XXII INTRODUCTION
individus : ils vivent à la sueur de leur front, et c'est dans le travail obscur qu'on reconnaît les hommes vraiment utiles ; par suite, il est déplorable que des esprits cultivés dédaignent l'étude des objets si variés de l'administration départementale, parce que certains de ces objets ont un attrait et une portée modestes. Les meilleures lois valent ce que valent les hommes qui les appliquent ; pareilles aux terres fertiles, elles rendent en proportion de la vigueur avec laquelle le soc de la charrue, je veux dire l'intelligence humaine, les travaille. Et ce n'est pas se tromper que d'assurer que la loi départementale produira des résultats d'autant plus heureux qu'elle sera appliquée avec plus de loyauté et de persévérance.
Le livre qu'on va lire a pour objet l'étude de cette loi et des principaux traits de l'administration départementale. Cette administration n'est pas l'une des moins pratiques et des moins intéressantes de notre pays. Dans notre société démocratique, les conseils généraux représentent assez bien, en effet, la tendance moyenne et l'esprit habituel de la nation. Ils ont depuis cinquante ans singulièrement gagné en influence : leurs prérogatives ont été successivement accrues et, avec une' sorte d'unanimité naturelle, les populations se sont habituées à les considérer comme les meiljeurs soutiens de ce grand parti conservateur et libéral, dont au fond tout le monde veut être, même ceux qui se rangent volontiers sous d'autres drapeaux. C'est, en effet, une des dispositions les plus vivaces de l'esprit français de ne jamais séparer l'ordre et la subordination de l'amour d'une liberté progressive et réglée. Nous avons pu être devancés par d'autres peuples dans la voie des réformes ; mais il est peu de
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nations qui aient, avec la même persévérance que nous, poursuivi à travers tous les mécomptes la conquête d'un gouvernement sage, laissant à chacun la même liberté et assurant à tous la sécurité et la paix. Or, les conseils généraux ont été dans chaque département les interprètes constants et autorisés de ce besoin, de ces instincts permanents du pays. Ils forment une véritable élite de citoyens, choisis qu'ils sont d'ordinaire parmi ceux que le talent, la naissance, la propriété foncière, l'industrie' élèvent au premier rang. Assez nombreuses pour que la discussion y soit complète et, d'autre part, ne comptant point un nombre de membres tel qu'il y ait lieu de redouter les orages et les lenteurs des assemblées politiques, les assemblées départementales ont presque toujours été le modèle et le théâtre d'une discussion courtoise et vraiment éclairée. Leurs procès-verbaux instruisent quiconque sait les lire avec recueillement ; d'ailleurs l'administration départementale touche aux objets les plus divers; elle ne se perd pas dans des détails infimes, ni dans des querelles de clocher; mais, à un autre point de vue, elle concerne les besoins matériels des populations, ce qui l'empêche de s'égarer dans le v^gue de théories hasardées et prétentieuses. Elle a développé et soutenu la vie municipale en aidant les communes dans des travaux que seules celles-ci n'auraient probablement jamais pu accomplir. Ainsi, le développement de l'instruction primaire a l'une de ses causes dans l'établissement des écoles normales, fondées et entretenues par les départements ; et si cette instruction . est aujourd'hui regardée par tous comme un besoin social de premier ordre, on sait que les conseils généraux ont rivalisé de générosité et d'ardeur pour venir en aide