CHAPITRE XIII
De rimportance relative des idées communes et des idées réserfées.
Dans l'une et l'autre classe il est donc des idées communes, des idées qu'on émet, qu'on répand dans le sein de l'humanité avec d'autant plus de bonheur qu'elles sont à la fois des moyens de puissance et de fortune, que de leur émission résulte une des gloires les plus pures et les plus impérissables.
Il est aussi des idées qu'on aime à contenir, qu'on garde dans le sanctuaire le plus profond de l'âme, et qu'on s'empresse avec d'autant plus de sollicitude d'y reléguer^ que, de leur manifestation, résulteraient plus de maux pour chacun de nous, plus d'embarras pour les peuples, plus de peines et de crises pour l'humanité.
Cependant, si nobles que soient dans leur source les motifs de cette réserve, toutes les catégories qui, dans l'une et l'autre classe, ont le plus d'intérêt à l'exercer, n'élèveronl-elles pas à ce sujet les plus fortes objections? Ne contesteront-elles pas l'existence du fait, n'en blâmeront-elles pas la révélation , n'en nierontelles pas au moins Timportance, et ne le montrerontelles pas plein des conséquences les plus fâcheuses ?
L'existence d'un fait qui se révèle dans rbi^toîre de
rhumanité tout entière, dans le sein de tous les peuples , dans toutes les classes dont ils se composent, et jusque dans le foyer de la famille^ ne saurait être nié sans ce courage qui nie la lumière du jour.
Mais ou peut blâmer la révélation du fait. Si elle était libre et si elle était nouvelle, on peut demander s'il fallait la faire. Mais, d'abord, elle ne doit pas être nouvelle, car elle ne peut pas l'être. Un fait aussi universel, un secret dont chacun a conscience, qui domine toutes les relations sociales et qui leur imprime leur véritable cachet, si voilé qu'il soit, est aperçu de tous les regards. Ensuite, il serait nouveau, que la révélation n'en était pas libre pour nous. On ne saurait guérir une plaie sans en sonder les profondeurs. Or la grande plaie morale de l'époque se découvre dans le fait qui nous occupe. Elle n'est que là, il y a non-seulement affaiblissement, il y a changement profond, il y a quelque péril dans la nature des idées réservées de part et d'autre.
C'est cette altération qui mine le plus les fondements de la société, et puisque le remède au mal n'est que dans la connaissance approfondie de la plaie, nous n'étions pas libres, sous notre point de vue, de la voiler ou de la dévoiler. *
On peut contester qu'elle soit le péril de l'époque. On peut nier que les idées réservées aient cette importance. On peut dire que, par cela même qu'elles sont réservées, et qu'elles n^entrent pas dans le commerce de la vie, elles n'y exercent point d'influence ; que les peuples vivent des idées qui sont émises, qui se traduisent en actes, en lois, en institutions, en exploits; qu'ils ne vivent pas de celles qu'on tait , qui sont à l'état de mort, ou qui restent du moins à l'état de théories. Sans doute les idées qui sont communes à tout le
monde ont leur pouvoir, personne ne saurait le nier. Mais, à côté de cette vérité trop vulgaire pour être remarquée, s'en place une autre qui mérite davantage notre attention. C'est celle-ci : ce sont les idées réservées qui nous dominent, et c'est précisément parce que nous connaissons trop bien l'importance, la gravité de certaines idées, que nous les réservons. On le sait, celles qui ont le plus de puissance sur nous, qui nous poussent en avant sur l'océan de ta vie, qui nous y soutiennent au milieu de ses orages, qui nous restent fidèles dans la bonne et dans la mauvaise fortune, ce sont celles qui sont à nous seuls et qui forment le plus secret patrimoine de notre âme. Aussi nous les chérissons au« tant que la vie : ces sortes d'idées sont, pour ainsi dire, nous-mêmes. Elles nous dominent malgré nous. Nous les abdiquerions en vain, nous voudrions les expulser, qu'elles seraient encore nos lumières et nos passions, nos projets et no» utopies de chaque jour. Rousseau dit, dans ses Mémoires, qu'il s'était créé deux êtres, fort gracieux l'un et l'autre, et dont sans cesse il était entouré, avec lesquels il s'entretenait £amilièrement, et qui répandaient sur son existence un charme indéfinissable. Si, au lieu de nous révéler ce rêve, il lui avait plu de faire l'histoire de ses idées réservées , quelles pages plus curieuses il eût laissées à la postérité !
Et ce qui se passe dans une âme a lieu dans celle d'une nation, dans celle de l'humanité. Ce qui gouverne l'homme, c'est aussi ce qui gouverne le monde. Les idées qui président véritablement aux affaires les plus grandes et les plus générales, celles qui se. traitent de peuple à peuple, ce sont des idées réservées, qu'on ne saurait publier, et dont celles qu'on publie ne sont qa'ane traduction vulgaire. Ces relations sont do-
minées, sans doute, par des principes généraux qu*on professe, qu'on invoque, qu'on sait plus ou moins, et qui sont comme la boussole au moyen de laquelle le navigateur risque de courir la haute mer, mais qui ne sauraient lui tenir lieu ni de plans, ni de provisions.
H en est de même des affaires intérieures, questions publiques, questions privées, de toutes les plus grandes affaires des hommes. A toutes président des idées connues de tous, et des idées réservées à ceux qui dirigent. Souvent il suffit d'une simple indiscrétion pour faire échouer les entreprises les plus glorieuses ou les plus lucratives. Ces mots, le secret de la couronne, le secret du cabinet, le secret de l'État, ne sont pas de vains mots. Ce ne sont pas même des mots inventés pour indiquer des privilèges. Chaque maison de commerce, chaque famille, chaque homme a son secret qui préside à ses affaires. Et telle est la puissance qu'aux moyens ordinaires ajoute le secret , qu'il suffit quelquefois du moindre degré de divulgation pour faire échouer les meilleures conceptions ; que d'autres fois il faut toute la puissance de la publicité pour arrêter l'accomplissement de celles qui paraissent présenter un autre caractère.
Mais tout en acceptant ces vérités, on peut objecter qu'elles ont des conséquences fâcheuses; qu'admettre ce grand fait de la réserve, c'est admettre un système de dissimulation sous lequel trouvent à se cacher tous les genres d'hypocrisie, de lâcheté et de trahison; que c'est plonger les peuples dans je ne sais quel labyrinthe de ténèbres, où l'homme à chaque pas peut se trouver sous je ne sais quel nuage de pensées hostiles, antipathiques, destructives de tout bien et de tout progrès. On peut dire que c'est non-
seulement ravir à Tétat social la clarté du jour, mais encore la sécurité ; que c'est reconnaître et légitimer toutes les antipathies, toutes les divisions morales et toutes les guerres civiles qui peuvent déchirer le sein d'une nation.
Ces conséquences méritent une attention spéciale.