‹ De l'action du clergé dans les sociétés modernesChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

EFFETS DES DIVERS SYSTEMES DE CHARITE SUR LE NOMBRE DES DÉLITS EN ANGLETERRE ET EN ERANCE.

L'histoire du monde, prîse dans son ensemble, ne nous présentait que deux systèmes d'existence pour le dernier ordre de la société. Que le gouvernement , antérieur à rétablissement du christianisme, fût monarchique, aristocratique ou démocratique , rien n'était plus indifférent pour le peuple : il était esclave; son maître seul trouvait plus ou moins d'avantages à tel ou tel système de gouvernement ou d'administration ; le bonheur ou le malheur de l'esclave dépendait de l'équité ou de l'injustice , de la fortune ou de la pénurie de son maître ; cependant ce derrrier avait , dans tous les cas , un intérêt pressant à la bonne conduite et au bien-être de ses esclaves.

Le christianisme a changé cet ordre; les esclaves sont entrés dans le même droit commun qui régissait les autres citoyens. Mais si, d'une part, ces esclaves n'étaient plus exposés aux caprices ou aux passions d'un maître , de l'autre, ils n'avaient plus aucun droit à sa protection dans leur enfance , leur vieillesse ou leur maladie. Leur sort se serait plutôt empiré qu'amélioré , si l'Eglise catholique , dans sa maternelle tendresse , n'avait placé à côté d'eux un sacerdoce célibataire pour éclairer et soutenir leur existence morale et physique. C'est par l'institution divine du célibat , institution inconnue aux anciens , que le peuple a pu conserver la sécurité que du moins il trouvait dans l'esclavage. Le protestantisme est venu essayer un troisième svs-

( 84 ) lème; le peuple a élc dégagé à la fois du pouvoir de roaction que les inaîlres exerçaient sur lui coinme esclave, et du pouvoir de persuasion que, comme cliriilicii , il accordait au sacerdoce. Il csl donc devenu libre de prit comme de corps. Qu'on me permette d'établir avec quelque précision ces trois différens systèmes d'existence.

Les esclaves seuls , dans l'ancienne Rome , se li^Taicnt aux arts mécaniques. Un ouvrier charpentier se cassait-il la jambe , son maître le faisait traiter; la famille de cet esclave continuait à être logée , nouiTie et velue comme par le passé : il en est de même aujourd'hui aux colonies fondées par les Européens dans le Nouveau-Monde. Si celte famille esclave avait été moins heureuse qu'elle n'avait droit de l'être pendant la sanié de son chef, on doit convenir que, pendant sa maladie, elle était moins malheureuse qu'elle ne reûl été dans un étal de liberté , abandonnée à elle-même.

Un ouvrier charpentier se casse la jambe à Paris ; on le porle à l'hôpital, où il est aussi bien et même mieux soigné que l'homme le plus riche chez lui; mais sa famille est privée des vingt-quatre francs qu'il gagnait par semaine ; ce salaire lui était cependant nécessaire pour subsister. La femme, avec laquelle il vit, va chez le curé; elle est probablement admonestée pour la nature de ses relations avec cet ouvrier; mais eu résultat le curé lui prociwera un bon pour se faire délivrer du pain par le boulanger ; si elle est enceinte, elle accouchera à l'hôpital; son enfant sera tenu en nourrice; ses aînés seront placés. L'ébranlement , dans toute l'existence de cette famille , est violent : cependant, si elle a été heureuse pendant la santé de son chef, elle ne le sera, pendant sa maladie guère plus il faut en convenir, que si elle eût été esclave.

Un ouvrier charpentier se ca^se la jambe à Londres; on

le porte chez lui. Proportionnellement au prix des choses, il gagnait heaucoup plus que le charpentier parisien ; mais qu'importe ce quïl a ou n'a pas gagne auparavant? il ne gagne rien à présent et il n'a rien. Il aurait pu faire des économies ; c'est un refrain usé. Les ouvriers ou plutôt les jeunes gens sont en général imprudens. Qu'on Llàme ou qu'on approuve , le fait est que la jambe est cassée et qu'il n'v a pas de pain à la maison ; l'idée de l'envoyer à l'hôpital ne passera par la tête de personne. On sait que pour avoir la chance d'y entrer, il faut trois mois de démarches et de sollicitations par de puissans protecteurs. 11 se trouvera donc un apothicaire qui , au risque de n'être pas payé , viendra remettre la jamhe ; mais pour vivre , chaque pièce du mobilier , puis le linge , puis les vctemens iront tour à tour chez un des sept ou huit cents prêteurs sur gages de Londres ; ils ne donneront qu'un tiers de la valeur , et encore sur le pied de vingt pour cent d'intérêt par an. Peut-être noire ouvrier aui'a-t-il préalablement trouvé quelques crédits ou quelques emprunts, mais une fois cette ressource épuisée et ce déménagement fait , le lien commun entre lui et la mère de ses enfans est rompu ; la société n'a plus aucun gage pour leur conduite ; ils vivront dans les cabarets ; lui, moitié par le vol , moitié par le travail ; elle , moitié par le vol et moitié par le concubinage. Je leui' défie de trouver d'autres ressources et je connais, à cet égard , Londres mieux qu'ils ne le connaissent. Si j'ai supposé une jambe cassée au lieu d'une maladie qui, en empêchant cet ouvrier de travailler, lui permît de marcher, ce n'est que pour qu'il ne se mît pas de suite à voler. On conviendra que si celle famille libre a été heureuse pendant la sauté de son chef, elle est pendant sa maladie bien plus malhemeuse que si elle était «sclave. Convenons d'un fait : dans l'état d'esclavage , le peuple est dcpcadaat des houancj; dans l'ctat de

llberîe, il Test des accidens de la v!e , et ce dernier jou" est pcut-clic plus lourd que le premier.

A pre'sent , que mon lecteur prèle quelque attention à ce calcul-ci, s'il veut avoir une idée bien nette de la société moderne. Nous avons vu plus haut que sur cent personnes, qui meurent à Paris, il y en a qualre-vingt quatre qui ne laissent pas de quoi se faire i-'nterrer; ce fait n'est point particulier h la ville de Paris : il est commun aux villes de province comme aux capitales de l'Europe. Lesdénombremens, que nous tenons de l'antiquité , nous donnent cette même proportion du nombre des esclaves avec celui des maîtres; cette proportion est encore la même dans nos colonies. La seule différence qu^il y ait entre les divers pays, c'est que dans les pays riches la main-d'œuvre est payée plus cher, et que cet ouvrier charpentier y pst mieux logé, nourri et habillé que dans les pays pauvres; mais tous les lundis, l'égalité entre tous les ouvriers de l'Eiuope se rétablit, quant à l'argent comptant : il ne reste un denier ui aux uns ni aux autres.

Yoîci la société. Paris, sur un million dhabifans, a 160,000 individus riches dont l'existence ne doit pas nous occuper; ils ont on ils gagnent plus qu'ils ne dépensent , puisqu'ils laissent de quoi se faire enterrer. Il reste donc H/j.0,000 personnes qui, comnie cet ouvrier charpentier, vivent de leur travail , mais tellement au joui' le jour que la mort les surprendra sans un denier. Ces 84o,ooo personiies sont aujourd'hui de l'âge d'un Jour à quatre-vingts ans, et suivant le cours ordinaire de la nature, ils ont , les uns portant les antres, trente-cinq ans à vivre. Us vivront trèsheureux, si la société, dans le cours de leur longue et laborieuse carrière, les soutient à quelques époques diflkiles; les uns, à leur entrée dans la vie; d'autres, au retour de l'âge; d'autres, à l'époque de Icuis maladies ou de leurs

(87 ) Infortunes ; d'aiilrcs , à l'époque d'une grande cherté de vhTcs ou du manque d'ouvrage. Sur ces 8^0,000 personnes, Paris, par ses hôpitaux , ses hospices et ses secours à do-: micile , en entrelient constamment l'équivalent de cinquante mille ; mais ces bienfaits se divisent pendant l'année entre cent cinquante mille personnes. Les enfans placés, les gens guéris ou morts produisent des mutations continuelles. Prenons l'ensemble : chacune de ces 84-o,ooo personnes est soutenue deux ans dans le cpurs de ces trente-cinq ans, les unes plus, les autres moins; mais on doit être convaincu que presque toutes , une fois ou l'autre , ont participé ou participeront à ce secours. C'est ainsi que ces divers individus peuvent conserver leur mobilier , leuv linge , leurs vê-^ temens, leurs outils, el au retour de la santé ou de l'ouvrage , renti'er dans leur preniîère prospérité,

La dépense de cè^ imrriense bienfait coûte moins do 10^000,000 par an , sur lesquels les divers établissement do Paris n*en ont çncpre que quatre dç revenu assuré ; le surplus de cette dépense se prend à présent sur les octrois. Chaque îndivid», complètement entretenu pendant douze mois, coûterait donc inoins de 200 francs, et cela grâce ^ux; privations, à la patience et aux travaux que s'imposent des ecclésiastiques et dc5 religieuses qui ont fait vœu de célibat et do pauvreté. Qu'on s'imagine quelle immense administraliou doit être celle de ces cent cinquante mille individus : il faut chaque année visiter le domicile des uns, connaître le mobilier et les besoins des autres ; il faut placer €eux-ci eu nomTice, ensuite faire élever ceux-là, et enfin les naettre en a^ppren tissage ; il faut en recevoir d'autres dans les hôpitaux et les hospices, et soigner leurs maladies. Si on livrait cette administration à ces laïques anglais, je ae àb pas ces philanthropes qui sont à la tête des sociétéa j^riyces; ce ne sont, comme on Ta vu. que des intrigans ;

J'entends ces laïques , ces négociant opulens qui administrent les hôpitaux publics, et qui vraiment sont des gens d'honneur, les 10,000,000 ne suffiraient pas seulement pour le salaire de leurs employés.

Avouons plutôt qu'aucun salaire ne peut suppléer aux œu\Tes élevées de la vertu. Autant vaudrait-il offrir une somme pour faire faire quelques poèmes du mérite de 'ceux de l'ilia'le et de l'Enéide; et encore, me soumettant aux idées matérielles, sur lesquelles seules le public et probablement moi lecteur cherchent aujourd'hui à s'éclairer, je me suis gardé de parler d'autres services que des semces matériels ; et cependant ce n'est pas seulement pendant deux ans et à certaines époques, c'est toujours et toujours qu'il faul que le clergé con>ole ces huit cent quarante mille individus, qu'il les instruise, les menace, les ptmisse ou les récoinpense, poui' leur faire supporter le spectacle de l'opulence, conlraslant d'une manière si frappante avec celui de leur misère ; car on suppose bien que dix millions ne soulagent pas tous le.> malheurs; mais accompagnés de si bons préceptes el de si beaux exemples, ils suffisent pour assurer aux riches une paisible jouissance de leur superflu.

Il n'en est pas de même en Angleterre; aussi est-elle le théâtre de tels acles de témérité dans l'exécution des vols, cju'ils font même un objet de vanité pour les Anglais. Tous les jours, on les entend citer avec complaisance l'audace et le sa:jg-lVoid emj>lovés dans ces sortes d'entreprise. Hélas ! que bisse-f-on à crain're à ces malheureux? Ils regardent l'échafaul comnio la (in de leurs j)cines. ^ raiment l'abandon, l'oubli, dans lequel le peuple est tombé, forme un système désespérant, je crois bien qu'il n'a pas clé prévu, ni ne pouvait l'èlre dans une pareille révolution: la dccoinpo;:ition des grandes masses est aussi lente que leur couiposiliou. Nombre des premiers réformateurs ctaicu l

( 89 ) des ecclésiastiques de mœurs plus austères peut-être que celles du clergé romain ; leurs controverses religieuses de celte époque ne tarissent pas sur ce sujet, et finissent par fatiguer tout homme qui a un peu observé.

Les peuples du nord vivent renfermés dans leurs maisons, et conséquemment dans eux-mêmes; leurs formes deviennent plus graves que celle des peup es du midi. Ceux-ci, vivant à Tair, communiquent continuellement entre eux ; et leurs idées, plus variées que profondes, sYpanouissent en toute liberté. L'orgueil de ces puristes anglais les égara; ils rompirent l'unité en ne reconnaissant plus le pape comme leur chef. La subordination qu'ils refusèrent à leur supérieur, leui' fut bientôt refusée par des inférieurs dont l'âpreté des mœurs ne pouvait être surpassée.

Un feu brûlant pour une secte religieuse quelconque se répandit jusque dans les dernières classes de la société. 11 n'y avait à cette époque que peu de communications, peu de commerce tant par mer que par terre, peu de villes, et conséquemment peu de distractions mondaines. Les sectaires vivaient entre eux, et se donnaient mutuellement des secours spirituels et temporels.

On conçoit aisément que celte fermentation ait pu durer long-temps dans l'ombre qui la couvrait; mais cette atmosphère putride devait successivement se dissiper à l'époque de la découverte des deux Indes, et d'après la position de l'Angleterre, qui sert comme d'embouchure au nord de l'Europe. Qu'en est-il résulté? C'est que tant de disputes vaines sur l'ordre spirituel ont desséché le cœur et dégoûté la raison de cette nation anglaise, si bien faite pour s'élever à un ordre sublime. Ensuite, tant de découvertes vraies dans la science de la nature depuis la botanique jusqu'à l'astronomie; dans les arts niécaniqucs , depuis la filature du coton jusqu'aux évoiulious d'une armée navale ,

( 9> ) iînfin, tant de découvertes vraies dans l'ordre matériel ont, depuis prôs d'un demi-siècle, exclusivement fixé l'alleution de l'Ani^lelerre. Les idées des Anglais ont donc de la rectitude, du positif, et ne se fixent qu'aux faits et à Texpérience. Il est difficile de se rendre compte pouiquoi les mômes causes n'ont pas produit les mêmes effets sur les csprils dans T Allemagne protestante. Là , les idées sont vagues, abstraites, mystérieuses, indéfinies, enfin d'une métaphysique si inintelligible qu'on finit par s'en impalienter- Qu'un lecteur aborde leups auteurs les plus célèbres; il se sentira rintelligencc dans un crépuscule perpéluel : c'est à ne pas s'en tirer; on voit que ces hommes-là ne sont pas à leur aise avec leur esprit. C'est le contraire en Angleterre. Tout y est net et vrai, mais sec et dur; il y a un vide dans l'ordre moral ; il y manque un clergé ; mais le clergé célibataire seul est vraiment clergé ; seul, il se rend intermédiaire entre Dieu et les hommes.

Faute d'être réveillée, la poésie de l'âme s'est assoupie eu Angleterre , au point qu'on paraîtrait vraiment ridicule, si l'on s'applaudissait d'avoir reçu une inspiration céleste ^^ si l'on se plaignait de manquer de ferveur dans ses prières, si l'on se proposait de faire une retraite spiiiluellc,un jeune ou un vœu pour soulager son cœur de (juelqi c repentir, si, ou énonçait quelque scrupule de l'aire certaine action permise par les loi:', lit les scrupules dans la vie religieuse ne sont ^utre chose que la delicalesse et l'homieur dans la vie civile, La contemplation des choses divines y serait prise pour un comble de folie. Tout cela appartient pourtant à noire nature humaine, et y apparru-nl forlenicnt ; ce qu'en France ou admire le plus chez les femmes est celle existence scrupuleuse.

Qu'on ne s'imagine pas cependant <pte les Anglais ne soient pas susceptibles d'enthousiasme ; qu'on lise leurs

poésies, et l'on se convaincra du contraire. Comme ils vî^ vent dans la solitude , bien plus que nous ne le fai-ons eu France , leur imagination l'emporte de puissance sur leur raison : ils ne sont étrangers à aucune passion forte et élevée , ni à ce'.le des armes, ni à celle des voyages ou des découvertes, ni à celle des sciences; leurs femmes obtiennent les applaudissemens publics lorsque, surmontant la timidité de leur sexe, elles dévoilent hautement un feu scr cret et sacrifient leur rang et leur fortune à l'homme pour lequel elles brûlent. Le fait est qu'eu Angleterre aucun ridicule ne peut s'attacher à quiconque s'enflamme; mais qu'il s'enflamme pour un objet de la création et non pas pour le Créateur.

L'Angleterre n'est donc jamais édifiée par ces nobles dé- Yoàmens, par ces subiimcs exemples que donnent ici journellement des personnes de l'un et de l'autre sexe, lorsque, brillans de jeunesse , de santé, d'esprit ou de beauté, brillans par leur rang , leur fortune ou leur éducation , ils abandonnent à jamais toutes ces jouissances, et qu'ils font vœu de pauvreté, d'obéissance, de célibat, pour ne plus s'occuper que de secourir les pauvres, de soigner les malades , de visiter les prisonniers et se livrer à l'éducation dos enfans ou à la conversion des criminels. Ce n'est cependant que par ce moyen que l'existence de la dernière classe de la société se trouve confiée à des personnes dont les formes sont nobles, l'esprit éclairé et le cœur attendri. Tout cela, depuis cinquante ans, a cessé d'exister en Angleterre , même par les souvenirs de la tradition ; oa n'y a pas même l'idée que les pauvres d'une paroisse puissent être entre d'autres mains que celle des marguilliers , les prisonniers entre d'autres mains que celles des geôliers, et les criminels entre d'autres mains que celle des bourreaux. Dans la nuit, les corps n'ont point d'ombre; la lumière

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seule les fait apercevoir, comme la vérité seule faîl connaître l'erreur.

L'homme ruine ou fautif ne cherche lui-même de ressources que dans son désespoir, el mon lecteur va voir que ■je lie ine livre pas à de vaines déclamations, et que lorsque les gens du premier rang, qui étaient appelés à de hautes vertus, ne se rendent pas à cette vocation , le dernier rang s'écarte bien vîle des sentiers de l'innocence.

Le gouvernement anglais, comme les autres gouvernemens, avait, jusqu'à celte nouvelle époque, regardé le crime comme une rare exception à l'ordre ordinaire des choses , et cela avec raison. Il n'avait donc jamais cru nécessaire d'examiner, de publier et de comparer la nature des crimes ou le nonibre des criminels.

Je me permis, en 1808, de traiter ce triste sujet à Londres, et entre autres choses, j'observai que dorénavaht chaque période de vingt ans verrait le nombre des habitaus s'augmenter dans la proportion de cent à cent vingt-cinq, et celui des criminels de cent à trois cents ; que , puisqu'en i8o5, le nombre des accusés était de 4,6oo, il serait, en 1825, de i4,ooo, en 1845, de 42,000, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le nombre des gens à pendre fût plus nombreux que ceux qui étaient intéressés à le faire, et que bientôt il serait nécessaire que tout le monde se mît en œuvre. On pouvait peut-être dire quelque chose de plus agréable et de meillem* goût; mais, à cette époque-là, les Anglais mettaient encore plus d'activité qu'aujourd'hui à répandre leur gangrène coiistilutionnelle chez les Kspagiiols et les Siliciens, sans leur parler des amputations auxquelles elle donne lieu. Alors, muni de documens officiels, je tâchai de remplir celle lacune. Mes assertions furent traitées de libelles ouirageans; elles n'étaient (pie de simples règles de trois appli(juées au nombre rclalif des luibilans cl des

criminels en 1^55, compares à ceux de 1785, et de là à ceux de i&^d.

Depuis cette époque , le gouvernement évite au public la peine de compulser les greffes : il publie annuellement le nombre d^xcusés amenés aux grandes assises. En voici un tableau qui prouve que ce n'est pas en vain qu'on détruit ou même qu'on change les institutions premières sur lesquelles la société s'est formée. Mais pour donner en France des idées justes d un pays où le prolestan'isme est arrivé à un haut degré d'intensité, on devrait traduire les ouvrages de M. Colqlioun ; il a fait à Londres, pendant près de quarante ans, le rude métier de juge de paix, et a solenïtellemcnt assuré qu'il n'y avait pas la dixième partie des délits dont les avî^eurs fassent mis en accusaîlon. En général, on peut croire les hommes lorsqu'ils s'accusent : celui-ci se désole de ce qu'il n'y a rien de pareil en France. Parmi les remèdes immanquables que le bonhomme suggère, il ne lui vient pas dans la tête qu'on pouvait prévenir le vol en prévenant la faim , en donnant à l'indigent ce qu'il volait pour vivre. Recevoir ou prendre, le pauvre souvent n'a pas d'autre choix. Les gros volumes de M. Cclqhoun firent organiser une nouvelle magistrature en 1798, avec carte blanche pour la dépense qu'occasionnerait TexécutioTi de tant de divers plans, par lesquels il s'agissait de mieux récompenser les délateurs, de paver les témoins , ce multiplier les recors, de punir plus vile et plus sévèrement; enf'a des ressources de protestans. On en va voir les effets par ce tableau : et peut-être trouvera-t-on que publier les prédictions de pareilles calamités était effectivement un libelle. Il se tient, indépendamment, quatre fois l'année, de petites assises , et la loi ou plutôt la force des choses a élevé successivement leurs jurisdictions sur des délits toujours plus graves.

IS ombre total «li: tlnci iniiécf. Année c«inraunc.

1765 à 17G9. . . 2,547 accuses aux assises Sog.

1810 à 1814. . . 3o,Gi3 G,i22.

1820 à 1824- • • G5,o26 i3,oo5.

182G iG,i47.

Que diront, eue rcpondrort-ils à pre'sent , nos colporteurs de constitutions? Atlribucronl-ils un pareil débordement à îâ guerre ? Nous leur répondrons que la paix a régné pendant la moitié de ces époques. L'attribucronl-lls à rélat de paix? Nous leur répondrons que, pendant l'autre moitié de ces époques , la guerre a écume la société. L'attribueront-ils à de gi'andes prospérités? Nous leur dirons que l'Angleterre a aussi éprouvé de grandes adversités. L'attribueront-ils à radvcrsilé ? Nous leur dirons que, dans certains intervalles, l'Angleterre s'est élevée aux plus grandes prospérités. En accuseraient-ils les mauvaises récoltes, le manque de travail ? en accuseraient-ils de trop belles récoltes, la surabondance de travail? Nous leur répondrons que dans les temps de paix conmie dans les temps de guerre , dans les temps de prospérité coninie d'adversité , de surabondance comme de disette , de travaux comme ic repos, le crime semé , planté , identifié dès l'époque de la réforme sur leur sol , a long-temps été gcué dans ses développeinens par les hautes vertus de quelques-uns des grands, et par Tinnocence des peuples ; mais une lois les bons germes détruits et étouffés, le crime a approfondi ses racines et successivement élevé ses rameaux, de manière à menacer la société entière de la couvrir de sou ombre sépulcrale.

Qu'auraient à nous répondre les Anglais si , pour nbu3 Venger «le ce Ion d'insulte , de morgue et de mépris enver-î les pays catholiques, qui fait l'âme de leur liltéi'ature , qui est empreint dans leurs écrits, leurs discours, souvent dans leurs actions, en voyage comme chez eux, nous appuyons sur les réflexions suivantes qui se présentent naturellement? Quand nous voyons multiplier à ce degré le nombre des crimes punissables par les lois , qui nous dira que ceux qui ne sont pas susceptibles d'une vengeance légale , ne se soient pas également multipliés? Qui nous dira donc que la Providence, pour punir le premier ordre de la société de ce pillage sacrilège des biens du clergé , pour le punir de trafiquer d'un sacerdoce à charge d'àmes, pour le punir de: ces contrais faits avec des publicains, au sujet de ces dîmes dont l'offrande fut faite par leurs aïeux au culte de l'Eternel, que la Providence enfin , pour le punir des énormitis que j'ai précédemment signiiées , ne l'ait pas condamné lui , premier ordre de la société , à l'ignominie de fléchir devant l'exemple de ces grossiers malfaiteurs , au lieu de les élever à la civilisation par l'influence de sa moralité et de son élégance? La corruption descend; elle ne monte pas; le connu mène à l'inconnu. Qui donc nous fera croire que ^ depuis les vingt ans seulement que cet horrible prodige, l'accroissement du nombre des crimes capitaux de 4686 à i6l4-7» sur une population de douze millions et demi d'habitans , a eu lieu ; qui nous fera croire que ces sortes de crimes dont Dieu seul et notre conscience sont juges, n'aient pas augmenté dans une égale proportion ? Qui nous fera croire que, lorsque les vols et les faux amenés en justice ont décuplé en quarante ans, une aussi effravanle progression ne se trouve pas dans les fraudes auxquelles donnent lieu les contrats privés , les tutelles , les fidéicommis et les administrations de propriétés publiques ou privées ?

Je me sens la force d'aller encore loiig-lemps Sur ce ton-là ; mais je ne ferais autre chose que de rendre d'injustes ouirai,es à d'injustes outrages. Certes, depuis cinquante ans, il n'y a pas eu de dégradation dans l'état moral des premiers ran:S en Anglctei're ; ils sont mâme moins nombreux qu'ailleurs les crimes atroces, tels que les meurtres prémédités , les empoisonnemcns , les incendies, les viols; le peuple n'est ni emporté, ni vindicatif; les formes rudes, qu'on lui reproche, ne sont dues (ju'à son excessif travail et à la séparation absolue dans laquelle il vit de ses supérieurs, séparation dont la religion catholique seule sait rompre les barrières. Les vols et les vols seuls s'y sont multipliés ; d'ici à vingt ans, ils s'y multiplieront bien davantage encore , et cela par une force irrésistible.

La société ne remplit plus, près des rangs inférieurs , les conditions premières et obligées de sa fonda ion- Le riche n'a été soulagé du soin cl des dépenses que lui causaient les esclaves, leurs femmes et ieurs cnfans pendant leurs maladies, leur vieillesse ou leur enfance , qu'à la charge par lui riche, de leur fournir, sur les trente-cinq ans qu'ils ont à vivre, des hôpitaux, des hospices, des secours à domicile pendant deux ans et des soins religieux pendant les trentecinq ans, !e tout administré par des célibataires d'une éducation disliïiguée et n'avanf pas surtout d'autre occupation. Telles sont les coudilioiis obligées i\v.s sociétés modernes; qu'on fasse attention que le prix <lu travail ou plutôt de la main-d'œuvre des artisans s'est naturellement établi d'après ces conditions.

Supposons la conduite la mieux réglée de cet omTier charpentier dont nous avons parle. Il sort de son apprentissage à vingt-un ans. Il ne doit rien ; il n'a rien ; mais s'il va peu à peu gagner jusqu'à quatre francs par jour, il est obligé de vivre au cabaret assez chèrement pour que nous

( 97 ) regardions comme un chef-d^œiivre de bonne conduite , lorsqu'à l'âge de trente ans, il a économi.^é cent louis pour se meubler et se marier. De Tâge de trente à quarante ans, il aura continué à gagner quatre francs par jour, et sa femme trente sols dans les momens que n'exigent pas ses enfans et son ménage. A quarante ans, il a dans l'ordre naturel quatre enfans ; aucun d'eux ne peut encore l'aider, et il est impossible que, jusqu'à celte période de son existence, il ait encore économisé quelque chose. La sociélé aura donc obtenu la main-d'œuATe de cet artisan à trop bas prix.

Si le bon ordre ne peut le tirer d'affaire , que fera donc le désordre? que deviendra cette nombreuse famille? car, enfin , notre charpentier tombe malade. Eh bien ! la société chrétienne, la sociélé moderne ne s'est établie que sous la condition tacite, condition fondée simultanément par l'usage, condition ulile an riche et nécessaire au pauvre, de prendre soin de celte famille dans son adversité. Nous avons vu que lorsque les ^lanufacluriers. pour éviter les exactions des gens de guerre, s'étaient choisis des asiles, et les avaient fait entourer de murailles, ils avaient été suivis par des corps religieux; ceux-ci destinèrent une partie de leurs membres à être médecins, chirurgiens, agriculteurs, boulangers, afin de pouvoir, dans les temps de calamité , nourrir et soigner les fam lies des artisans de ces manufacturiers. Sans ces corps religieux , chaque manufacturier aurait été obligé de loger, nourrir et entretenir les familles de ses ouvriers, mais à la charge par eux ouvriers de toujours travailler pour lui, c'est-à-dire à la charge d'être esclaves; dans ce cas, la main d'œuvre des ariisans serait revenue plus chère aux manufacturiers et conséquemment au public.

La liberté de l'artisan ne consiste donc qu'en ceci : c'est de pouvoir vendre son travail à qui bon lui semble. S'il est indépendant de son acheleui-, il n'en est

(9« ) rcdovahJc qu'à TÉt^lisc calholique; ft si la société obtient le travail de l'artisan au-dessous de sa valeur, elle n'en est encore redevable qu'à l'Eglise catholique. Mon lecteur a vu par le tableau que je lui ai donné , qu'il ne s'est pas fait en Angleterre une seule fondation depuis soixante-dix ans, et qu'il ne s'en est fait que très-peu depuis deux cent einqiiante ans, époque de la réforme. Cependant la population , en décuplant depuis cette époque, a diminué proportionnellement ses premières ressources; mais elles ont été encore bien plus diminuées par une cause dont on ne se doute guère : c'est par l'accroissement de longévité. Cet accroissement ne laisse plus aux vieillards qu'une très-pelitc fraction des secours qu'ils recevaient dans les hospices. Sur cent naissances, il n'arrivait, il y a deux cent cinquante ans , époque où se firent la plupart des fondations , que deux ou trois personnes à l'âge de soixante ans , et elles avaient, les unes dans les autres, cinq ans à vivTC; à présent , il V en arrive dix et elles ont douze ans à exister. Le séjour dans les hospices de Paris qui élail, il va trente ans seulement de deux ans et demi par individu, est à présent de sept ans; et je vois, par le rele>é d'un hospice de province fondé, il y a quatre-vingts ans, pour des vieillards infirmes de soixante ans, qu'autrefois ils n'y vivaient que trois ans, et faisaient ainsi place à d'autres vieillards malheureux; mais, successivement, ils sont arrivés à vIntc neuf ans el à priver ainsi leurs successeurs de tout asile; le tout à la grande gloire des médecins de Thospice, qui, successivement aussi , se croient plus habiles que leurs prédécesseurs.

Il faudrait donc, pour maintenir aux yielliards ces nw'mes secours que leur donnaient nos pères, il y a doux cent ciiiquanle ans, quadiupler d'abord le nombre des hospices, k raisoii de la popuhillon qui a quadruplé, el ensuite tri-*

picr oc quadruple à raison de racaoîssemenl de longëvîlé. Des corps de célibataires peuvent seuls surveiller et salisfaire les besoins de la société, et quand, à cet égard , un gouverniement détruit le clergé pour confier ses fondions sacerdotales à des négocions , parce qu'ils sont bonnêlcs gens, c'est comme s'il débandait son armée pour leur confier la défense et la gloire du pays, parce qu'ils commandent la garde nationale.

A présent je vais suivre la comparaison qui s'offre naturellement avec la France. Je ne parlerai pas des temps qui ont précédé la révolution ; les rangs inférieurs de la société y étaient soignés dans l'ordre moral et physique à ce point qu'il n'v avait pas annuellement plus de vingtcinq exécutions. La première époque de la révolution n'a pas dû augmenter le nombre des accusations, puisqu'alors aucun attentat ne constituait un crime; les premières dix années de la révolution écoulées, le nombre des crimes n'a guère dà s'augmenter, malgré le vide qui s'élabilssait tous les jours davantage dans les rangs du clergé ; la guerre épurait la société , et ceux des malfaiteurs , qui ne voulaient pas se battx'e, trouvaient à aller exercer dans l'étranger un proconsulat quelconque relatif à leur rang et à leur capacité. Voici le tableau des accusés traduits aux assises , à partir de l'époque du retour des Bourbons :

Années. Accusés,

1825, 1826 et 18^7, année commune. . 7,240.

Je ne laisse pas passer ce tableau sans y ajouter un Commentaire. L'année 18 16 produit 9,890 accusés aux

( loo ) assises. J'ai toute espèce de raison de croire qne ce nombre est plus que triple de ce qu'il était avant la révolution ; mais ne revenons pas sur le passé , et allons à l'année 1817. Elie fut une année de telle famine pour toute l'Europe qu'un officier de santé a prouvé, dans un mémoire à l'empereur d'Autriche, que ses suites ont coûté la vie à plus d'un million d'Allemands. La France eut au-delà de quatorze mille accusés traduits aux assises; c'était quatre mille de plus que l'année précédente. Une expérience faite sur trente millions d'habitans est une preuve incontestable que la faim surtout engendre le crime, et les riches doivent bien se persuader que la terreur d.s châtimens n'amènera jamais le pauvre à se laisser mourir de faim plutôt que de voler. On peut voir par là ce que pèse cette raison que donnent toujours les ^Anglais pour s'excuser sur leurs myriades de voleurs : c'est qu'il y a chez eux beaucoup à voler; mais il y a encore davantage à voler en Flandre et en Lombardie, pays les plus riches de i'Euiope, et l'on y dort les portes ouvertes.

Au reste, je suis convaincu que si pareille famine frappait aujourd'hui la France , elle n'y produirait plus le même nombre de vols; le clergé imposerait aux riches plus de privations, aux pamTCS plus de résignation; et cela, grâce à l'influence que son zèle et ses vertus lui ont gagnée. Nous pouvons en juger par la diminution progressive qu'éprouve le nombre des gens amenés aux assises , puisque, depuis 181G, ce nombre s'est réduit de plus d'un quart. L'Angleterre a joui de la paix comme nous et plus que nous, puisqu'elle n'a eu ni l'occupation des étrangers, ni l'invasion de l'Espagne ; cependant le nombre primitif des gens traduits aux assises a presque quadruplé, et encore de quel nombre était-elle partie? On peut le voir. En résultat, l'Angleterre, peuplée de douze millions et demi

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