De l'administration de Louis XIV, 1664-1672
Pendant cinq siècles, la royauté française avait combattu la féodalité et les résistances provinciales. Au XII® siècle , elle avait vaincu les vassaux du duché de France. Au Xin®, elle avait triomphé de cette multitude de seigneurs qui étaient les véritables souverains du royaume. Philippe-Auguste, par les armes et les conquêtes -, Louis IX, par ses lois et parla sainteté de son caractère ; Philippe-le- Bel , par ses institutions et par son despotisme, avaient établi sur des bases solides Tautorité monarchique * ; ils avaient étendu leur domination de la Lys aux Pyrénées , du Rhôneâ rOcéan. Dès le XIV* siècle, l'autorité du Roi était reconnue dans toute la France. Mais des branches mêmes de la race capétienne naquit une nouvelle féodalité. Les maisons apanagées de Bourgogne , de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, morcelèrent le royaume. Leschefê
■ Philippe de Beaumanoir, Coutume de Bequvohû , cli. 84.
2 AdMINiSTIlATiOli DE LOUIS IIV.
de cette aristocratie aimaient tant la France , comme disait Tun d'eux, qu'au lieu d'un royaume ils en eussent voulu six. Pour vaincre cette féodalité apanagée , il fallut l'astuce , l'activité , la politique habile et terrible de Louis XI. Dès la fin du XV® siècle , il n'y avait plus en France qu'un seul souverain '. Mais, dans les provinces, subsistait toujours l'opposition de mœurs , de lois , d'institutions. Au commencanent du XYI^ siècle , la royauté , quoique détournée des aflaires intérieures par les guerres d'Italie , s'occupa cependant d'imposer à la France une administration plus homogène. Douze gouvemeurs^furent chargés du commandement militaire ; huit parlements , de la justice ; autant de chambres des comptes et de cours des aides , de la juridiction financière ^ les bureaux de finances, de la répartition des impôts et de la gestion domaniale \ enfin , dix-«ept receveurs généraux furent instttués pour percevoir les taxes et les verser dans une caisse centrale , nommée Épargne. Dès cette époque , la France arrive à une unité qui étonne les étrangers. « Il y a des pays plus fertiles et plus riches que la France., écrivait en 4 546 l'ambassadeur vénitien Marino Cavalli, tels que la Hongrie et l'Iti^e ^ il y en a de plus grands et de plus puissants , tels que l'Allemagne et TBapegoe ^ mais nul n'est aussi \aà ( tanto unito ) ^. »
' Voyez, aur la puissance des Rois de France à cette époque, Machiavel , le Prince y chap. 19; Claude de Seyssel , Louanges de Louis XU, édlt. Godcfrey, p. KW , et les hélQtiùns de$ ambassadeurs vémtiens , dans les Doeumenu inédUs de r Histoire de France. Oq lit dans ce dernier ouvrage : « Quant au Roi très chrétien , je crois sa puissance plus considérable que celle d'aucun de «68 devanciers. Ses états se sont agrandis, et ils lui sont plus soumis que Jamais. >• TomeI*s p. 91. ~ Voyez encore p. 177, 269 et 273 du même recueil.
> Relations des ambassadeurs vénitiens ^ dans les Documents inédits de lliistoire de France j tome l*»» p. 27 1 .
Les guerres de religion entravèrent de nouveau le développement de rmitorité monarchique en France ; les pouvoirs, que la royauté avait créés comme instruments d'administration, se tournèrent souvent contre elle. Ainsi, vers la fin du XYI*^ siècle , les gouverneurs ^ et les parlements se mirent à la tête de Topposition provinciale. Il fallut que Richelieu abattit Pautorité des gouverneurs et confiât l'administration locale à des agents plus dociles , aux intendants, institués en 1635. La Fronde , coalition de grands seigneurs , de gouverneurs de province et de parlements , fut vaincue par Mazarin , et avec elle suc^ comba la dernière tentative de résistance à l'autorité absolue.
Au milieu de ces luttes sans cesse renaissantes , la royauté avait accompU une œuvre immense. Avec un duché, elle avait fait un royaume \ avec une population de quelques milliers de serfs et de vassaux , une monarchie de près de vingt milUons d'habitants. Mais elle n'avait pu qu'à de rares intervalles féconder les richesses naturelles de la France, creuser des canaux et des ports, ouvrir des voies de communication, créer une marine, développer le commerce et l'industrie, travailler au bonheur du peuple et à son amélioration morale et intellectuelle. Pour une œuvre de cette nature , il faut un calme qui avait presque toujours mcoiqué , et , quoique d'utiles tentatives eussent signalé le gouvernement de Louis IX, de Philippe-le-Bel, de Charles Y, de Louis XI, de Louis XII, de François P*",
I CEeonomies royales de Sully, cb. 60; conversation de Henri IV et du duc de Montpensier.— Voyez aussi Palma^yet, Chronologie novennairet ann. !59l , coll. Petitot , l" série, tome XXXIX, p. 269. — Les gouvernements étaient à vie, eomme le dliBUsIaeek,' lettre du 20 mai 1&6& : • Prafiectune liD^sniodi » nullis lerminls deflniri , sed ritsp «quales esse soient. »
i ADMlNISTRAtlOlH DE LOUIS XIV.
de Sully et de Richelieu , la royauté avait beaucoup à créer ou à régénérer en fait d'administration , au moment où Louis XIV commença à gouverner par lui-même (1661). Les onze premières années du gouvernement personnel de ce monarque , depuis la mort de Mazarin jusqu'à la guerre de Hollande (1661-1672), furent les plus fécondes. Secondé par Colbert et Louvois, il imprima à tous les services publics une merveilleuse activité, et mérita le nom de roi administrateur, que Lemontey regarde comme le plus beau de ses titres. Un historien moderne * d'une grande autorité a comparé Fardeur que montrèrent, à cette époque, le Roi et la nation, au zèle que déployèrent, après les tourmentes révolutionnaires, le premier consul et ses conseillers. Lois , finances , hiérarchie administrative, tout semblait sortir du chaos pour s'organiser sous Tœil du génie. L'héritier des rois, comme le soldat couronné , allait s'asseoir dans le conseil des légistes et discutait avec eux les articles du code. Tous deux descendaient aux plus petits détails de l'administration, sans crainte de déroger : mais l'un dirigé par d'habiles ministres , l'autre guidé surtout par l'inspiration du génie ^ Louis , au sein d'une paix glorieuse, due aux négociations de Mazarin ^ Napoléon , en face d'une coalition européenne. On ne doit jamais perdre de vue, en parlant des premières années du gouvernement de Louis XIV, l'appréciation si juste de Saint-Simon ^ : « Sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce. Ses ministres au dedans et au dehors étaient alors les plus forts de l'Europe; ses généraux, les
< Guixot, Hiitoire de la CivilUation généraU en Europe, dernière leçon. > Saint-Simon , Mémoire» , tom. XTII, p. 2-3, édit. in-8«.