D'ailleurs, qu'aurail-il à faire là' Je iiialarle élait un honnête homme ; on ne dit pas qu'il ait fait tort à personne ; si , par hasard, il éprouve quelques scrupules, qu'il se confesse à Dieu ; le minisire ne trouve rien à reprocher à celles de ses ouailles qui ne sont pas encore traduites aux assises ou étendues^sur la roue ; là où le procureur général n'a rien dit, il n'a rien à dire. Le protestant abandonné languit dans l'abattement et le cœur desséché, il meurt avant son temps.

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