INTRODUCTION. XVII
Sans doute, il ne faut pas au détriment des droits de l'Etat étendre démesurément la sphère d'action des pouvoirs locaux. La décentralisation serait un malheur et une erreur également funestes, si elle avait pour conséquence d'énerver et de compromettre l'unité de la nation. Mais il faut bien s'entendre. La décentralisation n'est ni la suppression ni la négation du pouvoir politique, entre les mains de qui doit constamment rester la destinée du pays. La centralisation est nécessaire à la grandeur d'une nation comme la nôtre ; car cette centralisation garantit et maintient l'intégrité et l'unité de la vie sociale. Ce qui constitue la décentralisation, c'est le règlement des intérêts locaux abandonné à ceux que ces intérêts touchent directement et pour ainsi dire exclusivement. Que tout ce qui regarde la justice, l'armée, les contributions publiques soit réservé au pouvoir central, rien de plus juste ; mais que chaque commune, chaque département puissent administrer en toute liberté leurs écoles, leurs routes, leurs établissements de secours et autres; que chaque contrée puisse varier, suivant ses traditions et ses besoins, l'administration de ses intérêts purement intérieurs ; que l'activité intellectuelle des habitants soit mise en éveil ; que chacun ne rejette pas sur l'autorité centrale les conséquences plus ou moins prévues d'une mauvaise mesure, voilà ce qui forme les caractères, augmente le goût des affaires publiques et crée dans une nation des mœurs politiques vraiment viriles. Nous avons eu souvent l'instinct de cette décentralisation, plus que nous n'en avons eu véritablement la pratique et les bienfaits. Cependant, il est vrai de dire qu'à travers toutes ses crises, le pays a poursuivi le même idéal ; ami de l'ordre, ennemi de l'arbitraire et d'iné-
Vm INTRODUCTION.
L'innovation qui résulta de la création des assemblées provinciales, dont il sera parlé au chap. I^^ de cet ouvrage, provoqua un vif mouvement de réaction et disposa les esprits au gouvernement représentatif, à la gestion personnelle et raisonnée de leurs intérêts. Il y eut alors un admirable élan dans tout le corps de la nation : chacun rivalisa d'activité pour réformer les abus, et ces modestes assemblées provinciales, jusqu'à ces derniers temps à peu près oubliées, mirent en face les uns des autres les hommes à qui nous devons les réformes admirables de 1789. Mais, d'une part, le mouvement provincial rencontra plus d'une opposition et, d'autre part, il manqua parfois de mesure; pris quelque peu au dépourvu, les membres des assemblées locales ou hésitèrent ou se trompèrent sur l'étendue de leurs pouvoirs ; quelques conflits entre eux et l'intendant de la province firent naître des inquiétudes et des troubles pareils à ceux que nous avons vus lors de la première application de la loi du 10 août 1871. De sorte que le pays, secoué par la réforme administrative de 1777, mais encore imparfaitement exercé au maniement des libertés locales, était, à la veille de la Révolution, resté véritablement partisan d'un gouvernement centralisateur et d'une administration toute puissante.
Le mouvement de 1789 remua le pays dans, ses profondeurs les plus intimes, et les premiers efforts de l'Assemblée constituante tendirent à séparer nettement les administrations locales de l'administration centrale. Partout, il est vrai, la Constituante établit des administrations collectives, mais elle marqua avec soin la .subordination qui devait rattacher les unes aux autres,