AVANT - PROPOS
S’il est une catégorie de personnes digne d'intérêt et dont doive s'occuper une époque qui se pique d’altruisme et de solidarité, c’est assurément celle des déséquilibrés de toute sorte, pauvres épaves humaines, victimes souvent innocentes de l’organisation défectueuse des sociétés et de la protection incomplète de leurs lois. N'est-ce pas en effet le plus fréquemment chez les humbles, les déshérités de la vie, terrassés par le travail, la misère et le malheur que se recrute l’armée sans cesse grandissante de la folie ? Même parmi ceux qui semblent être
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les propres artisans de leur pitoyable destinée, comme les alcooliques et les vicieux de toute espèce, combien dans un milieu plus policé fussent restés des membres sains du corps social ?
La société est donc la grande coupable. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu'avec une conscience de plus en plus exacte de ses responsabilités elle cherche à apporter le secours et quelquefois le remède à des maux dont elle est elle-même la cause. Et cependant il ne faudrait pas remonter très haut dans notre histoire pour trouver les débuts de cette idée qui depuis a fait son chemin puisque personne ne la discute sérieusement aujourd'hui. Il n’y a guère plus d’un siècle en effet que les fous étaient encore traités comme des bêtes dangereuses et malfaisantes. Lorsqu'ils n'étaient pas enchainés et maintenus de force par leur propre famille ils étaient saisies et jetés dans des cachots à l’égal des pires criminels. Pinel entrant à Bicêtre y trouva les aliénés enchaïînés dans des cabanons, mal nourris, mal vêtus et martyrisés par des gardiens moins qu'humains !
Sous l'empire d'idées philosophiques étrangement fausses on considérait alors la folie comme une perversion de l’âme. La foule et le législateur lui-même y voyaient un effet de la malédiction divine. Commentdans ces conditionsles pouvoirs publicsauraientils pu avoir d'autre pensée que de protéger l’ordre public et les personnes contre un être dangereux et
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maudit ! Il a fallu les progrès de la médecine pour détruire peu à peu toutes ces pratiques. Il a fallu surtout l’accroissement continuel du nombre des aliénés pour attirer l'attention sur les dangers d'un fléau si menaçant.
Les statistiques officielles du commencement du siècle dernier en effet n’attestaient qu’un nombre de six mille aliénés. Aujourd’hui ces mêmes statistiques en accusent plus de cent mille. Le rapprochement de ces deux chiffres monire mieux que tous lesraisonnements l’importance du mal.
Sans doute, comme toutes les statistiques, celles-ci ne sont peut-être pas très exactes. IL faut convenir par exemple qu’autrefois beaucoup d’aliénés dont la folie était malheureusementtrop certaine demeuraient errants et abandonnés, objets de la risée du mépris ou de la pitié sans figurer sur les contrôles d'aucun établissement de santé. Mais aujourd’hui encore estce qu'un grand nombre d’aliénés, en dehors de ceux qui mènent une vie vagabonde, ne reste pas en dehors des statistiques parce qu'ils sont soignés à domicile ? Et la folie n'est-elle pas une de ces maladies que la pitié familiale cherche à cacher le plus longtemps possible, souvent même au delà des limites raisonnables ? Ainsi, pour être quelque peu atténué dans ses proportions le développement de la folie n’en est pas moins considérable et certain.
On s’est évertué depuis quelque temps à recher-
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cher les causes de cet accroissement inquiétant des maladies mentales. Or tout le monde est d’accord sur un point : c’est que l’aliénation mentale marche du même pas que les civilisations, Elle en est comme le parasite. « Il n'est pas question d’insensés dans l’histoire des peuples sauvages, disait Fodéré ; on ne les trouve que dans les pays civilisés ». C'était aussi l’opinion de Splinger : « Au fur et à mesure que l’activité humaine embrasse plus d'objets, d'idées, d'intérêts, de jouissances, de plaisirs, au fur et à mesure qu’elle rencontre plus de déceptions et de misère, augmente le nombre des aliénés ». M. Dubief, enfin, que nous aurons ici plusieurs fois l’occasion de citer, disait dans le lumineux exposé des motifs de la loi dont il fut le rapporteur à la Chambre des Députés : « Quand les nations vieillissent et qu'avec la civilisation les vices qui en sont les mauvais fruits se forment et se multiplient dans l’activité toujours plus dévorante de la lutte pour la vie, dans la fièvre des idées et des jouissances, dans le tourbillon des intérêts et des passions qui s'appellent et s’entrechoquent, la progression de la folie s’accentue dans des formes souvent nouvelles et de plus en plus fréquentes et redoutables, au milieu des ambitions déréglées, des élévations inattendues, des fortunes excessives des déceptions et des misères. Ne savonsnous pas d’ailleurs que dans les pays que nous explorons, si l’aliénation mentale apparaît, c’est parce
ee 9 es qu’à côté des bienfaits de la civilisation, nous en apportons avec nous les tares et notamment l’alcoolisme ? »
A ce point de vue les statistiques encore sont intéressantes. Elles nous apprennent que la proportion des aliénés est beaucoup plus considérable dans les villes que dans les campagnes, de même qu’autrefois la folie se développa surtout au milieu des splendeurs de la décadence romaine.
On a pensé qu’en raison de l’accroissement du mal il y avait lieu de prendre des mesures de plus en plus énergiques pour le combattre ou tout au moins en pallier le plus possible les effets. C’est pour cela qu’à côté des asiles exclusivement privés et où ne pouvaient entrer que les personnes riches, la législation française a institué des asiles publics où peuvent accéder à peu près tous les malheureux déments. Le nombre et l'importance de ces asiles s’accroît de jour en jour et malgré tout ils restent toujours au-dessous des besoins du moment. C’est que d’un côté, à mesure que se développent les idées humanitaires on devient plus facile pour l’admission des malades dans les asiles, et que d’autre part, les familles, s’habituant peu à peu à cette pensée que le secours de la société leur est entièrement dû, se débarrassent aussi de plus en plus facilement de leurs membres atteints d’aliénation mentale, en se reposant sur les asiles publics du soin de les garder et de les soigner.