‹ De l'administration de Louis XIV, 1664-1672Chapitre 32 sur 38 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

rindustrie ; les lois sont améliorées et surtout respectées-, la pensée du pouvoir central pénètre jusqu'aux extrémités du royaume par une hiérarchie de fonctionnaires fortement constituée; Farméesait vaincre et obéir; le génie littéraire , puissant et contenu , original et régulier, sobre dans sa fécondité , sévère dans son inspiration , présente le type le plus parfait de Tesprit firançais ; enfin , TÉgiise réconciliée a pour soutiens Amault et Bossuet. On voudrait arrêter ce glorieux siècle sur la pente fatale où vont le précipiter l'orgueil et l'ambition du Roi , et où Tentralne déjà Tardent et funeste génie de Louvois. Cest, du moins , un spectacle plein de grandeur ei de beauté , que cehii du siècle de Louis XIV, dans ce moment de puissante et féconde jeunesse.

Tout est précieux d'une pareille époque , et on ne peut nier l'intérêt d'un Journal qui , rédigé sous l'impression même des événements , contribue à nous faire connaître, dans tous leurs détails, les réformes de Louis XIV. Olivier d'Ormesson nous a montré ce prince imposant silence au Parlement, annulant les grandes dignités de la couronne , et faisant des intendants les dociles agents de sa puissance, n n'a vu, à la vérité, au milieu de$ grandes mesures financières et commerciales de Colbert, que les poursuites dirigées contre les traitants, le remboursement des rentes, le mécontentement provoqué par cette réforme , la diminution du prix des offices et l'organisation forcée des compagnies de commerce. Mais il expose avec étendue la réforme des lois. L'influence personnelle de Louis XIV siégeant au milieu des jurisconsultes , la date précise des premiers travaux de la Commission, le nom des conseillers d'État, maîtres des requêtes et avocats qui y prirent part,

CONCLUSION. fî>9

le réie «econdûre du Partement , les défoiis de l'enregistretnent des nouveaux eodes , les obstacles que présenta lenr exécution et dotit la- voloiité de Lmiis XIV parvint à triMq4ier -, tous oea faits, ineomplètenient ou ^rvexaetement racontés par les historiens , sont retracés par on témoin iinpffirCial. H en est de même des aflRûres ecclésiastiques , dus €#Hls tentés par Cdbert pour diminuer le nbmi>re desmotnaset des religieuses, de la hitte engage, en f664, entre lès GaIRcans et les Ultramontains , enfin de la paix de rÉgRse , due an pape Clément IX et à Theureuse médiation de quelques évêqoes français. 'Une préoceûpation de oommentataur ne m'aveugle pas sur les défauts du Jèuroal ^^Olivier d'Ormesson , sur la négligence et même parfbîs rincôrrection du style, sur la prolixité des récits, et les préjugés de Tanteur. Je pense, néanmoins, que tous ceux qui estiment Pexactîhide chronologique, qui préfèrent la précision des faits et des dates à des récits vagues et • pompeux ou à des appréciations Superficielles , que tous ceux, ettfin,t[ui aiment i^istoire consciencieuse, détaillée, féconde en renseignements sur les mœurs et les institutions, apfHréeieront Timportance de ces Mémoires.

D'ailleurs, quelque étendus et multipliés que soient les extraita que j'ai cités, ils ne peuvent donner qu'une idée fort incomplète de ce Journal. Son principal mérite est de faire revivre une société qui avait ses imperfections et ses vices , mais à laquelle on ne peut refuser la supériorité de l'esprit, l'élégance des mœurs , la politesse raffinée des Précieuses^ jointes au bon sens et à l'intelligence de la vie pratique. Le récit simple et naturel de l'auteur retrace les relations tour à tour graves et brillantes de cette époque. Ses conversations avec Guillaume de Lamoignon , M"*® de

SOO CONCLUSION.

Sévigné, Tivenoe , Le Bruo , traoqKNrteot le leetoir dans un siècle fécond en esprits picpiants et solides. On aime à parcourir, avec ce guide consciencieux et éclairé, un monde ingénieux, où le vice même a au caractère séduisant. On oublie la misère des classes inférieures, les désordres scandaleux des grands, l'inégalité odieuse créée et maintenue par l'injustice , l'abus des lettres de cachet et tant d'autres mesures arbitraires, pour ne voir que cette société régulièrement organisée , où la vie était paisible , les croyances stables, les désirs limités ; où régnait l'acccHxl entre le souverain et le peuple; où le concours des volontés et des efforts avait pour résultat la grandeur de la France. La licence avait disparu , et l'ordre ne dégénérait pas encore en un despotisme intolérable. La publication complète du Journal d'Olivier d'Ormesson rendrait présente la vie de cette époque : il serait un coounentaire excellent de tous les autres Mémoires et une préparation à la lecture des lettres de son amie , de son admiratrice , M*"* de Sévigné. Je serais heureux si mon travail appelait l'attention sur un pareil document , en faisait comprendre l'utilité et contribuait à en préparer la publication.

Le moreeau suivant «8t tiré des Hémoires autographes d'André Lefebvre d'Ormesson , f • 387-2S8. Ces Mémoires n'ont pas la forme d'un Journal , comme ceux d'Olivier d'OrmesBon. Ils se composent de morceaux assez courts, qui retracent des événements sans liaison entr'eux. Souvent l'auteur se borne à analyser ses lectures.

MSliOlRE DES LEÇONS QUB è'kl APPiUS BN KA IEUNB8S£.

• En Tannée quatre ving six (4586), Je fu^ mis au collège du cardinal Le Ibine , soubs M' Le Dieu , Pieart de nation , mon maisire de chambre , avec sept de mes cousins qui y demeuroient deqa, sçavoir Messieurs Qaude et Jean Le Qerc » Olivier et Jean ChaiUou , François , Olivier et Charles d'Alesso '.

» Allant en classe soubs M. Jard en la septième , sixième et cinquième , il nous fit apprendre une quantité d'e{^stres

t «• Qui Mni devenus , Claude Le Clerc conseiller de la Cour, Jean ( Le Clerc ) maistre d'hostel du Roy, Olivier ( Challlou ) minime, Jean ( ChaiUou ) maisire des Comptes, Charles (d'Alesso) chartreux, et moy d'Ormesson doiendu Conseil en l'an 166&. » Note marginale de Tauteur.

de Ciceron, entre aulires celle que Ciceron adresse à LueiUus pour estre, inséré dans son histoire , laquelle commence : Coram me tecum , etc. ', et ce les matinées. Les apresdiners , il nous leu. les eglogues de Virgile , les comédies de Terence intitulées : TEnuque , où Chœrea prend Thabit de Dorus enuque pour jouir d'une belle fllle doimée à Thais , celle de Phormio qui représente ung vray flateur ou homme de Cour, qui entend le moien de s'enrichir en se rendant agréable aux grands et à ceux qui ont le commandement dans les Estatz. Il nous leu encore Tepistre d'OEnone, nimphe des bois, à Paris , (Ils de Priam *, qui Tavoit abandonnée pour ravir et jouir de la belle Hélène , femme du roy Menelaus ; et encore Tepistre Medea Jasoni ^ , en laquelle Medée se pleint à Jason de ce qu'ayant perdu son frère et ses parens pour luy faire conquérir la toison d'or il Tavoit abandonnée , pour espouser Creusa fille de Creon roy de Corinthe, et tuer le Minotore *. f» En la quatrième classe, soubs M. Seguin, qui a esté depuis médecin de la Roine Anne d' Autriche , l'oraison Pro rege DejQtaro, de Ciceron ; la première satire d'Horace contre les avaricieux, qui commence : Qui fit Mœcenas ; quelques odes d'Horace , avec l'epode à la louange de la vie rustique et champestre, qui c>ommence : Beatus ille quiprocul negotiis ; la satire de Juvenal contre la noblesse faisneante , qui commence : Stemmata quid faciuni ^ ; la cinquième Tnsculane de Qceron pour prouver ; Virtutem ad bene vivendum se ipsa esse contentam ; le commencement du premier livre de la métamorphose d'Ovide qui commence : In nova fert animus ;

» Celt« épîlre rst adret«é<* n Lucceiiiis, et non à Liiciliu»; r>»l la XII* du livre V.

* V»Héroïde d'Ovide.

3 XII- Hérolde d'Ovide.

* « J'oublioliH le invmicr lixrr <lr la nuMamorphoér d'Ovido. » Noto de l'auteur.

^ SaUrFVin.

ÉDUCATION D^NDRÉ d'oRMESSOîN*. i05

le poème In ibitn ' , contre un envieux qui le persecùtoil pendant son exil, où [il] luy souhaite tous les malheurs qui sont jamais arrivez les plus cnïelz , racontez dans les poètes et les fables de Tântiquité.

« Le siège de Paris estant arrivé au mois de may mil cinq cens quatre ving dix , lequel fut levé au mois d'aoust ensuivant , mon père nous ayant retiré du coUege du cardinal Lemoine , nostre maistre M' Le Dieu .n'^yantpas le moien de nous nourir, mon frère de Lezeau et moy, à cause de la nécessité du pain et des vivres et de la grande famine qui fit mourir une infinité de peuple de faim , je demeuré dans la maison de.mon père jusques au mois d'octobre de la mesme année 4590 , où j'allé demeurer avec mon frère au collège de Navarre , sicmbs la charge de Monsieur Raquis , fort habille homme et fort homme de bien, qui prit ung grand seing de mon instruction , dont je suis très obligé d'en honorer la mémoire et prier Dieu pour luy. M' Fougin (ou Fongin), chanoine d'Orieans , conseilla mon père de nous y mettre.

«» Ce Monsieur Raquis ' commença ses leçons de la première classe en octobre mil cinq cens quatre ving dix , après la levée du siège de Paris. Il nous leu 1<^ matin Toraison In Vatinium, et, par après, Toraison pour Lege Manilia, en faveur de Pom|[)ée , pour le faire estire gênerai de Varmée romaine contre le roy Mitridates ^

n L'at>resdisnée, il nous leu la dixième satire de Juvenal , qui commence : Omnibus in terris , où il monstre qu'il ne fault

* AUribuéàOvide.

' F* 288 redo dei Mémoires d'André d'OrmesBoo .

3 « J'oublioiaque M' Raquis nous apprit, en la première classe, la troisième satire de Perse , qui e&cile la jeunesse à bien estudier et Vexcite à la ▼ertu, laquelle commence : Kempe hoc asêidue, etc., et nous instruisoit eneor dans sa chambre. Nous ésUons en pension chés luy, mon frère de Lezeau et moy, es années t690, 91 , 92 , 93 , e\ puis m'en allé àOrleans en s**» • tembre 1593. » Note marginale de Tauleur.

ny souhaictef les richesses ny les grandes digBilez ny la grande éloquence ny la beauté ny 1« viellesse , mais seulement ce qu'il plaist à Dieu ,

« Et mentem sanam in corpore som,

• Par après, il nous)eu le premier livre des epistres d'Bo> race tout entier, où est contenue toute la sagesse de la philosophie morale des anciens philosophes , et les appris tontes par cceur et les ay toutes retenues toute ma vie.

» Et encore quelques odes d*Horace les plus sententieuses» et encore

» Ottod vifœ sectabor iter ?

du poète Ausone.

» L'année quatre vingunse, commençant en octobre. Monsieur Gaultier, qui a esté depuis docteur en théologie et curé de S'-Denis de la Chartre ', fit la première et dernière première pour la seconde année.

*> Il nous leu le malin Toraison Pro Marco Marcello, où Ciceron parle pour Marcellus son amy qui avoit servi , comme luy, le parti de Pompée *, où il flatta et gagna tellement l'esprit de Cœsar, qu'il pardonna à Marcellus contre sa première intention. D nous leu, l'apresdinée, l'unzieme livre de l'EneMe ()ui convenoit Tort bien au temps de la Ligue , où la couronne de France estoit contestée entre phisieurs grands princes compétiteurs , comme estoit la couronne du roy Latinns entre Turnus et Mnée , qui pretendoient tous deux à la dicte couronne espôusant la flUe du roy Latinus , nommée Lavinia , comme aussi , en la Ligue , le combat estoit à qui espouseroit l'Infante d'Espaigne, Clara-Eugmiarïsabella , fille du roy d'Espaigne Philippe second etd'Elisabet de France, fille de Henry second et de Caterine de Medicis , pour estre Roy de

' Je o'ai pu lire que ces moto.

* « Mmrceilvsque loquax ettvàtina vima Catffmt , » Idans l.uninf.1, 31 3J. Note (te rauteur.

ÉDUCATION d'aistdré d'ormesson. 207

France avec elle , ou raft^hiduc Ernest ou le duc de Guise ou le cardinal de Bourt)on , chef ^u tiers parti.

I» Par après , il nous leu le songe de Scipion , où Qceron exhorte Scipion , par la bouche de son grand père , de mespriser la terre et la gloire des bonunes et d'aspirer au ciel , où la' demeure est toute divine et ndraculeuse.

n En octobre. quatre ving douze, j'allé estudier en logique aux Jesuistes soubs le père Gaspard Seguiran, qui a esté depuis excellent prédicateur et confesseur du Roy Louis Treizième ; et puis au^ Institutes soubs Monsieur Marsilius , et delà aux Universitez, à Orléans S sous M' le docteur Luillier, le Doien et le plus sçavant de tous les docteurs d'Orléans, jusques au mois de septembre 4595.

n Puis chez M* Le Clerc , docteur en droict , jusques à ma réception de conseiller au Grand Conseil, qui fut le 17 décembre 4 598.

» Et Dieu m'a faict la graced'avoir retenu par cœur jusques à la fin de mes jours toutes les poésies et les vers que j'avois appris en ma jeunesse. Il est. vray aussi qu'estant de loisir je les relisois quelquefois pour m'en rafireschir la mémoire.

n J*ay escriptces deux pages le dimanche 29 septembre jour S'-|dichel mil six cens cinquante deux , prenant plaisir à considérer les années de ma jeunesse et de mes estudes , dont je remercie le bon Dieu et le remerciray toute- ma vie , pour les consolations et advantages que j'en ai receu , et ungmoien de bien emploier mon loisir et de n'estre à charge ny à moy ny a personne.

» In solis ceu tibi tuirba lacU >.»

> « Avec le président Tambonneau , Bruael conseiller, Le Picart oonseiller. Boucherai maistre des Comptes, Lormier conseiller de la Cour des Aides, et Du Lac maistre des Comptes. » Note marginale de l'auteur.

> TibuUe, IV, xiii, 12. Il y a dans le vers de Tibulle :

In êoHs tu mihi turba locit.

DISGRACE d'olivier D*0RMES80N.

Olivier d'Ormesson , malgré la réponse sèche et .dure que lui avait faite Louis XIY à l'audience du 17 janvier 1665 \ n'en continua pas moins de solliciter une place au Conseil d'Etat. Après de nombreuses et vaines démardies , il se décida à demander une nouvelle audience au Roi. Six années s'étaient écoulées depuis le ptoces de Fouquet, et d'Ormesson pouvait espérer que les premières impressions s'étaient effacées. On verra, par le récit de son Journal , que Louis XIV n'avait rien oublié :

« Le lundy 2, 16 juin (1670) Je ftis seul à S*-Germain. Je vis M' de Turennes, qui me dict une occasion qu'il avait eue de parler au Roy fort naturellement de moy, sur la police que j'avois tenue à l'esgard des trouppes en Picardie. Je luy dis ensuite ce que j'avois dessein de dire au Roy, qu'il approuva fort. De là , je fus chés M' Le Tellier, qui me dict d'abord qu'il estoit bien aise de me veoir voulant me parler ; que , dans le discours que j'avois à faire au Roy, je debvois luy dire que tous les jours il voioit opiner en sa présence sur les afTaires

' Voyez le récit de celte audience, p. 33 et «uiv.

* Journal d'Olivier d'Ormetêotif^'^'^ partie, P* 179 reeto.

de justice, et que les plus gens de bien estoient de différents sentiments. Je lui dis le discours que je vouUois faire au Roy, qu'il trouva bien ; il me paria ensuite fort ouvertement de plusieurs choses : sur la faulte de la Reyne mère, qui gasta nHm affaire , ayant dict au Roy que c'estoit M' de Turennes qui luy en avoit parlé ; qu'il Tavoit preveu , en avoit adverti la Reyne mère , et neantmoins qu'elle n'avoit pu s'empescher d'avouer au Roy que M. de Turennes luy en avoit parlé ; me dict que le Roy lui avoit dict que l'on disoit qu'il pretendoit le gouverner, et qu'il le prioit de faire cesser ce discours par sa conduicte; que depuis il n'avoit pensé qu'à s'anéantir ; que c'estoit la raison pourquoy il avoit si tost donné sa charge à son fils ; qu'il avoit beaucoup hazardé à cause de sa jeunesse ; mais que l'on ne sçavoit pas tousjours les véritables raisons des choses ; me dict comme la charge de maistre de la Chapelle avoit esté donnée à son fils et depuis la coadjutorerie de l'archevesché de Reims ; etc.

f» Je disné chez M** la mareschale de La Motte , et , de là , je fus au disner du Roy, où M' de Rochefort et M' Sanguin me firent passer entre le Roy et W^^^ le Dauphin , que le Roy interrogeoit sur plusieurs choses. Le Roy , au sortir, estant passé dans son cabinet, où il donna audience à M' Talon , advocat gênerai , et , après , M' le duc d' Aumont luy ayant demandé audiancepour moy, on m'appella, et je trouvé le Roy à l'entrée de la seconde porte de son cabinet Je lui présenté une lettre de M' le marquis de Moy et je lui dis que c'estoitpour remercier S. M. de la grâce qu'il avoit faicte au fils du prince de Ligne, son nepveu , de le recevoir pour son subject, et que je luy faisois en mon particuUer mes très humbles remerciements de l'honneur qu'il m'avoit faict d'agréer que je fusse son tuteur honoraire et qu'il m'eût jugé capable de luy éprendre à bien servir S. M., et à ne manquer jamais à l'obéissance et à la fldellité d'un bon subject. Sur ce le Roy m'ayant

DISGRACE d'ouvier d'ormesson. 214

(Uct qu'il falloit en bire un bon François et vouUant se retirer, je luy dis que je le priois de me permettre de lui parler de mes interests particuliers, et que je luy en parloismoy mesme ayant appris de mçs peresr que je ne debvois connoiBtre que S. M. seule et n'employer personne auprès d'elle pour obtenir des grâces ; que je la priois de considérer qu'il y avoit trente quatre ans que j'avois l'honneur d'estre spn officier, et que , depuis vingt huict ans, je servms dans la.charge de maistre des requestes , où j'ayois tasché de servir en homme de bien et de suivre les. exemples de mon père ; que, durant mes emplois en Picardie, S. M. m'avoit dict plusieurs t'ois qu'elle estoît très contente de mes services ; que mon père estoit mort doyen de son Conseil , après y avoir servi soixante ans ; que, durant ses dernières années, S. M., pour lui testnoigner sa saâsfaction , m'avoit accordé sa place dans son Conseil , lorsqu'elle seroit vacante ; que cette place m'estoit très advantageose pour mon establissement , et que neantmoins j'en avois ressenti la perfe.avec bien moins de desplaisir que de ce qu'il me paroissoit que S^. M. n'^stoit pas satisfaicte de ma couduicte et que j'âvois esté assez malheureux pour luy avoir desplu ; que je ne pretendois pas me justifier, estant capable d'avoir faict des faultes par incapacité et manque dé connoissance, mais ' que je n'en avois poinct faict dans le cœur, mon intention ayant esté très pure pour la justice ; que je la priois de faire reflexion sur l'obligation d'un juge , et que , tous les jours, lorsqu'elle faisoit opiner en sa présence sur les afTaires de la justice, elle voioit les plus gens de bien estre de diflerens advis ; que je luy protestois que je n'avois jamais eu la moindre pensée de lui- desplaire ; que je la priois de se souvenir de moydans les occasions, et que je n'eusse poinct le desplaisir de demeurer inutile dans son royaume , ayant eu des pères qui avoient servi avec réputation , et que s'il me

faisoit la grâce de m*employer, je le servirois avec tout le lele etlafIde)Hté;etc.

• Le Roy m'ayant entendu fort attentivement et fort sérieusement, il me dict : « Monsieur, je feray considération sur les choses que vous dictes, • et se retira. J'avois parlé avec une voix un peu tremblante , Tair du Roy me paroissant très sévère , et sa response, qui me parut sèche , me donna quelque peine. Neantmoins , je tesmol^é estre fort content de la manière dont le Roy m'avoit parlé , chacun se venant coAJouir de la bonne réception qu'il m'avoit faicte. J'allay aussi tost en faire la relation au vray à M' Le Tellier, qui me dict que c'estoit la manière ordinaire du Roy; qu'il falloit attendre» faire sa cour quelquefois et demander toutes les places qui vacqueroient, et que le Roy attribueroit ma timidité à respect. De là , à M' de Turenne , qui me dict la mesme chose. Je fus ensuite veoir M' Colbert , auquel je parlé de la tutelle des fils du prince de Ligne ; mais je ne luy parlé pas de ce que j'avois dict au Roy pour mes interests, et j'y eu regret depuis, croyant y avoir faict une faulte, comme si je vouUois agir par finesse avec luy. •

RELATIONS D'OLIYIBB D'ORMESSON AVEC M"* DE SÊVIGNE.

M. Walckenâer a déj consacré cpiatre volumes, pleins de détails curieux , à M*' de Sévigné et à son époque ' . La partie publiée de ce travail s'étend jusqu'en 1673 , et embrasse à peu près le même laps de temps que lés Mémoires d'Olivier d'Ormesson. Si M. Walckenâer eûl connu notre manuscrit, il y eût puisé quelques renseignements qui auraient complété ses recherches. D'Ormesson, parent de M"' de Sévigné, en parle souvent dans son Journal. Je me bornerai à réunir les passages disséminés. Dès le 7 mars 4644 , il est question de projets de mariage pour Marie de Rabutin '. « M' de Collanges me parla de M' de Sévigné, Breton , pourMad'"' de Chantai. »• Le S6 mai , M. de Sévigné ( qu'il appelle aussi Sévigny ) vint voir André d'Ormesson , père d'Olivier. Son extérieur était séduisant. « Il est beau et cavallier bien faict et paroist avoir esprit \ " Le lendemain , André d'Ormesson et le président Barillon arrêtèrent les articles du contrat * ; mais le mariage

' Mémoire»' touchant lu Vie et Us ÉcrUt de Marie de Rabatm-Ctiantal , marquiie de Sévigné; Paris, 1842-1848, 4 Tol. in -12.

' Journal d^Olivier d'Ormeseon » l'* partie , ^ 31 ( bi«) verao.

3 Ibld , fr 40 reclo.

« Ibld. , vendredi 27 mal 1644.

il 4 APPENDICE.

ne tut célébré que plusieurs mois après. Dans rintervalle , le marquis de Sévigné se laissa entraîner par la passion des duels , qui devait lui être fatale. Le lundi 29 mai , d'Ormesson apprend « que M' de Sevigny s'est battu en duel contre Chastellet. Le combat s'estoit faict au Pré-aux-Qercs ; après quelques coups de plat d'espée donnés par M' de Sevigny à Cbastellet sur le PonIrNeuf , sur quelques discours qu^il en avoit faict '. «• Sévigné fut blessé à la cuisse , et on craignit quelque temps pour sa vie '. Ce fut probablement cette circonstance, dont ne parle pas M. Walckenaer, qui retarda le mariage. Les accords se firent, enfin, le 7 juillet, sans témoins \ et les fiançailles le T' août ^ « L'apresdisnée ( du lundi 4*' août), je fus avec mon père aux fiançailles de M"* de Chantai avec M. de Sévigné ; y estoient H'* le Père de Gondy , père de l'Oratoire, le Coadjuteur, l'evesque d'Alby, Tevesque de Chaalons ; de femmes , la duchesse de Rets , etc. » Le mariage fut célébré le jeudi 4 août "* , à deux heures après minuit , en l'église Saint-Gervais , par l'évêque de Châlons *. Sévigné ne parait pas avoir été maréchal-de-camp , à cette époque , comme le dit M. Walckenaer '. Olivier d'Ormèsson fut chargé de négocier pour lui l'achat d'une

• Journal d'Oliv. iTOrtHesvoH , 1"^* partie, f*40 verao. » Ibid., MI verso.

' Ibid.. (^42 recto.

* Ibid. , ^ 44 recto.

'-* Ibid., à la date du jeudi '4 août IGVt.— M. Walckeoaer ( Utrinoire» sur Jf** de Sévigné, tome 1% p. 30-21, première édition), donne pour le mariagi* la date du 1*^ août. H a confondu le8 flançailles avec le mariage* En général . 11 parait avoir manqué de renseignements eertains pour celte partie de la biographie de M** de Sévigné.

^ Jacques Nuchèzc, évêque de Chàlons, était oncle de M"« de Sévigné. isi mère, Marguerite Fremyol, était la sœur de M*« de Chantai, aïeule do M- de Sévigné.

' Mémoirps cités, 1,21.

OLIVIBR d'oRMESSON ET M- DE SÉVI6NÉ. 245.

compagnie. «Le matin (lundi 8 août), M"* de Sevigné me Yint prier de sçavoirsi M' de Rogmont voulloit vendre la charge de cometle des chevaux-légers ; je luy promis que dans deux fois vingt quatre heures , j'en parterois \ ^ On v(Ht, en effet, parle Journal d'Olivier d'Ormesson ', qu'il s'occupa de cette affaire pendant que les deux époux se rendaient en Bretagne , d'où ils ne revinrent qu'au mois de décembre 4614 \ Les négociations pour Tachât d'une charge continuèrent au commencement de 4645 >; mais la famille de M"* de Sévigné, et principalement les deux Coulanges, qui devsdent servir de caution à M. de Sévigné, refusèrent leur garantie, et l'affaire fht rompue ^ Dès cette époque, les défauts du marquis de Sévigné, un instant cachés par des dehors brillants, se révélaient. «L'abbé (deCoulanges)se plaignoit de M' de Sevigny , <faï l'avoit engagé, et Mad. de la Trousse, contre leur intention. •»

Le 40 octobre 4646, M- de Sévigné accoucha d'une fille ^ « Le soir , M** de Sevigny accoucha heureusement d'une fille, où ma mère et ma femme furent , n'ayant personne auprès d'elle. « M' Walckenaer a donc été mal renseigné, lorsqu'il dit que M** de Sévigné n'eut d'enfauts que trois ans après son mariage ^ Quelle est la fille de M** de Sévigné dont Olivier d'Ormesson raconte ici la naissance? M. Walckenaer dit ' qu'on ne sait pôs la date précise de la naissance de Françoise Marguerite de Sévigné , qui devint M** de

> Jounua bouvier d^Ormes9on , !>• partie , ^ 44 verso , année 1644. *U)id.

3 lbid.,^&lreeto.

4 Ibid. , fM &2 recto et 53 reeto.

^ Utld.ff" 63 reeto.

« U>ld.,^8^verto.

7 Mémoires cités ,1,119.

« Ibid., 183.

Grignan. S'agiraii-U de la naissance de cette femme célèbre ? Ë8t*il cpiestion d'une autre enfant, dont ne parlent pas les biographes? Je ne puis que soumettre mes doutes au savant auteur des Mémoires sur M" de Sévigné.

Olivier d'Ormesson fréquenta, pendant Thiver de 1646 à I647,>M. et M"* de Sévigné, qui habitaient alors à Paris, où ils étaient rétenus par un procès '. D'Ormesson était leur conseiller : u Je fus disner chés M' de Sevigné; Tapresdinée, je fus avec M^ et M"* de Sevigné chés M' du Veiner pour leur affaire ; ils soupperent ce soir la au logis et fusmes voir après soupper, chés M' de Novion, le ballet des Rues de Paris, qui n'estoit pas grand'chose *.•» — • Le samedy 2 mars (1647), je fus avec Mad. [de Sevigné] chés M" Bataille et du Verger ; après, au Palais Royal, pour voir la représentation de la grande comédie , où , après avoir attendu une heure et demye, fentray par le moyen de M' de laMothe. C'est Thistoire i'Orphée et Eurydice , qui se représente en chantant ; les voix sont belles ; mais la langue italienne , que Ton n'entendoit pas aisément , estoit ennuyeuse. » D'Ormesson continue , pendant les mois de mai , juin et juillet 4647 , de s'occuper du procès de M"' de Sévigné '. Je dis à dessein de Madame de Sévigné ; car ce procès la concernait personnellement. C'est pour elle que d'Ormesson obtient un arrêt d'évocation au Conseil , le 9 juillet 4647 \ Malheureusement il existe une lacune , pour les derniers mois de 4647 , dans le Journal d'Olivier d'Ormesson , et l'on n'y trouve point l'issue du procès.

M"* de Sévigné fut absente de Paris une grande partie de l'année 4648 *. Peu de temps après son retour, d'Ormesson la

< Journal d'OUv. d'Ormesson, 1» partie , f» 85 recto et semo. » Ibid., f" 86 verso, 21 février 1647.

^ Ibid. , r« 87 ( bia ) recto , f 88 >erdo.

* Ibid., f- 88 \crso.

• M. Walckenaer, Mémoires cilés, 1 , p. 182-183.

OLIVIER d'oRMESSON ET M*' DE SÉVI6NÉ. 217

conduiBit au Parlement , qui était , à cette époque, le centre des affaires politiques. Le 44 décembre 4648 ', il était avec elle dans la lanterne pour entendrç plaider un procès, lorsque les députés des Enquêtes envahirent la Grand'Chambre et demandèrent rassemblée générale. « Le Premier Président demeura ferme à dire que la Grand'Chambre en delibereroit le lendemain. >» Le 43 décembre , il dînait chez M** de Sévigné , et raccompagnait chez le lieutenant civil \ Le dimanche 20 décembre , il dîne encore chez M"* de Sévigné, avec le chevalier Renaud de Sévigné^ qui arrivait d'Italie '. Le 5 janvier 4 649, les familles d'Ormesson , de Fourcy, de Goulanges et de Sévigné , se réunissent pour fêter les Rois. H** de Sévigné amena à ce repas de famille le poète llarigny, qui fut roi \ Le lendemain , <« 6 janvier, feste des Roys, à sept heures, M** de Sevigny m'envoya dire que le Roy estoit parti la nuict. Jamais nouvelle ne me surprit tant J'allay chés M' de Lamoignon , où la mesme chose me fut confirmée, et que la porte Saint*Honoré estoit gardée. Le peuple avoit forcé le bagage du Roy de rentrer dans le Palais Royal. Je revins donner ordre pour avoir du pain pour huict jours. •» La guerre civile commençait ; le marquis de Sévigné y prit une part active ; il accompagna M. de Longueville en Normandie \ « Je Tavois sceu de M"* de Sévigné qui me dict que M' de Longueville avoit reoeu nouvelles que le Parlement (de Rouen) s'estoit déclaré pour le Roy, et que M' d'Egtot , fils de M' de Beuvron , s'estoit , dans le Vieux Pallays , déclaré de mesme , et qu'il ( M. de Longueville ) avoit résolu d'y aller aussytoat ; que W de Sévigné estmt allé avec

« Jowmal â:<Hiv. tCOrmeston , l-* partie , f» I2& recto.

* Ibid.

3 lbid.,^ 127 verso.

* Ibid., f- 128 ver*o. - Voyez, dam M. Walckenaer, les vef§ adretsé< à M-* de Sévigné par Marigny ; Mémoires cités, 1 , 183-184.

* Journal d'Oliv. d:Orme8$on, ibid., ^ 136 verso.

luy et qu'ils estoieot partis à minuict à cheval. » Pendant ce temps , le chevalier Renaud de Sévigné , un des afOdés de Paul de Gondy , commandait le régiment de Corinthe , levé par le Coac^uteur, archevêque de G)rinthe inpartibus. Le 30 janvier 1649, on reçut la nouvelle que Renaud de Sévigné venait d'être battu à Longjumeau ' . • Je fus chés M** de Sevigny , où j'appris que n'estant sorti qu'avec cent quatre vingt dievaux , il avoit esté attaqué par huict cent chevaux et cinq cent mousquetaires; qu'après la première décharge, tous ses gens s'en estoient Aiy, et, son cheval s'estant abattu , toute la cavalerie luy avoit passé sur le corps , dont il estoit tout moulu et sans autre blessure. Je le vis chés luy. » Cette déroute s'appela la première aux Corinthiens. On attribuait les défaites des Frondeurs aux généraux. « I^ mardy, 9 febvrier ( 1 649 ), l'estonnement estoit grand parmi le peuple, quidismt qu'il estoit trahi par les généraux, et M' d'Elbeuf estoit dans l'indignation generalle ; le matin , [j'allai] chés M*' de Sevigny, où une blanchisseuse nous dict que Clanleu avoit trahi , et qu'il avoit esté tué par les siens ; tout le monde crioit contre les généraux '. » Les détails des combats remplissaient tous les entretiens, « Le jeudy , 4 4 febvrier % je fus chez M"* de Sevigny, où je vis Uarigny, qui me dict le détail du combat d'hier, et que lemareschal de Grandmont, avec deux mil chevaux et deux mil hommes de pied, leur avoit coupé chemin, en sorte que M' de la Mothe estant arrivé audevant de M' de Beaufort, ils s'esteieut battus ; que H'deBeaufort avoit poussé dans Vitry partie de la cavalerie , où il avoit eombatu nue teste et sans armes , avoit failli d'estre tué par Nerlieu , que M' de Narmoustier (ou Noirmoutier ) avoit prévenu en le tuant d'un coup de pislollet, en sorte que les trouppes du Roy s'estant

' Journal d^OUv. d'Ormeston , I** parUe, ^ 139 recto. > lbid.,^ 141 recto.

^ lbid.,M41 verso.

OLIVIER d'ORMESSON ET M*' DE 8ÉVIGI<iÉ. 219

retirées , et , eux ayant faict passer les beufs et les porcs du convoy , ils n'avoient pas voullu les poursuivre , et qu'il n'estoit point entré de farines liy bled. » Ces détails sur le combat d'Estampes ne se trouvent pas , à ma connaissance , dans les autres Mémoires du temps.

M"* de Sévigné et la société qui l'entourait s'intéressaient vivement au succès de la Fronde , le poète Marigny surtout. 11 alla jusqu'à insulter un membre du Parlement qui ne par* tageait pas ses opinions. <• Le dimanche, 44 febvrier( 4 649) ', chés Madame de Sevigny, qui me dict comme Marigny, ayant rencontré Boisleve, conseiller d'Eglise , il s'estoit resjoui de la resolution du Parlement ( de ne pas traiter avec la Cour), ayant aprehendé qu'ils ne délibérassent sans les généraux, et [ dit] qu'il y avoit de grands coquins dans cette compagnie. Sur quoy, Boisleve s'estant offensé et [ayant dit] qu'il estoit un coquin d'en parler ainsi , Marigny luy avoit donné un soufflet , et, après quelques coups , s'estoit sauvé ; que M. le Coadjuteur l'avoit abandonné entièrement ; mais qu'il avoit trouvé assés d'amys pour empescher Boisleve d'en avoir parlé le samedy au Parlement ; ainsi que l'affaifé a'accomoderoit. ♦»

Pendant les dix années (4654-4664 ) qui présentent une lacune dans le Journal d'Olivier d'Ormesson, M** de Sévigné perdit son mari , tué en duel par le chevalier d'Albret. Restée veuve dans tout l'éclat de la jeunesse , de l'esprit et de la beauté , elle échappa aux séductions, sans fuir les plaisirs. Elle résista à Fouquet , alors tout^puissant , et le défendit dans le malheur. A l'occasion du procès du Surintendant, elle reparait dans le Journal d'Olivier d'Ormesson *. « Le dimanche 20 avril ( 4664) , je vis le père d'Ormesson ( Nicolas Lefebvre , minime , frère d'Olivier ), sur ce que le jour

* Journal d*Oliv. d'Ormesson , !'• partie, ^ 143 recto. ' IWd. , 2« partie , (^ 34 rcclo.

du disner de M" Berrier, Foucault et Pecot , aux Minimes , frère Charles avoit dict que Madame de Sevigaé me gouvernoit en faveur de M' Fouquet , contre le sentiment de mon père , et des sottises de cette force, et Ton m'en avoit adverti du costé de la Cour; je luy parlé de cela avec mespris, et néantmoins qu'il ne falloit plus tenir tels discours. » Cependant Olivier d'Ormesson n'enfrapas encore au conclave , pour me servir de l'expression de M"* de Sévigné ' ; il continua de voir sa parente. Le mardi 4 3 mai 1664 ' , elle l'entretenait des fêtes de Versailles, auxquelles elle venait d'assister. « M** de Sevigné nous conta les divertissements de Versailles, qui avoient duré depuis le mec^redy jusques au dimanche , en courses de bagues, baiets , comédies , feux d'artifices et autres inventions fort belles ; que tous les courtisans estoient enragés ; car le Roy ne prenoit soin d'aucun d'eux , et M** de Guise , d'Elbeuf, n'avoient pas quasi trou pour se mettre à couvert. » Le ton de ce passage indique assez que M** de Sévigné et d'Ormesson voyaient avec peine le caractère nouveau de la Cour, la puissance absolue des ministres et les fêtes magnifiques qui enchainaient la noblesse au trône de Louis XIV. D'Ormesson pria M"* de Sévigné de ne le plus voir \ lorsqu'il commença le résumé du procès. Mais, après sa disgrâce, M*' de Sévigné lui témoigna une vive affection. Elle était heureuse des témoignages d'estime que d'Ormesson recevait, même de la Cour. « M"' de Sevigné me dict * qu'elle iroit l'apres-disnée veoir Madame de Montausier, qui s'estoit explicquée fort advantageusement pour moy , et [avoit dit] que le Roy se faisoit tort à manquer à sa parole. » Elle assistait aux repas traditionnels de la famille. •« Le jour de

' Lettre du 6 décembre 1664.

» Journal d^Oliv. d'Ormesson , 2«« partie, f» 38 verso.

' Lettre de M»- de Sévigné, 5 décembre 1664.

* Journal d'Oliv. d'Ormesson ^ 2-« partie, 1* 95 ver§o, mardi 10 mars 1665.

OUVIBR d'oRMESSON ET M" DE SÉVI6NÉ. 221

Pasques, 5 avril (4665), nous donnasmes le soir a souper, suivant Tusage de mon père ', à toute la famille , et s'y trouvèrent M'* de Colanges , Sanzé et d'Arouis , Mesdames de Sevigné mère et fille. - Peu de temps après, d'Ormesson alla visiter Bl"* de Sévigné à Livry , où elle passait le mois de mai avec l'abbé de Coulanges, son oncle '. Elle y était encore au mois d'octobre. « ih fus à Uvry, écrit Olivier d'Ormesson, à la date du 4 4 octobre ( 4665) % veoir Madame de Sevigné , qui s'estoit blessée à l'œil, n L'hiver, ramena M** de Sévigné à Paris, où elle continua ses relations d'amitié avec d'Ormesson. « Le mecredy, 3 febvrier ( 4 666) , Mad. de Sevigny m'amena M' Pellisson et M"' de Scudery, qui me tesmoignerent toute l'estime et l'amitié possible sur l'histoire du procès de M' Fouquet ^^ Au mois d'août 4666 , M"* de Sévigné partit , avec l'abbé de Coulanges , pour la Bretagne \ Je note cette date , parce que M. Walckenaer a cru que M** de Sévigné ne s'y était rendue qu'à l'automne de la même année ^. Nous retrouvons , l'année suivante , M"* de Sévigné à Livry. « Le lundy, 25 aoust (4667) ', je fus à Livry veoir M' l'abbé de Colanges et Mad. de Sevigné; y arrivèrent M' d'AndiBy et Mad. Duplessis de Guenegaud. M' d'Andilly m'embrassa, croyant saluer l'abbè. Apres avoir appris mon nom et replieque si j'estois le vray d'Ormesson , il me fit mille nouvelles embrassades avec des témoignages d'estime et d'amitié les plus obligeants du monde. M' d'Andilly me dict avoir quatre vingts ans ; il se porte bien et il agit avec un feu admirable.

< André d'OruMMon , père d'Oltvler, était mort depuis quelques mois.

> Journal d'OHv. d'Ormesion , 2-* partie , ^ l06 recto, 30 mal 1666.

3 Ibid.,f> 116 verso.

* Ibid.,M30 recto.

^ Jbld., f" 136 recto, 12 août 1666.

<^ Mémoires cités , tome UI , p. 39.

« Journal d'Oliv. d'Ormesson , 1^ ISl verso.

222 APPKNDICE.

Il falhit parier du procès de M' Fouquet et de tontes les circonstances de cette alTairo. La conversation fut très agréable ; il retourna à Fresnes avec Mad. Duplessis. » M** de Sé\igné ne tarda pas à les rejoindre dans cette splendide haUtatioD, dont M. Walckenaer a décrit la beauté et les plaisirs '.

A la fin de Tannée 4667, M** de Sévigné était de retour à Paris. « Le jeudy 2S décembre (4667) % M' de Hontmort me dict que Ton avoit faict l'opération de la transfusion du sang sur S'- Arnaud , qui estoit à Madame de Sevigny, et qui estoit retombé pour la troisième fois en folie , estoit furieux et couroit les rues ; que Ton luy avoit tiré tout son sang et faict entrer, celuy d'un veau; qu'il avoit dormilanuict^ce qu'il n'avoit faict depuis six sepmaines , et qu'il en esperoit un bon succès. » Dans l'été de 4668 , M** de Sévigné se rendit, suivant son usage, à Livry. Ce f^t là que se décida la vocation d'un des fils de d'Ormesson , qui entra dans le clergé régulier. » Le dimanche 44 octobre , je receu une lettre du père gênerai de S*°-6enevieve , qui me mandoit que mon flls l'estoit venu trouver à Livry et luy demandoit d'estre receu religieux. J'y fus , après le disner, avec mon fils, et vis d'abord M"" de Sévigné et l'abbé de Colanges. »•

Le dernier passage du Journal de d'Ormesson où il soit question de M" de Sévigné parle du mariage de M"* de Sévigné et donne des dates exactes qui manquent dans les biographies les plus complètes : «« Le 29 janvier (4669) \ le mariage fut faict, à S -Nicolas , de M' de Grignan avec Mademoiselle de Sévigné, et furent coucher à Livry, où je fus le lendemain les veoir. f» D'Ormesson avait signé la veille le contrat de mariage *. A partir de ce moment, son Journal

* Mémoires cités , UI , 21 et suiv. , 72 et suiv.

> Journal tTOliv. ttOrmesêorif 2"'* partie, ^ 156 verso. 3 lbld.,r- 171 reclo.

♦ Mnnûire* sur W"»' de Sèviguv , par M. Walflienarr, III , 134.

OUy»R d'ORMBSSON et m- de SÉVIGIfli.

garde le silence sur M"' de Sévigné. Mais c'est précisément l'époque où la correspondance de sa parente va devenir plus active et initier le lecteur à tous les détails de sa biographie. Le Journal d'Olivier d'Onnesson fournit , au contraire , des renseignements sur la partie de la vie de M*" de Sévigné qui est peu connue, et c'est ce qui m'a déterminé à recueillir les principaux passages. Si je me suis permis de relever çà et là des erreurs ou des omissions dans un ouvrage plein de science et d'intérêt comme celui de M. Walckenaer, ce n'est pas par une ridicule présomption. J'ai seulement voulu prouver que le Journal d'Olivier d'Ormesson pouvait fournir des dates précises et des renseignements certains pour les recherches littéraires, aussi bien que pour les études historiques.

RELATIONS D'OLIVIER o'ORMESSO!^ AVEC FLEIJRY.

« Le vcndredy, U janvier (1667), Rappris la mort de M' Fleury père , dont le fils avoit promis à mon (Ils qu'il viendroit loger avec moy après la mort de son père. Je tus veoir le fils après le disner et mon fils Tamena le soir coucher au logis pour prévenir M' Le Pelletier, chés lequel M' Fleury ne vouUoit pas aller.

n Le samedy, 45 janvier, le matin, au Conseil, où la cause entre M' de la Pesseliere et M' d'Auroué fut remise à huictaine. Au sortir , je fus au service de M' Fleury à S*-Mederic. J'appris que M' de Machault estoit très mal et avoit receu Textreme onction. Apres le disner, je fus chés M' Le Pelletier pour raisonner si je demanderois cette place ', et nous convinsmes qu'il estoit bon de le faire. Apres je luy parlé que M' Fleury s'estoit engagé à mon fils et que , par ce moien , nous en jouirions ensemble ; car il en disposeroit avec la mesme liberté qu'il faisoit auparavant. Sur cela , il s'emporta avec une extrême chaleur , accusant M' Fleury d'ingratitude, le père Cossart de fourbe, et moy mesme de peu d'honnesteté à son esgard , sçachant qu'il souhâitoit l'avoir, et, en quelque lieu qu'il fust , il romproit avec luy ; qu'il perdoit sa fortune ;

> La place de M&ehault au (irand-Con.^il.

iiiS APPENDICE.

qu'il auroit esté secrétaire de M' Le Tellier, lorsqu'il sera Chancellier, et me répéta dix fois que son estoile estoit qu'il estoit récompensé d'ingratitude de ceux qui luy avoient le plus d'obligation. Luy ayant replicqué que M' Fleury se pretendoit libre , qu'il estoit chés moy comme chés sa mère , et ne pouvant luy dire la meilleure raison qui estoit que M' Fleury, connoissant son humeur domestique , ne voulloit en façon quelconque demeurer chés luy, et , pour cela , s'estrât engagé , afln d'éviter le refus qu'il estoit résolu de lui faire. Enfln, sa chaleur ne diminuant point et parlant toujours d'ingratitude , je luy demandé s'il entendoit parler de moy , et , m'ayant respondu entre ses dents , je me levay en colère et sortis sans lui dire adieu. De là je fus en faire la relation à M' le Premier Président, etje le dis le soir à M' Fleury qui estoit au logis , qui me dict la ^isite que M' Le Pelletier lui avoit faicte avec presque les mesmes reproches et chaleur.

»• Le dimanche, 46 janvier, je ftis le matin chés M' de Machault, et il mourut après le disner. M' Le Pelletier, qui avoit esté chés M' le Premier Président , qui luy avoit dict ma colère , m'escrivit une lettre pleine de satisfaction, de desaveu. Je pris cette occasion pour le retourner veoir le soir. Je luy rendis sa lettre et la jette au feu, et nous nous raccomodasmes , et il me conseilla d'aller à S*-Germain porter mon placet; etc. De là je ùis chés le Pir. Président qui me confirma cette pensée , et me parla des sentimens de H^ Pelletier sur M' Fleury comme d'un homme oultré , ne pouvant souffrir cette préférence , et M' Fleury luy estant très nécessaire, et que l'on luy avoit enlevé ne pouvant comprendre que cette démarche de M' Fleury, qui estoit homme d'esprit et sçachant se conduire, estoit une marque qu'il ne voulloit point loger avec luy.

" Le 4 6 febvrier 1 672, ayant esté adverti fort incertainement que le Koy pronoit M' Fleur>' pour le mettre précepteur auprès

UELATIONS d'olivier d'oREESSON AVKC Fl.El)RY. 227

des princes de Coiity,qui avoient perdu Mad. kur mère d'un transport au cerveau peu de jours auparavant, et que le Roy vouloît faire eslever auprès de M^ le Dauphin, et ayant sçeu depuis que cet advis esloit certain, je fus le mecredy, 17 febvrier, veoir le père Ferler avec mon fils , qui nous dict comme la chose s'estoit passée ; que H' de Montausier en avoit faict la première proposition et de M' Flechier; que le Roy lui en avoit demandé advis et dict d'en communiquer avec M' de Condom, et que le Roy s'estoit déterminé à H' de Fleury ; qu'il sçavoit qu'il logeoit avecmoy, et qu'il avoit dict que je ne serois pas fasché de lui donner, et qu'il me conseillolt d'aller veoir le Roy sur cela.

*» Le vendredy , 1 9 febvrier , je fus à S*-Germaiu avec mon fils , etallasmes d'abord veoir M. de Condom, me plaindre de ce qu'il ne m'avoit pas adverti de cette proposition. II nous explicqua comme cette affaire s'estoit faicte ; que M' de Montausier avoit nommé d^abord M' Flechier. et aprez H' Fleury ; qu'il avoit faict au Roy Tatlhire de M' Flechier, difficille et que le Roy, croiant que c'estoit un homme qui faisoit le difficile pour se faire mieux achepter, avoit pris la resolution de choisir M' Fleury ; qu'il avoit sçeu qu'il logeoit chez moy ; qu'il luy en avoit parlé et enfin il me fit connoistre qu'il n'avoit eu part à cette affaire que ploir l'advis que le Roy luy en avoit demandé, et enfin nous nous separasmes avec bien de l'amitié. Je fus chez le Roy, et prenant le temps qu'il regardoit au mirmr son tour de cheveux , je luy dis que le père Ferier m'avoit dict l'honneur qu'il faisoit à M' Fleury de le mettre auprès de M" les princes de Conty, et que je venois luy offrir et luy tesmoigner ma joie qu'il y eut quelque chose dans la maison qui luy fust agréable ; que M' Fleury estoit un homme de grande probité et de capacité ; qu'il y avoit cinq^ans qu'il estoit avec moy et que j'esperois que Sa M** seroit contente de sa conduite. Le Roy entendit cela agréablement et me dict

qu'il csloit bien aise du bon tesraoignage que je iuy rendois de Fleury et que je Iuy avois fait plaisir de Iuy en parier. M' le C*^ de Bouillon et quelques autres me dirent après qu'ils avoient remarqué que le Roy m'avoit parlé agréablement, et le Cardinal me dict, ayant sçeu ce que j'avois dict au Roy, qu'il avoit grande envie d'avoir Fleury et Iuy en avoit faict parler. Je vis, après, H' de Turenneset M. Le Tellier, qui sçavoient le choix de M' Fleury. Nous vismes aussi M' de Montausier qui nous parla de cette proposition comme l'ayant t'aicte; etc. Je mangé un morceau chez M' de Turennes, vis M' de Pomponne , et ensuite revins de bonne heure à Paris.

» Le lundy 22 febvrier, le soir. M' de Condom estant venu à Paris pour parler à M' le Prince surTafTaire des princes de Conty, je Iuy menay M' Fleury, et ensuite nous fusmes veoir M' le Prince , auquel je présenté M' Fleury ; il le receut bien et me fit beaucoup d'amitié , et M' le Duc aussy.

« Le mardy, 23 febvrier, M' Fleury estant allé voir M' Lancelot faire la leçon aux princes de Conty, je le fus quérir et salué ces deux petits princes qui me parurent avoir bien de l'esprit. De là , je le menay chés Mad. de Longueville , qui le reçeut assés froidement , estant faschée de ce que la princesse de Conty Iuy ayant laissé par son testament l'éducation de ses deux enfants , le Roy les Iuy ostoit et faisoit maison neufve , ne pouvant souffrir M' I^ncelot ny aucun Janséniste auprès d'eux '. »»

» JounifUdOliv. darmeèsoii, 2""' \rM'\h\ T- iSi verso, Mi iwlo v{ ISÎ) rcclo

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