‹ De l'action du clergé dans les sociétés modernesChapitre 5 sur 21 · D£ LA CUARITÉ EXERCÉE EN ANGLETERRE PAR DES LAÏQUES · texte numérisé non relu

D£ LA CUARITÉ EXERCÉE EN ANGLETERRE PAR DES LAÏQUES

Il eu est du corps polllîque comme du corps humain. Quand d'un état de maladie il passe à un état de santé , il le fait dans un ordre si naturel qu'il ne s'aperçoit ni de raccroissement de ses forces, ni de Tusage qu'il en fait ; quand, au contraire, d'un état de sanlé il passe à un état de maladie, il éprouve des inquiétudes , des douleurs ou des con>ailsions qui réduisent ses facultés à une inertie absolue ; chaque minute de pareille existence est marquée par des murmures, des contractions et d'inutiles efiorts.

Le monde , âgé de soixante-dix siècles , les aurait-il donc passés dans un état de maladie , puisque nous voulons repousser le régime dans lequel il a vécu jusqu'à présent? et les nouveaux principes d'existence , qu'on veut faire adopter, annonceraient-ils que l'univers arrive seulement à la santé , et qu'il peut se rendre indépendant du régime qui paraît l'avoir entravé jusqu'à cette époque moderne? Tel est le problème qui occupe et agite tous les esprits , surtout dans cet état de paix apparent dont l'Europe jouit depuis plus de dix ans, état qui laisse aux théories une liberté de développement que la guerre, dans ses terribles applications, n'avait pas permis pendant les vingt années précédentes.

La société est gouvernée par des lois qu'elle ne peut connaître que par l'expérience et l'étude ; c'est ainsi qu'elle a connu toutes les autres lois de l'univers. A présent , smtous les points de la terre , l'espèce humaine a été comp-

( ^3) tée et enregistrée ; nos savans Tonl observée dans toutes ses phases d'accroissement ou de decroissement ; il est prouvé que Tétat du célibat est dans Tordre de la Providence tout aussi bien que celui du mariage ; et dans un des chapitres suivans, je tâcherai de prouver pourquoi le nombre des célibataires doit, par la force des choses, s'augmenter successivement^ et pourquoi chaque chef de famille a et aura toujours plus de vieillards à soutenir. Notre existence est donc devenue et deviendra tous les jours plus pénible et plus précaire , surtout dans les rangs inférieui's de la société. A cela, a Providence, dans sa maternelle anxiété, nous a multiplié les secours en transformant une partie des célibataires en deux classes d'hommes soumis à une discipline particulière , le prêtre et le soldat : le prêtre , pour soutenir l'existence de ce père de famille par la religion, la charité, l'instruction, les conseils, enfin par la persuasion; le soldat, par la force.

Le système protestant a en partie paralysé cette bienveillante intention ; il a même accru le nombre des célibataires laïques en permettant, je dirai presque en imposant le mariage aux prêtres. Le sacerdoce s'est trouvé dépouillé de ses fonctions, et la société, découvrant alors qu'elles étaient indispensables pour son existence , fut forcée de se faire une obligation légale de cette même charité qui , jusqu'alors, n'avait été qu'une obligation morale. Nous venons de voir, dans le chapitre précédent, combien les lois sont impuissantes à suppléer aux actes volontaires de la bienveillance humaine.

Ce besoin de Tàmc a dû se satisfaire ; on a donc encouragé une multitude d'associations laïques pour distribuer aux nécessiteux des secours spirituels et temporels. Mais , étrangères les unes aux autres, ces associations ne mettent aucun ensemble dans leurs opérations, et conséquemment ne

peuvent pas même , enire elles toutes, pre'sentcr à la société la sécurité que donnait un simple curé de paroisse. Chez lui , la charité ne trouvait de bornes que dans la circonscription de sa cure; peu lui importait que les indigens fussent étrangers ou natifs, coupables ou innocens, jeunes ou vieux , religieux ou indévols: il suffisait qu'ils fussent ses paroissiens pour quMs eussent dr:,it à ses secours.

Chaque individu de l'empire était donc sous une surveillance spéciale , tandis que ces associations se sont presque toutes formées à Londres, comme si Londres était toute l'Angleterre; souvent aussi elles se forment en rivalité ou plutôt en liostililé les unes des autres ; car toutes prennent un objet spécial, et plusieurs prennent souvent le niéme, surtout pour la distribution des secours spirituels.

Nombre de sociétés religieuses se sont formées pour convertir, les unes, les juifs ; d'autres, les nègres; d'autres, les Turcs ; beaucoup pour régler la conduite des servantes, davantage celle des veuves. 11 y en a pour retirer de prison les débiteurs de petites dettes; il y en a pour empêcher rélargisscmcnt des débiteurs frauduleux , pour la répression des vices et la punition des criminels. S'il v a des sociétés qui se bornent à la conservation des mœurs , il y en a de plus ambitieuses qui veulent ramener les femmes perdues ou attaquer les abus qui se sont introduits dans le barreau . Celles-ci font des missions pour les soldats , celles-là pour les marins ; il y en a pour les pays étrangers comme pour le royaume, pour l'Inde comme pour l'Afrique; d'autres entreprennent les pays de montagnes ; celles-ci n'en veulent qu'aux plaines et les autres qu'aux îles. Il y a des so ciétés pour prêcher la croyance des anabaptistes, des unitaires, des méthodistes et enfin pour les mille et une autres sectes. Il y en a pour répandre la connaissance du christianisme sans sa pratique, comme pour répandre sa praliqu,e

sans sa connaissance ; îl y en a pour imprimer le texte des Écritures saintes sans aucunes prières , hymnes ou commentaires, comme il y en a pour imprimer les prières, les hymnes ou les commentaires sans le texte. Il y a des sociétés qui donnent leurs livres , il y en a qui les vendent ; plusieurs emploient des houtiquiers , d'autres des colporteurs. Et voilà la route que tiennent les hommes marchant aveuglément sans expérience ni doctrine.

Que si taut de sociétés se sont formées pour modeler, d'après leurs caprices , les gens d'un âge màr, on peut bien s'ima^^iner que l'enfance n'a pas été oubliée. La multiplicité des écoles établies par des sociétés religieuses est relative à la diversité de leur système ou de leur discipline, et la mécanique de Lancaster n'a pas été oubliée. Athènes n'avait cependant formé un peuple si spirituel qu'en s'opposant à ce que des individus pussent élever des écoles.

Cependant je dois dire que ce tumulte discordant de religions s'apaise à la voix de la religion anglicane, mais pour s'élever ensuite en un concert unanime d'imprécations contre cette Eglise qui , à elle seule, a usurpé le pouvoir , la fortune , enfin tout le fruit du pillage des biens catholiques; n'étail-il pas juste que les anglicans partageassent avec leurs coschismatiques ?

J'ai déjà dit que cette Eglise anglicane a enfin , depuis l'année 1818, formé une association dont le but est de réparer, d'agrandir ou de bâtir des églises de son culte. Le roi, la famille royale ainsi que leurs courtisans, les évêques, les chanoines ainsi que leurs femmes et leurs enfans , les grands seigneurs de la vieille aristocratie ainsi que leurs cliens s'y sont réunis et l'ont aidée de leur protection et de leur bourse ; mais la coalition de tout ce bel étalage de dignités et de fortune , dans toute l'étendue du plus riche des royaumas, a dû conyaincre , môme les plus orgueilleux de»

sectaires anglicans , de la nullité , de la stc/ ililé de leur système. Près de dix ans de souscriptions n'ont produit en tout que dix-sept cent mille francs ; le comité n'a bâti aucune église , comme on se l'imagine bien ; il a employé ce denier de la veuve à réparer ou agrandir à peu près cent cinquante églises, de manière à obtenir soixante-dix mille places de plus; et par son rapport, on voit qu'il n'a pu, hélas! en vendre que vingt mille. Ce comité de théologiens s'est pénétré des menaces faites aux riches de ce monde et des diffioultés qu'ils trouvent à faire leur salut ; ils veulent leur aplanir le chemin du ciel, cl dans un sentiment tout évangé'.ique , ces casuisles anglicans ne donneront point de places dans leur église tant qu'ils trouveront à en vendre.

C'est ici , je crois , le cas de dire quel est le caractère indélébile de toutes ces sociétés en Angleterre, et dont même ce le-ci n'a pu se dépouiller; elle a conservé , malgré les personnages augustes et respectables qui en foui partie, le goût du terroir. Cette association a été , comme toutes les autres, ce que nous appelons une affaire. J'ai vu naître, pendant trente ans d'observations , des centaines d'associations religieuses, morales ou charitables; j'en ai vu mourir autant; et leur naissance , leur vie comme leur mort ont toujours été une affaire. Cependant, entendonsnous : je ne trouverais pas dans le langage des termes assez magnifiques pour peindre l'humanité , la pitié , la générosité des Anglais. A la voix du malheur, ils donnent ou plutôt jettent leur argent avec la même facilité , et je dirai avec la même imprudence qu'ils le gagnent. Chacun de nous étranger ne paraissait les approcher que pour entonner quelques lamentations sur le sort de tant de nos compatriotes qui , certes, ne paraissaient pas nés pour subir de la Providence un traitement si sévère; et souvent nous revenions confondus d'avoir reçu de nos bienfaiteurs des remcr-

(47 ) cîmens pour leur avoir donné l'occasion de faire des sacrificeâ. Mais la générosité est une qualité, et la charité une vertu; aucun de ces personnages, qui donnent si noblement leur argent, ne donnent jamais leur temps ; et les gens, qui se font les fondateurs, les administrateurs, les moteurs de toutes ces souscriptions, font une affaire et la font lucrative.

Ainsi , toutes ces sociétés religieuses pour distribuer gratuitement ou à bon marché des millions de bibles, d'ailleurs inlisibles d'après la finesse du type et la grossièreté du papier, étaient mises en action par des fabricans de papier, des fondeurs de caractères et des imprimeurs , qui souvent même n'étaient pas de la secte religieuse dont ils répandaient le système. Toutes ces associations pour distribuer gratuitement ou à moitié prix des remèdes aux pauvres , pour traiter des maladies chroniques ou accoucher à domicile , sont fondées et administrées par des apothicaires , des chirurgiens ou des médecins sans diplôme ni clientelle , qui cherchent à se faire une réputation et une fortune ; c'est pour la même raison que les oculistes font souscrire le public pour la guérison des maux d'yeux et les bandagistes pour celle des hernies. Les gens, qui ne savent que lire et écrire, cherchent à faire souscrire pour des écoles gratuites , et ceux qui ne savent rien, pour des gymnases; généralement, toutes ces fondations durent jusqu'à ce que le principal fondateur soit riche ou mort.

En consultant les almanachs de charité ou les ouvrages relatifs à toutes ces fondations , on trouve qu'il existe en ce moment, à Londres, près de deux cent cinquante établissemens dont le but annoncé est certainement de coopérer au bien ; un peu plus de la moitié de ce nombre regarde la morale , l'éducation ou le prosélytisme de diverses sectes , «nfin de ces sociétés qui distribuent des liyres gi'aluitement

ou à moitié prix, qui enseignent des cnfans graluitenicnt ou à moitié prix, observant cependant que le uioilié-prI>c oLtient une préférence décidée; cela est assezMialiuel dans des sociétés qui ne sont que des entreprises niercenairef. D'ailleurs toutes ces associa'.ions n'elaleut que des clubs de jacobins déguisés , d'bypocrites rassemblemens de révolutionnaires; ces entreprises bibliques, ces envoie de miisionnaires, ces sermons de cliarilé , ces écoles lancastricnnes , ces sociétés philanlropiques pour la prospérité des ails et métiers, ces lectures publiques, n'étaient qu'une diversité d'attaques pour compléter le renversement de la chancelante Eglise anglicane , ou une tentative de soulever le peuple contre le trône ; et encore même ces motifs n'étaient qu'accessoires : le principal était de lever de l'argent sur le public.

Je me borne à parler des élablissemens où les estropiés, les malades cl les pauvres, dès long - temps rassasiés de nourriture spirituelle , sont enfin censés trouver quelques secours temporels et effectifs; je suivrai la comparaison que j'ai commencée plus haut entre Londres protestant et Paris catholique.

11 y a d'abord à Londres plus de vingt sociétés pour dispenser (dlspensary) gratuitement ou à un prix modéré des remèdes aux pauvres. Elles ont été suscitées comme je l'ai déjà dit , par des apothicaires ; et je demande si la société n'est pas arrivée au dernier ridicule , la charllé chrétienne au dernier degré de dissolution pour qu'on vienne pompeusement annoncer dans des journaux que le roi, la famille royale, la noblesse et le commerce se cotisent en emble pour donner quelques julcps aux indigens de tel quartier de la ville. Mais ce n'est pas de juleps dont le pauvre a besoin, c'est de pain ; et parmi les milliers de sociétés que j'ai vues naître et mourir, je n'en ai pas connu une seule qui

en distribuât; et quelle est la paroisse catholique dont le curé ou les couvens n'aient pas des remèdes à donner à u;i indigent qui se présente? Paris a une pharmacie centrale dans un local construit exprès : on y emploie les meilleures matières , les plus habiles chimistes ; on fournit des médicamens à tous les hôpitaux, les hospices , les prisons et les indigens de cette capitale; ce qui produit un renouvellement continuel , et encore on y éprouve des non-valeurs par les putréfactions. On peut juger des poisons qui se distribueraient dans ces vingt établissemens de Londres, s'il s'y distribuait quelque chose.

Le même ridicule ne s'attache-t-il pas à ces nombreuses et bruyantes sociétés qui, par des dîners, des bals et les noms les plus augustes, attirent des souscripteurs et font payer des sommes vraiment considérables pour distribuer gratuitement ou à un prix modéré des bandages, comme si la ville de Londres ne pouvait les distribuer elle-même ainsi que le fait celle de Paris qui, annuellement, en donne au-delà de trois mille?

D'autres sociétés appointent les indigens à tel lieu et telle heure pour les guérir , les unes des maladies de l'œil ou de l'oreille , les autres de la fièvre ou des maladies de peau; d'autres les appointent pour les vacciner, les baigner ou enfin les électrlser ; tandis qu'à Londres , ainsi qu'à Paris, il y a nombre d'hôpitaux soignés par les plus habiles médecins ou chirurgie;is, et que des heures sont fixées pour traiter les malades externes qui se présentent. Les services que ces sociétés pourraient rendre, deviennent ainsi inutiles , si toutefois elles s'étalent mises dans le cas d'en rendre aucuns.

II y a encore, par centaines, de ces associations qui se chargent de soulager les indigentes à l'époque de leur accouchement dans leurs propres demeures ou dans des maisons

( So ) qui paraissent prises à cet effet. Ces socléte's s'annonccnl nalurellement sous la protection de la reine , des princesses et des premières daines du royaume. On paraîtrait comproniellre de si grands noms, s il n'était Lien entendu que des femmes mariées seules ont droit à ces secours, c'cst-àdirc celles qui n'eu éprouvent aucun besoin ; et c'est ce que savent fort bien les promoteurs de ces nombreuses sociétis. L'ordre suit l'ordre. Les gens du peuple tiennent à honneur, et avec raison, de se marier, et quand ils le sont, c'est qu'indépcndamnienl de la profession qui doit les faire vivre , ils ont déjà leur mobilier, leur linge et quelques propriétés ; en voici la preuve. Sans aucune démarche préalable, toute femme enceinte à Paris peut venir accoucher à Ui. hôpilal désigné à cet effet ; et je vois par les états de 1823 que sur cinq mille deux cent trente-trois enfans nés cette année-là dans les hôpitaux , il n'v en avait que trois cent six de légilin.es. Les années précédentes et postérieures offrent les n.ênies proportions. On croirait , d'après les prospectus que ces gens publient, qu'il en est à Londres comme à Paris , où des femmes de qualité se transportent dans Icsréduiis de la misère. La chose n'est point ainsi; et je ne me pcinietlrai jioinl de blâmer à cet égard la conduite de personnes que je crois aussi susceptibles de hautes vertus et de pénibles sacrifices que quelles dames au inonde que ce soient ; mais l'usage ne le veut pas; tout Anglais trouverait fort mauvais que sa femme ou sa fille se missent à hanter les quartiers pamres de la ville et à y monter dans des greniers; Je dirai plus, elles n'y éprouveraient aucune espèce de sécurité maigre la sainteté de leui' minislère. Le mérite des associations, pour soulager les femmes en couche, se borne doncàenvover quelquefoisun louis à quelques-unes d'entre elles, par une sagc-femuie qui en garde lamoitié pour Kl peine, mais dont le mari avail clé promoleui' de la sociclc.

Des émigrés français peuvent, hélas î parler savamment sur la charité. Nous appartenions à tous les quartiers, à toutes les professions, à tous les besoins, à toutes les maladies; mais par la même l'aison que nous étions une identité de toutes les calamités humaines, nous appelions au secours avec une confiance chrétienne ; ignorant que la philanthropie était au commerce , nous battions la générale du matin au soir, noire almanach de charité à la main , pour rassembler ces comités de bienfaisance, et trouvions, à notre grande affliclion , que la plupart d'entre eux n'avaient d'existence avérée que sur les papiers publics , qu'on ne pouvait trouver le lieu de leur domicile et de leur délibération autre part que chez le traiteur : lui seul pouvait dire le jour de leurs rassemblemens à un dîner ou à un bal- D'ailleurs, une partie de ces sociétés, enregistrées successivement dans les almanachs, avaient péri, et j'ose bien dire que celles qui existaient alors ne vivent pas aujourd'hui ; mais en même temps, je vois par les almanacbs que , depuis la paix, qui ne date pas encore de quinze ans, il s'est fait au-delà de cinquante nouvelles fondations philanthropiques, et j'ose prédire que d'ici à quinze ans, il s'en fera encore autant. Onpeat s'en fier là-dessus au zèle des traiteurs.

Nous n'aurions d'ailleurs jamais rien obtenu de tous ces directeurs; ce n'étaient que des artisans auxquels nous étions peuagréables par nos moeurs et notre langage. Sauf très-peu d'exceptions, les gens du pays n'étaient pas mieux traités , quoique ces sociétés levassent alors sur le public un impôt annuel de plusieurs millions. J'en suis fâché pour la majesté royale , mais je crois que vingt sous confiés à un curé coopéreraient plus au soulagement de l'humanité que vingt francs donnés à toutes ces sociétés, dont le roi , la reine, leur famille , leur cour et leur noblesse sont annoncés comme chefs comptables.

Parmi les prétejidues ressources du pauvre , Je ne dois pas oublier de parler des sociétés amicales, puisque les riches les regard en l comme des motifs de sécurité. Il y en a en effet près de huit cents, et elles ont chacune de i,ooo à 1,200 francs de rente. Ce sont des tontines incorporées par acte du parlement, et en conséquence soumises à des règles invariables. Chacun des associés donne une somme fixe tous les mois, et après un certain nombre d'années , il a droit à un secours de tant par semaine dans ses maladies , et surtout à un enterrement décent à sa mort. Mais qu'arrive-t-il? Un grand nombre d'ouvriers s'enregistrent; ils font leur mise pendant un certain laps de temps ; mais les uns partent , d'autres se fatiguent bien vite de pareil impôt ; ils cessent de le payer et perdent leur droit ; comme les calculs n'ont point été faits d'après pareille inconstance , les tontines s'enrichissent sans que les tontiniers puissent profiter de ces bénéfices. Un acte du parlement finira par disposer un jour de ces économies en faveur des hôpitaux. Ces tontines ont d'ailieurs l'inconvénient de laisser le pauvre sous la direction du peuple. Un ouvrier est-il malade ? il lui faut, pour obtenir le secours auquel 11 a droit, faire tant de démarches, présenter tant de certificats que souvent il meurt avant d'avoir obtenu le secours qui l'aurait peut-être sauvé. Les dépenses de l'enterrement sont plus religieusement payées; le peuple anglais éprouve un profond sentiment des convenances à cet égard, l^is quel besoin a-t-onde toutes ces complications dans les pavs callioliques ? Enterrement ou baptême , l'église est toujours là pour recevoir ses enfans; et ici même à Paris, une administration a, d'après un tarif fixe , le privilège exclusif d'étaler des pompes funèbres pour le riche , i la charge de rendre gratuitement les derniers devoirs aux pauvres , de la manière ^ il est vrai , la plus modeste , mais la force dci clioscs

Tcxige Lien ainsi , comme le prouve le tableau suivant : Personnes morles en 1823 dans les ho- -j

pifaux 9îi82(

> 24,20b Personnes mortes chez elles et enterrées l

aux dépens du public. i5,o56 j

Personnes enterrées aux frais de leurs héritiers. 4-i664-

Nombre de décès en 1823. . . . 28,902

On voit que sur cent personnes qui meurent à Paris, il en est quatre-vingt-quatre qui ne laissent pas de quoi se faire enterrer; encore serait-il imprudent d'accepter l'héritage d'une partie des seize autres personnes autrement que sous bénéfice d'inventaire. Telle est la contexture de la société dans les villes les plus riches ; elle est encore plus frêle dans les campagnes ; mais leurs habitans dispersés peuvent mourir de faim isolément et tranquillement sans causer aucun ébranlement à l'édifice social. Les villes demandent d'autres soins, et il a fallu l'égoïsme ou plutôt l'indifférence et l'ignorance de la philosophie moderne pour abandonner 1« sort du pauvre aux soins de sociétés aussi scandaleuses que celles de Londres.

Je puis d'autant mieux finir ce chapitre en racontant l'histoire d'une association dont j'ai connu les plus exacts détails , que cette histoire est à peu de chose près celle de toutes ces sociétés. Un ministre méthodiste de la doctrine de Wesley avait succédé comme desservant à l'une des chapelles fondées par ce célèbre sectaire. La révolution française à son aurore enflamma les esprits en Angleterre bien plus qu'elle ne le fit ensuite à son apogée. Le législateur des méthodistes étant mort , leur unité se rompit , et il n'est pas de doctrine démagogique à laquelle leurs prédicans ne se livrassent. C'est dans l'état de fureur qui agitait cette secte que le ministre, dont je fais l'histoire , s'avisa de

composer nne liturgie ; il y avait inséré ane prière pour le roi : c'était déjà un point chatouilleux. Dans celle oraison , il paraissait s'en cire remis au Saint-Esprit pour inspirer au monarque des senlimens de méthodiste ou pour le punir de ses transgressions. Les contrôleurs de la doctrine wes— leveune qui, pour les inspirations et les punitions des rois, avaient des idées moins abstraites et voulaient un code un peu plus positif, révoquèrent notre ministre avec sa liturgie. 11 perdit son logement, ses émolumens el tomba , ainsi que sa nombreuse famille , dans la misère la plus absolue.

Il s'était fait des amis qui, dans l'ardeur de leur charité ou plutôt de leur jeunesse, proposèrent de le tirer d'embarras , en affectant de vouloir en tirer bien d'aulres. Eu effet, assuré du zèle de ses an>is, notre prédicateur fit imprimer quelques exemplaires d'un exposé où les misères du peuple élaient étalées ainsi que les movens d'y apporter quelques remèdes. Il s'agissait d'élever un hospice destiné à l'accouchement des femmes indigentes el mariées dans un quartier déterminé de Londres.

Toute fondation exige un patron; on aurait pris le roi ; mais les idées libérales étant alors en grande ferveur chez ceux dont on convoitait la bourse, il fut décidé qu'on demanderait sa protection à celui de ses fils qui lui donnait le plus de chagrin. Le prince accepta la présidence, et envoya cinq louis pour sa souscriplion. Ce nom obtenu, on écrivit aux grands seigneurs de ropposiiion de vouloir bien accepter la ricc-présidence. La plupart dentre eux acceptèrent et envovèrent deux louis.

Alors on répandit, par la voie des journaux, un prospectus armé de tous ces noms pompeux ; on en appela à la compassion publi(pie, el le rendez-vous des .-imes compatissantes fut donné, suivant l'usage, poîu- un jour fixe, à six heures du soir, tlav. le premier traiteur de Londres, 11

y vint au-delà de deux cents personnes : elles croyaient se coudoyer avec la plus haute aristocratie. L'assemblée éprouva donc un calme assez froid , quand on vit qu'il fallait dîner sous la modeste présidence d'un aldermau. A la fiu cependant la quantité passa pour la qualité, et les visages se déridèrent.

Le second service étant levé , le dessert servi , et la santé du roi hue , le pasteur monta sur la table ; là , il fit un discours sur l'objet du rassemblement de ses nouvelles ouailles. Il les félicita de savoir emplover leur temps et leur argent de manière à ajouter à leurs plaisirs tout en diminuant le malheur des autres. 11 proposa donc de faire instantanément une souscription de cinq louis par télé , ei fiait soa discours en laissant échapper que le dîner serait payé par la congrégation, épisode qui parut donner une grande salisfaction aux convives et surtout au traiteur , qui , parmi eux, ne reconnaissait aucune des hautes puissances qu'on lui avait annoncées, et qui, comme présideus, devaient répondre da la dépense du dîner.

Celui-ci fit donc sa ronde et sa recette. Alors un légiste lut les principaux articles du règlement: chacun des membres s'obligeait à souscrire à l'œuvre pendant trois ans au moins , dans le cas où sa fortune le lui permettrait; à lever dans l'intervalle le plus d'argent possible sur les personnes qui ne pouvaient ou ne voulaient pas venir aux assemblées ; il s'obligeait encore à donner tels soins que les directeurs pourraient exiger de lui , enfin à suivre les diverses règles imposées par les statuts, toutes règles cependant moins sévères que celles des chartreux ou des trappistes. La principale était d'amener le plus de monde possible à un bal qu'on fixa à trois mois de distance.

Ensuite on nomma, par acclamation , cinq directeurs de eelte œuvre. Un Français , auquel ou cro) ait beaucoup d<t

relations, fui <le ce nombre. Celte nomination faite, le président leva la séance, ce qui indique à chaque convive qu'il est obligé de rentrer dans le droit commun , c'esl-àdirc qu'il a , de ce moment, à se contenter de ce qui reste sur la table ou à payer ce qu'il demande au traiteur. En effet, on passa bientôt dans d'autres salles où des tables de jeux étaienl installées; les parties de wisk s'organisèrent et ne furent interrompues, dans le courant de la nuit , que par de nouvelles libations de vin , de thé , de café ou de punch, libations entremêlées de chansons analogues à la circonstance, composées el chantées par les poètes et les musiciens du traiteur. Chacun, satisfait de sa bonne action, tâchait d'en faire supporter la dépense à son voisin. On avait levé dans cette séance vingt-cinq mille francs; il en restait, le dîner paye, quinze nulle; mais les deux cents convives, cherchant el trouvant des souscripteurs annuels à un et deux louis par an , tous les jours de la première quinzaine virent arriver de nouveaux fonds; la brèche du diner fut bientôt réparée. Alors les directeurs s'occupèrent de nommer d'abord un administrateur en chef.

Ce fut donc notre pasteur qui fut chargé à la fois du spirituel el du temporel; on lui fixa des émolumens; il en fut également fixé pour sa famille : l'emploi de sa femme devait être près des mères, comme celui de ses filles près des nouveau-nés. 11 loua , répara el meubla une grande maison, el chacun des artisans employés était obligé d'amener des souscriptturs, ainsi que tous les marchands qui visaient aux fournitures qu'exigerait cel établissement.

Dans les trois mois, le bal eut lieu; il fut fort gai, au moins; mais toute cette gaîlé n'annonçait pas de grands résultais : les joueurs furent bientôt fatigués du bruit, de la poussière el de la chaleur. On ne put jamais leur donner cet lieureux abandon ou ce mouvement électrique qu'ils avaient

(57 ) éprouvé lorsque , rassemblés autour d'une lable , et d'abord attaqués par ie vin, ils le furent ensuite par l'éloquence, la poésie et la musique. Cependant nos brillantes hôtesses demandèrent un second bal ; on l'accorda à la condition qu'elles enrôleraient des souscripteurs et que , dans la quinzaine , elles feraient une levée de cinq cents louis pour l'œuvre. La somme fut dépassée de beaucoup ; mais sentant que la charité était épuisée dans le quartier marchand, on fixa les prochains rendez-vous dans celui de a noblesse, à la grande satisfaction de nos mondaines fondatrices; enfin , de dîners en dîners , de bals en bals et de quartiers en quartiers , la somme levée en trois ans n'allait pas à moins de 32o,ooo francs. Il est vrai que les traiteurs en avaient prélevé à peu près quatre-vingts; l'achat du bail de la maison, les réparations, le mobilier et les émolumens en avaient pris davantage , mais le ministre ainsi que les siens avaient vécu et bien vécu.

Quant aux femmes enceintes , elles n'avaient pas coûté cher : on n'en avait pas reçu une seule. Le légiste avait , dans les régleniens de l'œuvre , inséré l'article accoutumé et sacramental de toutes les sociétés de celte espèce : c'est que personne ne pouvait être admis aux secours sans être recommandé par un souscripteur de dix louis par an. Comme on n'avait ni cherché ni trouvé des souscripteurs de dix louis par an et que l'administrateur tenait strictement aux statuts, pas une femme enceinte n'avait pu être admise.

L'œuvre ne réussissait donc pas; que faire? Les directeurs crurent de leur devoir d'appeler les souscripteurs par la voix des gazettes. On fixa un rendez-vous à midi dans la maison même de l'œuvre ; là on ne devait ni dîner, ni jouer, ni danser; personne n'y vint. Alors, comme on en était convenu d'avance , l'assemblée , qui se composait du légiste et

du Français, fîl, dans les formes, à raJminisIrateur et à sa femme, une cession du bail, du mobilier et de près de 9,000 francs de renie qui restaient dans les fonds publics ; plus, mie cession de la nue propriété à leurs filles, afin quelles pussent se marier et par là remplir le but de l'œuvre , du lïinins inùireclemenl.

Une mala incorinue dénonce tous ces faits au chancelier; il mantla aux uirectears d'a{ porter personnellement les statuts de l'œuvre. L'un d'eux était mort, un autre était malade, Hn troisième, ré'léchissant que le mode de cette œuvre et ses résultats étaient un peu (lifférens de ceux de saint Vincent-de-Paul, partit bi'îu vile pour la campagne ; le légiste et le Français comparurent seuls , et de sa vie , lord Loughborough (c'était son nom) n'a éprouvé de fureur plus concentrée qu'il n'en éprouva en lisant ces statuts. Le légiste , plus jeune que novice , prévoyant le cas où quelques personnages pourraient bien venir souscrire dix louis pour mettre ensuite sur les bras de l'association des femmes enceintes, avait strictement fixé la circonférence des lieux où la personne devait être née, avoir été élevée et mariée ; il exigeait d'ailleurs qu'elle eût été si chaste avant le mariage et si fidèle après , qu'elle eût évité tant de fautes et pratiqué tant de vertus qy'à peine eût-elle été excusable d'être enceinte.

Mais cette fureur du chancelier éclata quand il apprit que l'assemblée générale , qui avait disposé du reste des fonds , s'était composée du Français et du légiste. Celui-ci, dont l'avenir se voyait menacé de ruine par ce sultan légal que s'est donné l'Angleterre , était en toute componction; mais les magistrats eu Angleterre sont très-indulgens pour les jeunes gens de leur robe; ce fut donc sur le Français qu'éclata la détonation. Qu'avait -il à lui dire? Il était aussi loisible à nu Français fivsi eu Viigleler e de se faire plii-

(59) lanthrope comme un protestant, qu'à un Anglais, enFrance, de se faire curé, jésuite ou missionnaire, pour exercer la charité comme un catliolique. Le fait était que notre chancelier anglais était humilié de ce qu'un étranger eût pris connaissance de l'allure de toutes ces sociétés philanthropiques ; cependant, il ne laissa pas de se calmer lorsqu'il vit que celle-ci avait hien exactement envoyé ses imhécilles de souscripteurs au temple de mémoire , en faisant insérer leurs noms dans les papiers publics; que l'argent avait passé directement de leurs mains à celles du traiteur et du banquier de l'administration. En résultat, depuis la réforme, jamais œuvre n'avait été administrée avec plus d'intégrité ; nonobstant ce, il obligea l'administration à publier la non-réussite de l'association et à offrir aux souscripteurs le remboursement de leur argent.

Les administrateurs ne craiguirent point les réclamations des cohues qui avaient dîné ; elles se composaient de eunes gens que l'espoir d'une orgie avait attirés. Le traiteur, en outre, avait fourni ce nombre de commensaux qu'il assure toujours à toutes ces sortes de sociétés. Ces habitués donnent avecplaisirleur cinq louis pour avoir l'occasion de joueravec des novices ; ils finissent en résultat par lever une centaine de louis dans chaque séance. L°s réclamations , que pourraient faire les danseuses, n'effrayaient pas non plus; elles auraient voulu voir les administrateurs de l'œuvre à la lé te des affaires du rovaume. On craignit de voir arriver les bonnes gens qui avaient souscrit un et deux louis par an , sans dmer, danser ni jouer et qui, depuis l'époque de leur souscription, ne voyaient jamais dans la rue uue pauvresse enceinte, qu'elle ne leur procurât la douce perspective de coopérer bientôt à sa délivrance. En effet, il en vint pour réclamer en tout deux cents louis ; on les remboursa, trop heiircux que la plaie ne fût pas plus profonde.

( 6o ) Je n*aî pas àc. pièces ofiîcIcUes à prcfsenler à mon lecleiir pour prouver la vcrilé de celle hisloire , mais je puis lui rendre croyable que quelques cent mille francs du bien des pauvres ont clé gaspillés par des laïques, à Londres , si des millions l'ont clé ici , à Paris. Il y a quatre ans que M. Boulard, de c'aaritable mémoire, mourut, destinant d'immenses sommes à des oeuvres pies. Entre autres legs, il laissa i,o5o,ooo francs pour entretenir à perpétuité douze pauvres septuagénaires successivement désignés par les douze maires de Paris. Cette somme, dans les fonds publics, donnait alors entre 5o et 60 mille francs de rente , en attendant un placement plus sûr el aussi avantageux. Le temps amène de belles chances ; à celte action d'une générosité , d'une magnificence toute catholique , M. lîoulard a donné des formes protestantes ; des laïques ont été chargés d'exécuter ses intentions; c'est comptant qu'ils onl trouvé son argent; c'est comptant aussi qu'ils pouvaient trouver douze pauvres septuagénaires; mais, hélas! eux seuls à présent peuvent se trouver; qu'on aille à Saint-Mandé ; on verra avec quelle économie procèdent des laïques. I^ simplicité dans le logement parait cire une condition obligée; cependant ce million a été dépensé à bâtir un vrai pavillon de Flore, et il ne reste pas un denier pour K's vctcmens-, la nourriture et l'amcublcnient. Si ce million eut été employé par ces mêmes jésuites sur lesquels tout le monde et les septuagénaires eux-mêmes tirent à boulet rouge, il n'y en aurait pas douze , il y en aurait cent d'entr'eux qui, depuis quatre ans, jouiraient de toutes les aisances de la vie. Qu'on observe que ceîlc administration laïque se compose du procureur-général de la Cour des comptes, des membres du Corps nmnicipal ou du Conseil des hospices , tous personnages h l'abri du soup^'on ; ils n'ont pas même dnié , joué on dansé.

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