‹ De l'administration de Louis XIV, 1664-1672Chapitre 2 sur 38 · ADMIMISRATION DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

ADMIMISRATION DE LOUIS XIV

ptus grands ; leurs seconds , les meilleurs. Les mouvements dont l'Etat avait été si furieu&fement agité au dedans et au dehors , depuis la mort de Louis Xm , avaient formé une quantité d'hommes , qui composaient une cour d'habUes et d'illustres personnages et de courtisans raffinés. » Louis XIY eut le mérite de discerner la capacité de ces hommes éminents y de comprendre leurs pensées et de faire concourir à la grandeur de la France la diversité de leurs talents, et souvent même l'opposition de leurs caractères et de leur ambition.

Retracer cette période , féconde en choses utiles et brillantes , est une entreprise difficile. Voltaire en a esquissé l'histoire avec une ingénieuse rapidité \ Lemontey ^ a analysé les principes du gouvernement de Louis XIY avec un esprit sagace et des intentions souvent hostiles. A une époque toute récente , des économistes , entre lesquels se distingue M. Pien*e Clément ^ ont signalé l'importance de l'administration de Colbert. J'aurais bien d'autres noms à ajouter , si je voulais énumérer tous les écrivains qui , dans ces derniers temps , ont fait une étude consciencieuse de l'administration de Louis XTV^ Il y aurait de la témérité à traita un pareil sujet âfMrès tant de travaux remarquables , si je n'avais à ma disposition de

' Essai sur la monarchie de Lonis XIV. Je citerai toi^ours l'édition de 1839.

> Histoire de la vie et de radndnistration de Colbert, Paris, 1846. Je citerai souvent ce savant travail » que Fauteur a continué, en 1848, sous le litre suivant : le Gouvernement de louis XIY, de 1883 4 1689.

3 Mil. M ignet , Wégociations pour la succession d'Espagne; Henri Martin , Bist» de Frcnce , tomes XJV et XV , et Thèse sur la monarchie au XVW siècle i Cl. Oareste , Bist. de VAdministration en France! Wamàcenig , Frœnœsischê. Staats und heehtsgeschichte , tome 1*' ; Walckenaer, Mèm, sur jr»« de Sévigné , fournissent de préeieux renseignements pour rblstoire de l'administration de Louis XFV. l\ ne faut pas oublier une dissertation latine de M. Seelig , De Colberti adminislratione œrarii , Golfingtr , 1844.

nouveaux documents , qui m'ont paru d'un tunit intérêt : je veux parler du journal inédit où le rapporteur du procès de Fouquet , Tami de M"*® de Sévigné , le maiire des requêtes Olivier Lefebvre d'Ormesson, a noté, pendant plus de vingt ans, tous les événements dont il ftit témoin oculaire ou auriculaire '.

On objectera peut-être l'inutilité de nouveaux renseignements pour une époque aussi riche en mémoires que le siècle de Louis XIV. Aucun autre règne , en effet, n'a produit autant d'œuvres de cette nature, réunissant le mérite du style à l'intérêt historique , le charme de la narration à l'authenticité des faits, le drame romanesque de la vie privée à la grandeur des événements publics. Pendant la Fronde , chaque parti, chaque nuance même de parti, a son historien. La cour et Anne d'Autriche trouvent leur apologiste dans M"** de Motteviile^ La Rochefoucauld et P. Lenet soutiennent de leur plume le parti des Princes, qu'ils avaient défendu de leur épée et éclairé de leurs conseils; le Parlement a pour lui, quoiqu'avec des nuances tranchées. Gui Joli , Omer Talon et l'auteur anonyme du Journal de la Fronde *. Priolo, d'abord attaché au duc de Longueville , se laisse gagner par le Mazarin, et écrit, dans l'intérêt du ministre, son Histoire des premières années de Louis XIV, histoire qui a souvent le caractère de mémoires par le rôle que joue l'auteur

' Le manuscrit autographe du Journal d'Olivier Lefebvre d'Ormeason se trouve à la Bibliothèque publique de Rouen, f. Leber, n« 5767. Il ne faut pas confondre ce Journal avec le mscr. qui renferme le procès de Fouquet, et dont il existe de nombreuses copies. Ce dernier ne comprend que quatre années ; le Journal complet en embrasse près de Vingt ; il se divise en deux parties : la première, de 1643 à 1651 ; la deuxième , de 1661 à 1673.

» Journal contenant tout ce qui s'est fait et passé en la C<mr du Parlement de Pari*. Paris, 1619.

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et le soin avec lequel il se met en scène '. Gui Patin eà l'organe de la bourgeoisie frondeuse ; le cardinal de Retz et Mademoisdle de Montpensier ne représentent guère qu'eux-mêmes, leur esprit, leur vanité, leurs intrigues, leur hér(»sme romanesque et théfttral. Parmi ces Mémoires, dont il serait facile de grossir la liste, quelquesmns sont cités commodes oeuvres éminentes pour l'éclat pittoresque du style, la vivacité des tableaux , la peinture des caractères. Mais telle est la fécondité des événements , telle la grandeur des hommes , que jamais la curiosité ne se lasse de détails sur cette société , où se mêlent Condé , Turenne, Matthieu Mole, le cardinal de Retz,' Anrte d'Autriche, Mazarin , M"* de Sévigné , M"® de Longueville, les duchesses de Chevreuse et de Montbazon, Amauft et Pascal.

D'ailleurs, lorsque la Fronde a été étouffée, et que la royauté triomphante met un terme à ces intrigues des grands , des femmes et des parlements, les Mémoires perdent beaucoup de leur intérêt. M"* de Motteville assiste aux derniers moments d'Anne d'Autriche ^ Mademoiselle est exilée, et , dans la suite, elle ne reparaît à la cour que pour rétonner de ses amours romanesques-, Gourville ftrft la sévérité de la Chambre de Justice, et erre dans les pays étrangers sous le coup d'une condamnation capitale ; Gui

> B. Prio/t, ab 9xce99u Ludovici Xîtl , de rébus galHeU Hiitariantm libri XII, 16G9. Priolo raconte ses négociations près du duc de Longuevilie, son voyage en Normandie , où 11 accompagna Mazarin , qui allait délivrer les IRiiiees, etc. Il est à regretter qoeles histM-tens modernes négligent le» ouvrages latins de Priolo et de Labarde sur 1« règne de Louis XIY : ils y trouveraient souvent des renseignements qu'Us cherchent vainement dans les mémotrés. Ml de Sismotidi sd plaist ie man^tier de doemnents sur ta révèlle de Bordeaux et de la Guyenne pondant hi. Fronde: il les eût trouvéâ dans l'histoire de Priolo.

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Patin ne s'occupe du gouvernement que pour donner cours à son humeur chagrine. La Gazette ou Muse historique de Loret , qui , au milieu de ses insipides bouflTonneries , présente quelques renseignements curieux, s'arrête en 4665. Les lettres de M"''' de Sévigné ne commencent à être un tableau piquant et animé de la société qu'à l'époque où sa fille ^'éloigne d'elle , en 1671 . Ainsi , les onze années , si fécondes pour l'administration , ne sont pas riches an mémoires. Cette stérilité s'explique par la prépondérance de la royauté : Louis XIY absorbe tout \ ministres , généraux , artistes , écrivains , se perdent , pour emprunter son emblème, dans les rayons de sa gloire. Aussi les Mémoires les plus importants de cette époque sonl^ils les Œuvres mêmes de Louis XIY. Il y a exposé les principes qui le dirigèrent pendant les premières années de son gouvernement , et les résultats qu'il obtint. C'est là surtout qu'il faut chercher les preuves de son activité , sans toutefois se laisser éblouir par cette royale vanité > qui oublie le génie des ministres et s'attribue les conseils de leur expérience. Mais, outre ce défaut, les Mémoires de Louis XIY ne retracent le tableau complet de l'administration que pendant les quatre années 1661, 1662, 1666 et 1667; on n'a que des notes rapides pour les époques intermédiaires. La cor^ respondance du Roi et des ministres, le recueil des Ordonnances, fournissent des renseignements utiles et authentiques; mais il faut que l'histoire vienne sans cesse les interpréter elles vivifier. Les Mémoires de Charles Perrault sont précieux pour l'administration de Colbert; mais ils ne traitent que des lettres, des sciences et des arts. L'abbé de Choisy, après avoir esquissé le portrait des ministres et le tableau de la cour, en 1 661 , franchit rapidement les années

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et passe à ia mort de Colbert. Dangeau, SaintrSimon, Lafare,Noailles,yiUars, Berwick, ne parlent avec détails que de la dernière partie du règne àe Louis XIY. Il est donc évident que les document sont rares pour Tépoque brillante de Tadministration de ce [NÎnce, et qu'on doit recueillir avec un religieux empressement tous les Mémoires qui peuvent en faire connaître les détails. Lorsque Voltaire publia, en 1770, les extraits assez insignifiants du Journal de Dangeau , il disait ^ : « Le nom de Louis XIY nous a déterminé \ nous avons cru que tout serait précieux du grand siècle des beaux-arts. » J'espère que les Mémoires d'Olivier d'Ormesson présenteront un intérêt plus réel. Loin de moi la prétention d'avoir découvert un grand écrivain inconnu. Le style de d'Ormesson est d'une simplicité souvent négligée ; mais ses Mémoires ont un caractère de véracité et d'authenticité qui s'explique surtout par la position de l'auteur, par ses relations nombreuses et brillantes/par la probité rigoureuse dont il fut victime dans le procès de Fouquet J Ce Journal a la même forme que celui de L'Étoile : il ne suit pas d'autre ordre que l'ordre chronologique. S'il n'abonde pas, comme le Journal de L'Étoile, en anecdotes scandaleuses , il fournit les renseignements les plus complets sur les réformes religieuses et législatives. L'es|)rit grave et sérieux du magistrat y respire à chaque page. La prolixité même des récits et les détails minutieux, dans lesquels l'auteur semble se complaire, nous transportent au milieu de la société de ce temps -, d'Ormesson la peint avec d'autant plus de naturel et de vérité qu'il ne cherche jamais l'effet, et semble n'avoir voulu que se rendre compte de ses im-

' Extraiti du Journal de Dangeau , p. 170 de TédlUon de 1770.

pressions et de ses actions quotidiennes. Ainsi , importance de la question , nouveauté et authenticité des documents, en voilà assez , je Pespère, pour justifier le choix du sujet.

Quant au plan de ce travail , il était imposé par la nature même de la question. Le mot administration ne laisse pas toujours dans Tesprit une idée parfaitement nette. < Il est difficile , dit M. Guizot ^ de déterminer avec quelque précision ce qu'on doit entendre par l'administration dans le gouvernement d'un État. Cependant , quand on essaie de se rendre compte de ce fait , on reconnaît , je crois , que, sous le point de vue le plus général, l'administration consiste dans un ensemble de moyens destinés à faire arriver, le plus promptement possible, la volonté du pouvoir central dans toutes les parties de la société, et à faire remonter vers le pouvoir central , sous les mêmes conditions , les forces de la société , soit en hommes , soit en argent. » Pour atteindre son but , l'administration exige donc : 1® un pouvoir central fortement constitué, et servi par une hiérarchie de fonctionnaires publics qui soient , suivant l'expression énergique des anciens , les yeux et les oreilles du prince \ 2* une facile et rapide communication du centre aux extrémités ; 3^ une application constante de l'autorité centrale à perfectionner tous les services publics. Le gouvernement puise les forces vives de la nation , en hommes et en argent; mais, en compensation des sacrifices qu'il impose au peuple , il doit lui donner le bien-être matériel, en protégeant l'agriculture, l'industrie , le commerce , la marine , et seconder le progrès intellectuel, en favorisant les sciences, les lettres, les arts ,

' Histoire de la Civilisation en Europe, XIV* leçon, p. 76 de la 1" édition.

la religion. Lorsqu'une administration se rapproche de cet idéal , elle mérite bien du pays , elle obtient l'adhésion et Tamour du peuple , qu'elle protège et qu'elle enrichit , qu'elle éclaire et qu'elle améliore.

Jusqu'à quel point Louis XIV a-t-il rempli ces conditions d'un bon gouvernement? Il commença par établir l'unité de pouvoir en imposant silence au Parlement , et en concentrant toute l'autorité dans les mains d'agents qui ne dépendaient que de lui , des ministres et défi intendants. Deux ministres surtout, pendant cette période, eurent une grande influence. Le premier était Golbert. Il répara d'abord le désordre des finances , paya les dettes et enrit chit la France par l'industrie , le commerce et le dévelopr pement du système colonial ; il lui donna une des premières marines du monde , creusa des ports et prépara le code maritime , auquel son flls Seignelay mit la dernière main. L'activité de Golbert embrassait toutes les branches d'administration, n proposa la réfbrme des lois et la dirigea par son oncle Pussoirt. Les lettres , les arts , les sciences , reçurent une féconde impulsion par la création de nouvelles académies et par les récompenses données avec discernement aux artistes, aux savants et aux littérateurs. De magnifiques monuments s'élevèrent sous la direction de Golbert. Il entreprit même la réforme des monastères et du clergé régulier; mais , après avoir fait supprimer quelques fêtes, il rencontra une opposition si énergique^ qu'il fallut céder. Il protégea du moins les protestants contre l'intolérance. Les travaux glorieux et pacifiques de ce grand ministre avaient enrichi la France. Louvois la rendit redoutable par l'organisation de l'armée. Entré au ministère quatre ans après Golbert, en 1666 , il ne commença à balancer son

crédit que pendant la guerre de Flandre ( 1 667-1 668 ) ; il l'emporta définitivement, lorsque Louis XIV se laissa entraîner par la passion des conquêtes.

Telle est, dans son développement chronologique , la marche de l'administration de Louis XFV de 1664 à 4672; tel est aussi le plan de ce travail. Après avoir exposé la concentration du pouvoir par la prépondérance des ministres et des intendants, je retracerai l'administration de Golbert , qui embrasse finances , industrie , conunerce, marine, législation, lettres, sciences, arts, discipline ecclésiastique. Je terminerai par l'administration de Louvois, qui, à cette époque, s'applique exclusivement à l'armée. Le Journal d'Olivier d'Ormesson sera ma prindpale autorité , et je m'efforcerai de montrer, en le comparant aux autres documents contemporains , ce qu'il ajoute sur chaque point aux faits déjà connus. Mais , avant de s'engager dans un aussi vaste sujet , il convient d'appréder la valeur des Mémoires qui sont la base de ce travail, en racontant la vie du magistrat qui les a rédigés.

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