CHAPITRE V
S«cpq4« cimçe : lei r^yoluli^os 49 Ja lei politique.
Les révolutions de la loi politique, aussi anciennes à peu près et aussi violentes que celles de la loi religieuse, ont été plus radicales et plus désastreuses pour les idées morales. Il s'y est accompli une série de faits plus gra* ves; ils ont été, en beaucoup de pays, plus généraux et plus profonds.
En effet, dans quelques--unes des révolutions reli* gieuses, on a remplacé immédiatement une autorité par une autre autorité non moins al)solue9 plus exigeante et plus sévère peut-être. Partout on a laissé aux idé^s morales la même sanction ; on leur a donné quelquefois plus d'austérité, sinon plus de pureté; et souveit, à tous les principes maintenus, on a joint beaucoup d'institutions nouvelles. Ceux-là même qui ont accompli les changements les plus fondamentaux ont pris aussi le plus de soin pour suppléer aux moyens qu'ils avaient rejetés comme inutiles ou dangereux, par toutes sortes d'enseignements nouveaux, de nouvelles études, d'autres exercices de piété et d'autres œuvres de dévotion.
n n'en a pas été de même des révolutions accomplies dans le domaine de la politique. Gela est évident.
pboses sociales sans y compromettre leur fortune morale; qui ajoutent à la dignité politique et à la prospérité matérieliei ces mobiles ordinaires des révolutions^ une plus grande amélioration morale : pareille chance est rare dans les destinées du genre humain.
En effet; si elle se rencontre par une heureuse dis^ pensation de la Providence, elle se répète difficilement ; et lorsque dans le sein du même peuple ces boulever« semenis reviennent coup sur coup, il y a péril de décadence plutôt que chance de régénération. Dans ces commotions sans cesse renaissantesi il est difficile que ne succombent pas cette fermeté de principes, cette pureté de doctrines et tout ce glorieux enchaînement d'habitudes et de traditions qui sont la véritable nationalité d'un grand peuple. Car, il faut le savoir, ce ne sont pas les éléments poH tiques, ce sont les éléments moraux qui dominent dans cette belle et puissante chose qu'on appelle la nationalité.
Or, parmi nous ce n'est pas une simple révolution qui s'est accomplie ; quatre fois dans l'espace d'un demi* siècle, il s'est opéré un changement complet, et chaque fois il a porté non-seulemeni sur le caractère» la teneur et l'influence du statut fondamental de la société, mais encore sur toutes les grandes lois de l'État, sur toutes celles qui engagent les sentiments moraux*
11 y a plus^ chaque foid le changement s'est étendu de la loi au législateur, du législateur à la dynastie, et de la dynastie au gouvernement général des affaires. Et (dtaquefois le gouvernement général du pays a demandé Une métamorphose profonde dans l'esprit |[énéral de la nation»
Ou bien seraienH^d quatre métamorphoses de forme que ces quatre révolutions qui ont successivement ap*
pelé ait trôhé le peuple, un soldat, une dynastie d'exil et une dynastie d'avenîr?
11 y a deux sortes de révolutions/ les unes de forme, les autres de fond.
Qu'est-ce qu'une révolution de forme? qu'est-ce qu'une révolution de fond?
Une révolution de forme, c'est celle où il n'y a qu'un changement de personnes, et où ce qui demeure debout de la loi ancienne, comme par distraction, emporte bientôt ce qui a été changé un instant par te toi nouvelle.
tJne révolution de fond, c'est celle où un principe succède à un autre principe, et où ce qui a été innové dans la loi nouvelle demeure à toujours et emporte bientôt ce qui était resté debout de Tancienne, comm^ par distraction aussi.
D'après cela, il est évident, je crois» que nous avons eu quatre révolutions, car dans tous nos changements a succombé un principe et a triomphé un autre prin* dpe; dans tous nos changements, ce qui était resté debopt par distraction a bientôt été emporté par ce qui avait été changé pour toujours.
£h bien, chacune de ces quatre révolutionsi qu'on peut réduire à deux, à une, peu importe, a jeté daas le sein du peuple un nouvel ordre de sentiments; cha^. cune a prêché des tendances contraires à celles qa'eUe avait combattues pour s'établir; chacune a mis sa gloire et attaché sa fortune à modifier, avec les institutions précédentes, les idées morales qui en formaient la base.
De ces quatre métamorphoses^ il n'en est que deux qui aient accepté le titre de révolution. Les deux autres, la Restauration comme l'Empire, ont prétendu
au titre de régénération. Mais les deux premières ont précisément entendu dans le sens de régénération ce mot de révolution auquel les deux autres ont voulu attacher celui de bouleversement violent. Toutes ont cela de commun qu'elles ont voulu être un bienfait; et chacune a mis encore plus d'ardeur à prêcher sa gloire, son enthousiasme et ses passions morales, que ses intérêts matériels, que sa doctrine sociale et ses lois politiques. Pourquoi cela?
La bonne politique sait fort bien ce que valent les affections et les idées que semble dédaigner quelquefois la mauvaise. Aussi quatre fois, dans l'espace d'un demisiècle, des systèmes et des pouvoirs divers se sont disputé non pas la France, ses trésors et sa gloire, mais ses idées, ses alfeciions, les sympathies de sa raison et de sa conscience nationale. Et quatre fois, pour réussir dans cette conquête, la plus glorieuse qui soit à tenter, on a fait passer à travers les doctrines et les affections les plus opposées, le peuple le plus facile aux séductions de l'esprit et du cœur. Qu'en est-il résulté? On ne l'a pas fait impunément. Au contraire, à chaque révolution nouvelle on a vu s'affaiblir l'héritage moral qu'on venait disputer, les sympathies que demandait, pour s'affermir et pour prospérer, l'ordre de sentiments et d'idées qui venait en remplacer un autre. Ce n'était là qu'un mal secondaire. C'était toutefois une grande indication, celle que le mal véritable était ailleurs, qu'il était dans l'affaiblissement de la loi. La loi est forte par deux choses, le principe qui l'inspire et le sentiment qui l'accueille. Or, si pur que l'on admette le principe, comment se flatter que le respect pour la loi soit sorti sain et sauf de tant et de si rapides métamorphoses; et comment la raison et la conscience, que sont
venues agiter et séduire tant de doctrines et d'espé^ rances contraires, les auraient-elles traversées et abandonnées tour à tour sans regrets et sans partage I
Quand on considère combien se combattent les institutions que le peuple s'est faites dans des situations et avec des passions si diverses, ou bien qu'on lui a faites dans des vues si opposées, il ne faut pas même se flatter quel'autorité morale de la plus belle et de la dernière de ces lois soit sortie entière de la crise qui l'a produite.
Tous ces conflits ont eu lieu sans doute au nom de principes avouables et avec des vues d'amélioration ; mais dans leur résultat ils ont été funestes aux idées morales. Tous ont été accompagnés de critiques vio« lentes, de passions impétueuses, de tout ce qui altère la pureté des mœurs et corrompt les notions du bien ; aucun n'a été suivi d'un ensemble de mesures analogues à celles que toutes les révolutions de la loi religieuse ont cru devoir prendre pour raffermir les idées morales qu'elles avaient ébranlées. ^
Nous l'avons dit, les révolutions de la loi politique ont plus profondément atteint les idées morales que ne l'ont fait les révolutions de la loi religieuse.
Qu'a été la loi religieuse pendant et après chacune de ses crises?
Immuable de sa nature; changeant de forme, no changeant jamais de fond; donnant à l'intelligence, de la manière la plus positive, les plus hautes solutions sur les plus hautes questions ; offrant toujours les mêmes espérances aux mêmes sacrifices, les mêmes consolations aux mêmes douleurs; présentant aux plus belles facultés de l'âme un aliment dont elles sont toujours disposées à goûter la douceur, elle s'est constamment déclarée la même, sauf les additions et les retran*
Gheménti des iidotet. BUd a pu étra méconmit profond déaKmti On peut la combattre^ la rejeter* Elle ne peut être avilie^ et toujouri elle se retrouve ce qu'dle a toujours été. Ses formes changent) mais sa nature et sa puissanoe sont inaltérables; c'est toujours la loi^ la parole^ la volonté^ la promesse de Dieuj c'est Tunion avec le Suprême ) c'est la force de sa force ; la via de sa viCé Elle s'est rétablie ainsi parmi nous. On peut la modifier à l'infini, on ne saurait rien changer à son essence^ et jamais elle ne consentira à d'autres transactions qu'à celles qui n'en seront pas< Elle demandera toujours ce qu'elle a toujours demandé, et elle obtlen* dra toujours tous les respects que la raison et la con<* joienee accordent à l'Impérissable, à l'Éternel. Il est des métamorphoses qu'elle croit légitimes; il est mille modifications qu'elle peut apporter à sa discipline, à ses institutions, à ses cérémonies. Quand elle le trouve bon^ elle fait ces modifications et consent à ces métamor* phoses. Elle a laissé de nos jours mourir quelques-uns de ces établissements que créent les siècles, que les Siècles dévorent, ou plutôt qu'ils rendent sous des fbr* mes nouvelles et avec une puissance régénérée ; mais, immuable comme elle l'a été dès son origine, elle est demeurée immuable dans toute» ses révolutions, et est sortie immuable de chacune d'elles.
La loi politique, au contraire, loin d'être permanente iou d'oser se dire immuable, a quatre fois proclamé ses métamorphoses. Quatre fois on l'a vue nattre, trois fbîs lés mêmes hommes l'ont vue mourir. Elle ne dure pas toujours ce que dure la fragile volonté qui la feit. Elle est à peine faîte qu'elle n'est plus ce qu'elle a été au moment de naître, la plus pure expression d'un jour.
Et quand on considère comntent ont péri les lois qui n'o^Dt pu vivre, par quels moyens elles ont pu tivre un inâlant, dans quelles circonstances elles étaient hécs, quelles idées leur avaient donné le jour et prfilé le pou- ¥oir, quelles personnes avaient assuré leur force et leur empire, qu'ils sont faibles les hommages de soumission et de sympathie qu'on peut leur accorder! Quels esemples et quelles leçons ont été donnés au nom de chacune d'elles, pour leur avènement, pour leur régne, pour leur fin ! On a (ait l'higtoire externe des lois, et, en commentant ces lettres mortes, on a jeté de vives lumières sur las plus beaux monumeots delà sagesse humaine. Mais quelles autres clartés on aut-alt répandues sur cesoraclet de la raison publique, si l'on avait fait l'histoire interne de ces décrets si curiehx!
' Eh bien, ce que l'histoire nous tait sur les lois du passé, le twnps nous l'a révélé sur celles du présent. Et quelles révélations 11 nous a faites! k quels spectacles nous avons assisté pendant nos débats politiques! - Dfns le domaine de la loi religieuse, des fautes ont été oonmisès aussi. On y -a vu souvent de petits intérêts, de grandes faiblesses, beaucoup d'intrigues, et quélquesapOAtasies. On y a vu tout le cœur de l'homme, toute sa fragilité, la gravité des mœi vation dans les vi dans les efforts, 01 duite des personn T«rs toutes les fail
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tulgaires, des apostasies si révoltantes, placées si prés des plus énergiques professions de foi, que la loi ellemême, faite au milieu de tant de ténèbres et de souillures, en a été tachée et obscurciejusquedansson essence. Je le sais, la dernière de ces grandes lois, celle que la nation a faite elle*mêroe, qu'elle a faite au nom de ses conquêtes les plus chèrement achetées, et pour le maintien de ses institutions les plus précieuses, s'est posée pure de ces vices et de ces souillures. Elle n'est pas émanée d'une révolution accomplie pour rejeter ce qui était, elle est sortie d'une crise dont l'unique mobile était d'affermir ce qu'on menaçait d'ébranler; et je sens combien son origine, plus pure et plus régulière, donne plus de force et d'autorité à sa lettre et à son esprit. Je sens qu'en théorie son autorité et sa force sont d'autant plus entières qu'elle est émanée d'une source plus sacrée. Je sais qu'elle est sortie de la loi naturelle elle-même, et qu'elle n'est pas autre chose que la traduction de cette loi la meilleure pour les conditions présentes de l'état social. Cependant, si pure qu'elle soit dans son origine, si forte que soit son autorité, elle n'a pas les privilèges de la loi religieuse.
Elle ne saurait les avoir. Autre est sa nature, autre son principe, autre sa place dans les intelligences et dans les cœurs. Acceptée d'une classe nombreuse, qui n'est exclusivement ni la classe inférieure ni la classe supérieure; acceptée même dans toutes les classes, je le sais, elle ne l'est pas de tous. Elle est contestée, au contraire, par deux doctrines, dont l'une l'accuse d'illégitimité, l'autre d'insuffisance. Elle n'a pour elle ni les opinions religieuses les plus anciennes, ni les opinions philosophiques les plus jeunes. Trop arriérée aux yeux des uns, trop avancée aux yeux des autres,
elle fournit le texte d'une polémique qui, loin de Taffaiblir, la fortifie assurément par ses attaques, mais qui atteint profondément les idées morales qu'elle implique, idées d'autant plus vacillantes qu'elles ont souffert davantage des révolutions de la loi naturelle, la source et la sanction la plus directe de la loi politique qui nous gouverne. Et cela est grave.
Mais la loi naturelle peut-elle avoir des révolutions aussi ?
En a-t-elle eu parmi nous?