‹ De l'affaiblissement des idées et des études moralesChapitre 11 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Des idées réter? éet de la oUise ioférienre.

Disons d'abord qu*il est difficile de trouver parmi nous la classe inférieure, jadis si nombreuse, si nettement tranchée. Déjà la classe moyenne, qu'on voyait s'élever autrefois entre elle et la haute classe, a moralement disparu et s'est confondue avec celle-ci , grâce à la rotation des fortunes et des honneurs, à l'égalité des lois et au nivellement des mœurs , grâce surtout aux faveurs que les nécessités du temps ont fait accorder aux supériorités de service et de travail. Cette révolution accomplie, il n'y a plus, en dépit de toutes les exceptions qui se maintiennent encore, que deux classes dans la société française, la classe lettrée et la classe non lettrée.

La population non lettrée est donc la seule qui compose la classe inférieure. Or, il n'est pas tout à fait aisé de trouver parmi nous des fractions sociales qui soient réeltement étrangères aux lettres.

£n effet, si peu lettrée que soit cette classe inférieure, il n'est aucune de ses catégories qui ne soit de nos jours initiée à une série d'idées sociales, à tout un système d'instruction qui l'élève de beaucoup au*

dessus de ce qui constituait le peuple dans d'autres

âges.

Aussi\ et à plus forte raison, ne s'y trouve-t-il plus aucune portion qui n'ait sa pensée réservée; aucune qui émette toutes ses idées morales, qui fasse part à tous de ses opinions, de ses jugements, de ses vœux, de ses tendances.

Dans quelques-unes de ces catégories, des obligations analogues à celles que nous avons remarquées dans les sommités de la classe supérieure pèsent aussi sur les sommités de la classe inférieure.

En effet, plus cette dernière se rapproche, sinon par ses études, du moins par ses lectures, par les idées qu'elle puise partout, au théâtre et dans le roman, dans la presse quotidienne ou dans la presse populaire, au collège électoral ou au corps de garde, plus elle contracte le goût et la nécessité de réserver une partie des notions qu'elle acquiert.

Elle a d'ailleurs des positions officielles comme la classe supérieure. Le maire de village, le conseiller municipal, le greffier et l'instituteur de la commune, ont évidemment l'obligation, comme ils en ont le talent, de surveiller leurs rapports avec tous, et de faire, des idées qu'ils doivent émettre, de celles qu'ils doivent réserver, deux parts bien distinctes. Plus il existe dans ces catégories d'intérêts mixtes, les uns se rattachant a ceux de la classe supérieure, les autres à ceux de la classe inférieure, plus l'obligation du partage est pré* cise, plus aussi elle est délicate, et l'art de la réserve ou de la communication, difficile. Il faut réserver pour faire respecter son autorité , il faut communiquer pour assurer son empire. L'autorité est moins assise sur la soumission qu'où commande que sur la confiance

qu'on inspire. Aussi, dans certains temps et avec certaines dispositions dans les esprits, rien n'est plus important à ménager que ces utiles intermédiaires entre les pensées et les intérêts des deux grandes classes de toute société; ils maintiennent une paix fondée, moins sur la force matérielle que sur des affections morales.

Les ménager, ce serait encore peu de chose , il faut les avoir. Et quand nous employons ce terme, nous voulons dire, non pas qu'il faut les gagner et les corrompre, mais les diriger. Il faut d'abord les former, puis continuer à les inspirer de telle sorte qu'on n'ait besoin ni de les régir à tout instant , ni de les surveiller sans cesse. Le choix est à cet égard entre ces deux règles : ne comptez jamais ni sur ceux qui ne sont pas surveillés, ni sur ceux qui ont toujours besoin de l'être.

Les positions oflicielles sont plus rares de nos jours qu'elles ne l'étaient jadis dans la classe qui nous occupe. Quand elle était organisée; quand tout entière elle était divisée, échelonnée, répartie en corporations, en compagnies, en associations de tous genres, toutes fortement régies par des règlements et des usages que maintenaient les lois de l'État et les intérêts de tous , les positions qui donnaient autorité morale et puissance officielle étaient nombreuses. Leur influence, efficace pour le maintien de l'ordre comme pour le progrès de la liberté, était profondé, et peut-être faut-il les regretter pour l'un et pour l'autre, quelques avantages matériels que leur destruction ait assurés au développement de certaines industrfes.

Si rares que soient aujourd'hui les positions officielles dans la classe inférieure, elles sont nombreuses encore; elles se multiplient chaque jour par l'extension même des industries qui ont renversé les catégories

anciennes. La maîtrise est restée ; et à côté de raction du prud'homme, se reconstitue celle du chef d'atelier, celle du chef de travail de toute espèce : action d'autant plus importante qu'elle est plus directe; action plus libre et plus puissante que ne fut jamais celle du chef de corporation.

Après les positions ofïiciellesy viennent les positions libres : libres en tant qu'elles ne sont pas engagées volontairement dans ce siècle d'associations, de menées et d'intrigues de tout genre; libres en tant que nul n'y est gêné par ces considérations de fortune, de famille et d'opinion publique qui enchaînent la classe lettrée ; libres en tant que chacun y dispose de son bras, cette ressource en tout lieu, en tout pays.^

Que dans ces positions aussi, si libres qu'elles soient toutes, il y ait une foule d'idées réservées, qui le nierait à la vue de ces mouvements, de ces agitations et de ces coalitions organisées qui éclatent sur tous les points de TEurope, dans la libre Angleterre, dans la France plus libre encore, et jusque dans cette Allemagne si strictement et si fortement conduite par le sage absolutisme de son administration?

Dans le langage public de la classe inférieure, il règne, à tous les âges, des maximes de bon sens, de sagesse, de prudence, de soumission et de respect pour tout ce qui est élevé. Tant de leçons d'honneur et de probité, de fidélité au devoir, de pieuse résignation aux chances de la vie, à ses infortunes et à ses contrariétés, se trouvent dans la bouche du peuple, qu'on a pu dire, ajuste titre, que ses mots favoris, ses proverbes, étaient la sagesse des nations. Mais c'est là sa parole officielle, publique. A côté d'elle, plus au fond du cœur, il en existe une autre, qui s'échappe plus rarement, et qui

forme, on le dirait, comme je ne sais quelle parodie du bien jouée par le génie du mal, comme je ne sais quelle conspiration permanente dirigée contre Tordre au nom du désordre. Pour l'ignorer, il faudrait ignorer l'histoire, la Jacquerie, les insurrections du quinzième siècle, celle du peuple de Gastille, celle des paysans d'Alsace, celle des paysans de Souabe, et tant d'autres. Je ne parle pas des insurrections modernes, de celles qui sont devenues des révolutions profondes, des révolutions plus sociales encore que politiques, et qui sont tombées sur tous comme l'éclair, par la raison que la classe supérieure qui les avait conçues a toujours trouvé la classe inférieure plus prête à frapper qu'elle ne pensait.

On la dirait toujours prête; et cela tient moins aux idées qu'on lui jette qu'à celles qu'elle ne livre jamais.

11 n'est dans son sein aucune catégorie, si libre ou si asservie qu'on la conçoive, qui par sa réserve ne réponde à la réserve que nous avons signalée dans toutes les fractions de la classe supérieure. Ce ne sont pas seulement l'intendant et le valet de chambre qui gardent par devers eux la pensée qu'ils ne jugent pas convenable d'émettre ; il n'est pas d'homme de peine, il n*est pas de nègre, si borné qu'on le croit, dont les idées morales, celles qui accompagnent, qui modifient la valeur morale des actions qu'il accomplit, ne soient assez curieuses et assez audacieuses pour former un important sujet de méditation.

Ce feît, qui s'étend à toutes les catégories de la société, mais qui se modifie à chaque âge, et qui prend des développements proportionnés aux révolutions des classes et à l'importance des idées qui sont mises en jeu, cfe fait qui, mieux étudié, fournirait à là fois de grands moyens d'éducation et de grandes ressources de

politique, est aujourd'hui d'autant plus grave que, dans toutes les catégories de la classe non lettrée, il y a un mouvement d'ascension plus prononcé, que déjà ses sommités se confondent, par la lecture du roman et du journal, par la leçon du théâtre et de la tribune, par des leçons plus spéciales encore, et en quelque sorte par l'air qu'elles respirent, avec plusieurs fractions de la classe lettrée, sauf celte différence, qu'elles ont de plus que celles-ci le sentiment de leur force matérielle et l'énergie de leurs convictions morales.

Il n'y a donc pas, dans la société moderne, une classe qui combatte à l'ombre et une classe qui combatte au grand jour. 11 y a différence dans les idées réservées; mais il y a réserve de part et d'antre.

Il n'y a toutefois que ce qui doit être. Ce qu'on a pu abolir est aboli. On a renversé bien des barrières; on a supprimé, dans la loi politique, toutes les distinctions; anéanti, dans la loi religieuse, tous les mystères qui étaient l'œuvre de l'homme; on a montré à tous que la loi naturelle est pour tous. Mais on a laissé debout ce qu'a fait la nature; on n'a renversé ni la barrière qui sépare les intelligences cultivées de celles qui ne le sont pas, ni celle que la Providence, antérieurement à toute culture, a élevée elle-même entré les intelligences. L'aristocratie des lumières, c'est-à-dire des idées, ne périra jamais. Au contraire, elle grandira de l'abaissement de toutes les autres; et son dernier triomphe sera de s'asseoir sur leurs ruines dernières. Les castes et les mystères de l'antiquité, les corporations et les privilèges du moyen âge, œuvres des hommes/ ont été la proie du temps; Mais, œuvre de Dieu^ raristocratie des intelligences a toutes les promesses d'éternité qu'a l'espèce humaine elle*mème.

Page 1