‹ De l'affaiblissement des idées et des études moralesChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des cmtet qui ont amené la divinon. — Première came : lei ré? olutioiit de la

loi rdigieme.

Les révolutions accomplies dans la loi religieuse sont le fait le plus grave à la fois et le plus fécond qui se soit passé depuis trois siècles dans les annales du monde. Â ce grand fait, qui portait dans son sein tout le reste, se lient toutes les autres révolutions, toutes les doctrines, toutes les institutions du monde moderne, toutes les destinées des nations. C'est assez dire qu'il est l'objet du plus grand débat, du plus profond dissentiment. Aussi n'est-ce pas sans éprouver une grande émotion que nous abordons ce sujet. Mais, quand il s'agit xle la pensée morale du temps, il importe d'aborder ce sujet avant tout, sinon dans toute son étendue, du moins dans toute sa gravité.

Il n'est pas de fait mieux constaté par l'histoire que l'action de la loi religieuse sur la loi morale, et il n'est pas d'opinion plus arrêtée parmi nous que celle qui attribue l'affaiblissement des idées morales aux révolutions de la loi religieuse. Mais dès qu'il s'agit de s'expliquer, toutes les préventions se choquent, toutes les assertions- se contr^isent; et, pour faire jour à la vérité^ il faut avant tout débarrasser le terrain de deux

opinions également fausses^ également exagérées, l'une dans sa haine, Tautre dans son amour pour tout ce qui s'est accompli.

Les uns voient dans les révolutions achevées ou commencées une série de triomphes qui, pour être plus féconds, ne manquent que d'être plus complets; les autres, une série de défaites qui^ pour n'avcHf pas anéanti la loi religieuse elle-même, ont néanmoins ruiné plus d'existences utiles et nécessaires à la morale que n'en établirait la restauration la plus absolue.

Les uns et les autres voient évidemment dans cette question les principes; mais ils les y voient avant tout avec leurs préoccupations et leurs intérêts, avec leur présent et leur avenir; en un mot, avec leur personne. 11 est des opinions plus sages et plus vraies ; mais ce ne sont pas elles qui ont parmi nous le plus de partisans; ce ne sont pas elles qui ont le plus de chances de prévaloir à ces heures de la luUe. Celles qui prévalent sont, au contraire, pleines de passions, et c'est pour cela qu'elles prévalent.

Maifi( c'est pour cela même que la question est si brûlante ; c'est pour cela qu'il faut tant d'efforts pour la résoudre, même à part soi, et tant de ménagements pour la discuter en face de ceux qui ne se complaisent à la traiter qu'autant qu'elle est engagée dans les pré* ven tiens du temps.

Pour pouvoir la traiter sous le point de me purement moral, il faudrait avant tout pouvœr Tarracher au brasier où l'ont jetée les partis; mais à qui peut-on se flatter d'enlever des opinions qui sont des existences, qui sont le passé des um, qui sont l'avenir des autres, qui sont la gloire d'une corporation, l'honneur d'une caste, le rêve d'une association?

Au premier aspect, il est des considératiotis gfàVM qui devraient désarmer ceux qui considèrent les révolutions de la loi religieuse et surtout raffaiblissement progressif de son action comme une suite de triomphes, et qui regrettent seulement que ces triomphés soient incomplets encore, et, pour ainsi dire, stériles. Ces considérations, les voici sous la forme d*une réponse.

« La loi religieuse est aussi sainte et aussi légitime que la loi naturelle au profit de qui vous la combattez ou désirez sa chute. Elle n'est au fond que la même loi. Elle en est la forme divine ou la forme humaine; divine ou humaine, elle en est dans tous les cas h forme la plus populaire et la seule qui ait cet avantage, c'esl-à-dire qu'elle est la seule qui soit suffisamment claire pour être suffisamment puissante. Elle est de plus la seule forme nettement arrêtée et réellement établie, car toute autre est encore à l'état de problème.

« Maintenant nous ajouterons que, briser une forme quelconque, qu'elle soit grossière ou pure, sans en avoir une autre; détruire un vase, même ordinaire, qui renferme un parfum de prix avant d'avoir fait celui qui devra recueillir ce parfum, quand le premier sera brisé, c'est un acte insensé.

« Or, s'il est des siècles qui aient le privilège de produire une forme, ou, en d'autres termes, de modifier une loi religieuse, et de lui donner, avec un nouveau sacerdoce et un culte différent, toutes les instituliofls qu'elle réclame et toute la foi qui doit pénétrer les institutions, pour que vienne la vie dans la lettre morte de la loi, ces siècles, disons-nous, sont rares dans les annales de l'espèce humaine, et tous les autres sont

frappés, pour la cr^tion religieuse, d'une stérilité absolue. Gela ne tient ni à ces siècles ni à l'espèce humaine; cela tient à celui qui gouverne le temps et l'homme, et qui ne veut que ce qu'il veut, qui veut rarement ce que veulent les docteurs du jour. Si donc vous brisez un moule sans avoir la matière pour en former un autre, vous ne faites qu'une œuvre de destructeur, vous ne flûtes pas une œuvre de créateur.

«Vous prétendez faire une œuvre de créateur^ et vous en faites une, si vous donnez à ce qui n'est plus bon sous une forme vieillie une forme nouvelle qui le rende meilleur. Mais une forme n'est meilleure qu'autant qu'elle est mieux acceptée. Si vous trouvez de ces formes et que vous fassiez de ces œuvres, vous avez le droit de considérer comme un triomphe et comme un progrès, l'abolition de ce qui était, et d'amener des révolutions aussi complètes que vous les demandez, à la seule condition toujours que ceux-là les veuillent aussi qui devront les subir.

Qc En dehors de cette sphère, qui est toute morale et toute légale^ même aux yeux de celui qui est la loi suprême, il n'y a ni progrès ni triomphe. Il y a ce que le sage appelle une folie, le peuple, une impiété.

(( Tel est le cercle où, nouveau Popilius, la loi de l'humanité vous enferme, vous et le roi du temps luimême, le progrès. »

Nous l'avons dit, au premier aspect ces considérations devraient désarmer ceux qui non-seulement se félicitent des révolutions accomplies dans la loi religieuscj mais qui en demanderaient une de plus et qui voudraient la réaliser dans les circonstances les moins propres à une régénération.

Si graves que soient ces considérations^ ne nous Ûat-

tons pas qu'elles changent les e5;prits engagés dans on autre cercle d'idées. Pour faire aimer une série de lois et de principes, pour gagner des sympathies à tout un ordre de choses et d'iustilulions, il ne suffit pas de subjuguer Tesprit, il faut conquérir le cœur. Et c'est à cela que doivent viser ceux qui ont la mission de raffermir la loi dont ils sont les pontifes. La raison est la voie de la conscience comme la conscience est la voie de la raison. Nous ne pouvons parler, nous, qu'à celle-ci, à d'autres la mission de faire la conquête de celle-là.

Nous venons de combattre ceux qui yeulent dans la loi religieuse une révolution de plus, une révolution plus complète. Et que ne pouvons-nous enfermer dans une enceinte un peu resserrée aussi ceux qui faussent la question sous le point de vue opposé, qui considèrent comme autant de catastrophes toutes les révolutions accomplies non-seulement dans la loi religieuse ellemême, mais dans les formes que lui ont prêtées les siècles, que d'autres siècles lui ont ôtées, et qui étaient l'œuvre de l'homme bien plus que l'œuvre de Dieu!

Les défenseurs de ce système altèrent peut-être aussi profondément la question que leurs adversaires euxmêmes. Mais il n'en est pas plus aisé de faire voir leur erreur. Leurs opinions, comme celles de leurs adversaires, sont d'autant plus difficiles à combattre qu'ils les passionnent avec plus de sincérité, qu'ils engagent dans les intérêts purement humains plus d'intérêts divins. H y a donc ici un sophisme de plus, et sinon un noôud de plus à couper, du moins une erreur de plus à démêler. En effet, ceux qui demandent un progrèê de plusj un progrès fondamental, ne parlent qu'au nom de l'humanité ; ceux qui demandent tout le progrès de

trois siècles de moins parlent avant tout au nom de la Divinité ; et ils exercent d'autant plus d'ascendant sur les esprits qu'ils plaident avec plus de chaleur pour une cause plus sacrée. Leurs adversaires s'élèvent contre ce qui est; ils défendent, eux, non-seulement ce qui est, ils redemandent ce qui a été; ils le redemandent au nom des destinées les plus glorieuses de la nation et des plus saintes lois de Dieu.

Que disent-ils?

A les entendre, ce que la fabuleuse antiquité reprochait, par voie d'allégorie, à l'esprit de rébellion des Titans, les générations modernes l'auraient fait en réalité et avec plus d'aveuglement ; ils auraient saisi le Dieu de l'univers jusque sur son trône; ils lui auraieut arraché le sceptre des nations, l'auraient relégué captif dans quelque coin de l'univers, où, idole impassible, il demeurerait étranger maintenant à tout le progrès de la raison, à tout le jeu de la conscience^ à toutes les destiiiées de l'humanité; en un mot, du Dieu arbitre et père des hommes, ce siècle aurait fait Saturne coadamné à l'oubli.

Et l'on ajoute que la situation qui en est résultée n'est pas extraordinaire seulement, qu'elle est hors ligne et hors règle, qu'elle est anormale. « En effet^ diton, ce qui ne s'est vu en aucun sièclCi en aucun pays du monde, ce que le paganisme lui-même aurait rejeté comme une impiété et comme une faute en politique, s'est accompli sous nos yeux. La loi religieuse, qui partout ailleurs est la clef de voûte de l'édifice socia}, a été traitée parmi nous comme une fiction antique, comme je pe sais quelle conception fabuleuse; on l'a laissée debout machiavéliquement^ mais de fait on l'a abolie* Elle est anéantie comme puissance sociale, et cette

autorité suprême qui préâide partout ailleurs aux in^itutions des peuples, qui les sanctionne et qui donne ses principes à tous les codes, au fait, a disparu des nôtres, tout en y laissant ses dépouilles les plus éclatantes. A sa place, on a mis d'abord la loi naturelle, dont bientôt on a fait je ne sais quelle fiction métaphysique, pour y substituer la loi politique, la seule dont veuille encore l'incrédulité de notre âge.

CL Or, la loi politique dépourvue de tout caractère de sainteté, de pureté et de perpétuité, fragile œuvre de l'homme, née de circonstances fugitives, dépassée aussitôt que mise au 'monde et incapable de cimenter des liens moraux, ne laisse plus debout qu'un lien maté^ riel, la communauté des intérêts sociaux. Aussi la loi suprême qui nous gouverne, si elle n'est pas exclusive de toute conviction religieuse, n'en implique-t-elle au<cune et est-elle par là même antipathique aux cœurs purs et aux intelligences élevées, isolée qu'elle est de tout ce qui fait ailleurs, de la légalité morale une légalité religieuse, de tout ce qui met une autorité humaine sous la sanction d'une autorité divine. Désormais Tunique ascendant auquel la loi politique puisse prétendre, ce n'est pas celui d'une autorité permanente, d'une puissance supérieure à la fragile humanité, c'est uniquement celui de l'intérêt privé. L'intérêt privé, c'est celui de la raison individuelle occupée sans cesse à chicaner sa soumission, dressant sans cesse la balance des sacrifices et des avantages que présente le lien social, et s'apprétant toujours à rompre toute affaire qu'dle trouve onéreuse*

« De ce changemwt apporté aux notions fondamen«taies de la société, de cette substitution d'une idée matérielle i um idée morale, de ce système d'égdisme

proclamé par la loi de tous^ s*est épanché sur tous un esprit d*égoîsme qui calcule ses ailections comme ses devoirs, qui ne compte plus avec sa dignité, qui n'estime que ses bénéfices. Déjà il a pris la place du patriotisme jadis nourri de tous les genres d'enthousiasme, prêt à tous les genres de sacrifices. H a fait d'autres ravages. Une fois l'égoîsme installé dans l'État, l'individualisme s'est installé dans la famille. Cela était naturel : l'esprit de calcul devenu maître de l'homme et saisi du droit de le gouverner dans ses rapports généraux, s'est emparé de lui aussi dans ses rapports particuliers. Alors le lien de la famille a suivi le sort du lien de l'État ; au foyer domestique est venu régner cette sécheresse de cœur si nouvelle, cette désaffection si profonde de chacun pour tous. Alors sont venus éclater tous ces faits si affligeants qui se révèlent dans la vie intime. En un mot, l'émancipation et l'indépendance domestiques ont été la traduction de l'émancipation et de l'indépendance publiques.

« Et veut-on la preuve de la dissolution qui nous envahit, qui est également avancée dans la famille et dans l'État ?

<i Que l'on considère non pas seulement ce ton et ce langage si étranges qui se sont établis dans nos moeurs, non pas seulement cette absence de tous les égards et de tous les respects qui indiquaient, dans les formes anciennes, qu'une pensée pure et des affections délicates présidaient aux rapports de la vie; mais que l'on consulte surtout, sur la pensée morale de l'époque, les documents les plus irrécusables, les annales de la justice du pays, ces re^stres si impassibles de la moralité publique ; les fastes de la littérature et du théâtre, ces deux empreintes si fidèles de la société, dont l'une révèle

son esprit et ses tendances^ dont Tautre la représente presque en personne.

« En face de ces témoignages irrécusables, comment nier le changement qui s'est accompli dans l'État et dans la famille? Se trouve-t-il donc dans l'histoire du monde connu un peuple dans le sein duquel, à prendre sa pensée intime dans les documents les plus purs, il se soit accompli, pour les idées morales, une révolution plus complète que celle qui se révèle parmi nous d'une manière si authentique? »

Telle est, sur les révolutions de la loi religieuse, la seconde opinion, celle qui altère les faits, au nom même et au bénéfice de cette loi, et qui considère comme une longue catastrophe tout ce qui s'est passé, toute nuance de progrès qui en est résultée.

Qu*y a-t-il de vrai dans ce tableau?

Si tout y était d'invention, rien n'y serait faux ni exagéré ; ce serait une fiction, grave sans doute, mais assez insensée pour ne blesser ni la justice, ni la vérité. Il n'en est pas ainsi. Des accusations fondées s'y trouvent mêlées à des erreurs évidentes ; et il importe qu'on en fasse l'appréciation rigoureuse. On doit même reje* ter avec colère des exagérations qui, au tort de n'être pas involontaires, joignent l'inconvénient de jeter sur la vérité elle-même un voile qu'on doit arracher de sa face avec une légitime indignation.

En effet, on doit l'en dégager avec tout l'empressement de l'impatience.

Et d'abord, quand on allègue des documents qui doivent attester dans les idées morales une double et profonde dissolution, on sait très-bien qu'on exagère doublement ; car il n'est pas vrai que nos annales judiciaires, — je parle de celles qui sont authenUques; je ne parle

pas de ceilea que les publications les plus graves se soujt mises à composer de nos jours avec une frivolité pleine 'de périls, trop encouragée par la naïve complaisance d'un public avide de toute espèce d'émotions; — il n'est pas vrai que les annales authentiques de la justice révélenty dans les idées morales, soit un désordre nouveau, soit une corruption inouïe.

Au contraire, il n'est pas de pays où la publicité des débats judiciaires ne mette au grand jour des idées analogues à celles qui parfois éclatent parmi nous. Et peutêtre des idées plus perverses, plus audacieuses, plus profondément empreintes de cet esprit de vertige et d'opposition aux lois divines et humaines qui est la parodie de la grandeur et de la liberté véritable, se fontelles entendre dans quelques contrées où régnent des institutions semblables aux nôtres.

Sans doute, des documents d'insurrection contre les droits les plus sacrés et les plus impérissables, lacérant, dans le code des familles et dans celui des nations, tous les liens sur lesquels repose le pacte social, se sont produits aussi devant la justice du pays. Mais au nom de qui ces documents ont-ils apparu? Est-ce au nom d'un parti, d'un système, d'un ensemble d'intérêts et d'idées notables? Non; c'est de la part de je ne sais quelles associations insensées d'ulopisme, à ce point que nul citoyen qui se respecte, si téméraire que soit d^ailleurs sa doctrine, n'a daigné en faire sa profession de foi publique.

Mais, ces météores qui se projettent, rares et insaisissables, sur l'horizon du pays, et qu'y accueillent toujours la réprobation et l'épouvante, qui n'y trouvent que des sympathies honteuses, qu'une coopération plus propre à Aiire rougir qu'à seconder ceux qui h solli*

dtentj se reproduisent partoat aOleors où règneni les mêmes lois ; et peut-être y sont-ils amenés avec plus de persévérance^ plus d'exaltation à la fois et plus d'habileté. Je n'en veux pour preuve que les révélations sorties du procès des Chartistes, fanatiques d'autant plus dangereux que, semblables aux paysans du seizième siècle j ils font plus dévotement mine d'appuyer sur les textes sacrés leurs prétentions au bouleversement de toute condition sociale, et qu'ils en travestissent les graves paroles avec plus d'bypocrisie. Eh bien! si dangereux qu'ils soient, ces fanatiques ne sont qu'un objet de mépris, au sein d'une nation justement jalouse de ses conquêtes morales, et savamment guidée dans le jeu de son organisme politique.

Mais quand même on accorderait ce fait, que les annales de la justice publique découvrent des pensées d'un caractère aflligeant, il faudrait nier les conclusions. Ces registres sont-ils donc Timage des doctrines morales du temps? Ils peignent quelque chose, ils manifestent lé mal qui tombe sous le coup de la justice; mais c'est là tout ce qu'ils révèlent. Us ne peuvent éclairer que l'un des côtés de la question morale du temps; car ils sont nécessairement muets sur l'autrCi puisque, dans la règle, il n'y a que le mai qui soit livré à l'œil et au bras de la justice.

Or, juger des idées morales d'une société d'après le mal qui se révèle publiquement et dans une seule fraction de la société, ce n'est pas juger ; ce n'est ni parodier le vrai ni calomnier la situation, c'est ou se jouer de son sujet ou se proclamer la dupe de son ignorance. £t donner comme dominant au sein d'une nation précisément ce qu'elle repousse, ce qu'elle accusCi ce qu'elle coadamne, ce qu'elle flétrit au nom de sa peu-

sée morale, c'est fournir la preuve d'une aliénation qui implique une incompétence absolue.

Eh second lieu, il n'est pas vrai non plus que le théâtre et la littérature du jour représentent la pensée morale du sièclei et, pour ainsi dire, la société en personne.

Le théâtre, loin d'exprimer la vérité sur la situation, vit, au contraire, de ficiions sur la société et d'exagérations sur le vrai,

La littérature, en dépit d'un mot célèbre, n'exprime pas davantage les idées dominantes du temps, les idées fortes et graves, celles qui siègent aux conseils des rois^ celles qui agitent les clubs des peuples, celles qui font accomplir les grandes choses et qui inspirent les grandes institutions. Cette littérature de salon, que madame de Staël on M. de Bonald, peu importe, appelait l'expression de la société, est d'autant moins l'image d'un peuple, qu'elle est plus abandonnée à la portion la moins sérieuse de ses écrivains. N'est-ce pas, dans tous les cas, une fraction bien minime que celle qui s'occupe de cette littérature dans tous les pays dont les institutions politiques sont avancées, et n'est-elle pas réellement insignifiante aux époques où les doctrines morales saisissent les intelligences supérieures? De quelles autres questions que celles qui remuent les principes et lés fondements de la société, les esprits élevés daignent-ils donc s'occuper parmi nous? Quelles professions de foi écrasantes nos poêles les plus sublimes, nos écrivains les plus éminents, n'ont-ils pas jetées eux-mêmes dans leurs pages les plus sérieuses sur leurs vers, ces hochets de leur enfance, ces yains amusements de leurs pesants loisirs !

Sans doute, la littérature de second ordré^ de trot-

sième ordre^ et cette portion du théâtre à laquelle on œ saurait assigner de rang, trahiraient une décadence profonde, si elles représentaient autre chose qu'un singulier mélange de vieilles traditions et d'industrie de nouvelle création; mais elles ne sauraient annoncer de dissolution ni dans l'État ni dans la iamille, car elles ne peuvent rien apprendre de vrai, ni sur la pensée qui domine dans la famille, ni sur celle qui domine dans l'État- Mais laissons là ces fins de non- recevoir, et arrivons aux accusations elles-mêmes.

La plus forte de ces accusations est celle que, de la loi religieuse on aurait fait je ne sais quelle fiction antique; qu'on y aurait substitué d'abord la loi naturelle, dont on aurait fait je ne sais quelle fiction de métaphysique, pour ne laisser debout que la loi politique.

11 est très-vrai qu'on a souvent opposé les principes de la loi naturelle à ceux de la loi religieuse. On a combattu des idées choquantes avancées au nom de l'une par des axioiQCS incontestables empruntés à Tau- ' tre. On a pu d'autres fois faire le contraire ; cela est possible- Mais jamais on n'a tenté, je crois, de mettre à la place de la loi religieuse la loi naturelle ; à la place de celle-ci, la loi politique. Gela pourrait se concevoir, mais cela serait impossible à réaliser; et le vouloir même serait une conception absurde.

Chacune des grandes lois de l'humanité, chacun de ces systèmes qu on appelle loi religieuse, loi morale, loi politique, a sa sphère propre; et, si intimes que soient leurs rapports, si fortement liées que soient entre elles leurs destinées, jamais aucune d'elles ne saurait prendre la place d'une autre. Dans un autre siècle, une aboli-

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tloii fameuse a été prononcée contre l'âne d^elIes ; et une sorte de culte philanthropique a été mis à la place de la loi chrétienne. Mais quelle a été la véritable portée d'une extravagance où Tenthousiasme indispensable dans les créations de cette nature n'était pas même remplacé par ce fanatisme qui en offre quelquefois le i$imulacreî

La voici en rni exemple.

L'histoire parle d'un prince barbare qui fit jeter un pont sur la mer, et fouetter la mer quand elle emjporta le pont. L'Océan ne fat pas vaincu ; et des vains efforts du barbare il ne resta qu'un triste souvenir.

Telle a été la portée de la fameuse abolition prononcée dans un moment de colère. Le temps a dévoré l'œuvre des théophîlanthropes, comme l'Océan fouetté dévora le pont de Darius. La loi religieuse, mise en question, subsiste parmi nous, plus pure, plus puissante qu'avant la tempête, prêtant à la loi morale et à la loi politique un appui plus sincère et une sanction mieux comprise.

En effet, comme à toute autre société, la loi religieuse préside à la nôtre; et nul n'a songé à choisir ailleurs qu'auprès d'elle la légitimité suprême du lien social. N'est-ce pas sur le serment, qui est de son domaine, puisqu'il appartient à la conscience, que reposent, îcî comme ailleurs, les fondements de l'État? Il est vrai que la sainteté du serment est affaiblie dans les doctrines des partis; mais cela prouve si peu l'absence d'une loi religieuse, que ce sont, au contraire, les plus sincères défenseurs de celte loi qui fléchissent le plus sur la question toute politique pour eux du serment. S'il est vrai qu'on a voulu dire, dans une fiction de jurisprudence, que la loi était athée, ce mot, qui n'ex-

primait qu'imparfaitement l'idée qu'on croyait rendre, se trouve sans vérité partout ailleurs qu'au palais.

Non - seulement notre loi politique est religieuse, mais, aux yeux de ce demi-million d'hommes sincèrement religieux, je crois, qui ne professent que le commencement de nos livres sacrés, elle l'est trop, puisqu'elle est exclusive, qu'elle est chrétienne. Et nonseulement elle est chrétienne, mais elle est plus spéciale encore, elle est catholique; et aux yeux d'un autre million d'hommes sincèrement religieux aussi, je crois, et qui admettent la totalité de nos codes sacrés, qui admettent même les Pères des quatre premiers siècles, elle l'est trop, puisqu'elle est empreinte, jusque dans le statut fondamental de 1830, d'une prédilection sensible pour celle des formes du christianisme que préfère la majorité.

Or, à ces textes précis de la loi répondent encore, jusque dans les mœurs, des prédilections non moins précises, des convenances, des considérations et des habitudes qui équivalent au code le plus explicite, qui vont au delà, et de beaucoup.

Dès lors, dire qu'à l'ancienne loi religieuse on a substitué, soit dans nos lois, soit dans nos moeurs, nne loi quelconque, c'est fausser les faits et méconnaître de la manière la plus grossière, la plus palpable, la na-^ ture des idées morales qui dominent dans nos institu-» tiens.

Quelle est la véritable révolution qui s'est opérée dans les idées religieuses et quel est le caractère qu'elle a donné aux idées morales?

Soite.

Maintenant donc que nous avons écarté du tableau ce qu'il y a de faux dans les dessins et d'exagéré dans les couleurs, qu'y resle-t-il de conforme à la vérité ? Quelles sont les révolutions accomplies réellement dans la lot religieuse,, et quelle est Tinfluence qu'elles ont exercée sur les idées morales^

Questions d'immense portée, et qui mériteraient d'être traitées dans toute leur étendue ; que je ne saurais avoir la prétention d'épuiser, mais que je dois résumer au mojns dans leurs sommités, pour pouvoir déterminer l'état véritable de nos idées morales.

En considérant dans leurs résultats généraux les faits de trois siècles de révolutions, on est amené par f évidence à reconnaître, premièrement, qu'un changement profond s'est accompli dans l'action de la loi re« ligieuse, et que toutes nos idées morales ont souffert de cette transformation ; qu'un grand refroidissement a eu lieu dans tous les sentiments assis sur les doctrines de la religion; que la pensée dominante s'est altérée, s'est affaiblie quant à l'ensemble de ces doctrines, leur caractère et leur importance, et qu'elle s'est éloi-

goée avec indifférence ou détournée avec antipathie de quelques-uns des enseignnements les plus spéciaux.

Ne le nions pas, il est dans Tbistoire de l'humanité des époques où les idées religieuses dominent pleines de vie et de grandeur dans des âmes pleines d'enthousiasme et de ravissement; où elles répandent la puissance d'une foi divine et la pureté d'affections célestes sur toutes les pensées, sur tous les sentiments et sur toute l'existence de l'homme; où les débats du forum, comme les entretiens du foyer domestique, en respirent le souffle vivifiant.

Ces temps ne constituent pas, dans la vie religieuse des peuples, la condition normale, l'ère de régularité. Ils n'y forment qu'une phase de prospérité qui est presque toujours une glorieuse exception. Mais, entre cette phase de gloire et de prospérité et celle d'indifférence ou de scepticisme, il est une série de nuances qui constituent des situations plus ou moins normales, où des convictions fermes président aux idées et aux affections morales de l'homme, où l'âme est gouvernée dans toutes les choses spirituelles par là loi de Dieu.

Or, il est évident qu'aucune de ces nuances n'est la nôtre, que nous ne vivons pas à une époque normale. Nous sommes non-seulement en dehors de l'enthousiasme, nous sommes en dehors de la règle ; car si la fraction la plus notable du pays a conservé la foi de ses pères, elle l'a gardée sans lui permettre, sur sa pensée et ses affections, sur sa vie et ses mœurs, la prépondérance sans laquelle elle n'est pas ce qu'elle doit être, Dieu dans l'âme. La foi demeure, sans doute, mais elle ne domine pas; on la professe, mais elle ne mène pas l'homme. On la contient, au contraire^ dans les limites qu'on lui assigne. On ne lui permet ni

de kious restreindre dans celles où elle voudrait nous enfermer, ni de nous entratnfëf^'au delà des barrières qu'elle voudrait nous faire franchir.

Dès que, dans l'esprit général, dans ce qui domine^ il n^y a nulle prédilection un peu ardente pour Tordre des idées religieuses, toutes les idées morales émanées de cette source, toutes celtes qui, dans d'autres temps, s'y nourrissent ou s*y sanclifieut, se trouvent délaissées, isolées, affaiblies. Ce qui vit d'inspiration s'éteint dès qu'il est délaissé du souffle céleste. Or, ce souffle d'en haut qui est l'air de l'âme religieuse, ce commerce intime avec le monde supérieur qui fait sa vie, fait défaut à notre époque. L'esprit religieux viendrait parmi nous prétendre à Tempire, qu'il trouverait la place prise. C'est un tout autre ordre d'idées qui nous préoccupe ; ce sont évidemment celles de l'ordre politique qui dominent, dont se nourrit, dont vit tout ce qui parmi nous a coutume de vivre de pensées. Sans doute chaque ordre d'idées a toujours ses représentants ; il n'en est pas qui soient abandonnées, et toutes les doctrines ont leurs fidèles ; mais celles qui ont nos affections les plus vives, nos prédilections les plus ardentes, et cette nuance d'enthousiasme dont le siècle est capable, ce sont les idées de liberté et de progrès, de bien-être individuel et de grandeur nationale. Pour tout le reste il règne dans les âmes une froideur qu'il est impossible de nier. Cette froideur, on ne saurait l'avouer sans regret. Mais ce qu'on peut avouer sans confusion, puisque le développement complet de l'espèce humaine semble exiger que, dans ses destinées, chaque chose sait a place, c'est qu'il règne une grande préférence pour les idées politiques.

Et les idées politiques ont pu réclamer à leur tour,

pour un instant, sinon la place principale, du moins une place considérable, sans faire de tort à nul autre ordre d'idées. Elles ne se sont fait jour qu'en leur tetnps^ Le règne des théories religieuses a été si long et si glorieux, qu'on a pu le considérer comme complet, comme arrivé à son apogée; tandis que Les doctrines politiques ont jusqu'ici joué un rôle si petit et si peu digne de leur importance, qu'après tant de progrès en toutes choses, on a dû penser que le moment de s'ea préoccuper était propice, qu'une sorte de prédilection pour ces idées était légitime. Si elle ne l'était pas encore, le serait-elle jamais? Et ne fallait-il pas la laisser d'autant plus libre qu'elle devait être plus transitoire, qu'elle devait plus incessamment céder la place à tin autre ordre d'idées, j'entends les idées morales, dont le rAte est demeuré jusqu'ici si faible et si peu digne des destinées qui leur sont promises, qu'on a négligées si longtemps pour les idées religieuses auxquelles elles étaient soumises par une sorte d'esclavage, et qu'on néglige encore pour les idées politiques auxquelles elles sont engagées par une sorte de servitude?

La prédilection est donc d'autant plus légitime qu^elIe devait être plus transitoire; mais la passion qu'inspirent les idées politiques doit-elle être exclusive à son tour, comme l'a été l'enthousiasme religieux?

Toute passion est exclusive; elle n'est puissante qu'à la condition de disposer de toutes les pensées et de toutes les affections de l'âme; elle n'est puissante que par l'absolutisme. Mais elle passe comme lui. Nonseulement la passion politique va passer à son tour; mais déjà sonne l'heure de son apogée ; déjà ses enivrements se calment, ses ardeurs s'éteignent; et prenons garde que l'indifférence ne succède à Tenthou*

siasme avant que rentbotisiasme ait fait $Oït œuvre tout entière.

Déjà deux ordres d'idées qui ont toujours exercé un grand empire et qui sont plus séduisantes, plus élevées que celles de l'organisme social, commencent à gagner les âmes ou à les ressaisir, j'entends cette science qui promet de tout accorder, de tout expliquer, et de tout montrer à l'intelligence, la philosophie, et cette autre science qui lui montre tout, lui explique tout, lui accorde tout, jusqu'à l'avenir et Dieu lui-même, la religion.

En effet, il ne faut plus désormais se tromper sur la nature véritable des idées qui régnent sur nous et qui régnent parmi nous. S'il y a dans beaucoup d'esprits une préférence exclusive et intolérante pour les idées politiques ; s'il y a froideur chez eux pour la loi religieuse et la loi morale, il y a chez d'autres une indifférence absolue ou même un dégoût profond pour cette science si faillible et si bornée qui promet sans cesse tant de liberté et tant de bonheur, qui toujours enseigne tant de sacrifices, et aboutit d'ordinaire à des mécomptes si grossiers.

Le retour vers un ordre d'idées plus séduisantes pour les fortes intelligences, les idées élevées de la religion et de la philosophie, n'est pas avancé, je l'avoue; mais déjà il n'y a plus ni haine ni antipathie pour la loi religieuse, et il n'y a plus pour la philosophie ce dédain que deux régimes puissants avaient enseigné systématiquement à la nation. 11 n'y a pas même indifférence en matière de foi. Le sentiment qui domine à cet égard est entre l'habitude de douter et le besoin de croire, entre le scepticisme et le regret; mais le regret semble l'emporter dans la balance.

11 y a doute, cela est vrai ; il y a même plus que cela ; le doute est, pour les uns, une habitude, et pour les autres, un système. Mais cela n'est pa^ étonnant, puisque la loi religieuse sort, parmi nous, d'une série de crises et de révolutions ; que, dans son domaine comme dans tout autre, s'est installé l'esprit du temps, la critique et le contrôle; que des régions supérieures où Ta introduit la philosophie, ce génie d'examen est descendu dans les régions inférieures, et que l'écho de ces discordes qui ont si longtemps divisé la science et la religion a retenti dans toutes les classes de la société.

Mais, d'un autre côté, il y a aussi regret sincère : il y a besoin et désir de croire. Il y a plus encore. De ce besoin, qui n'est autre chose que l'âme rentrée dans le sentiment de sa dignité, on se fait un système aussi ; on professe la foi avec la persuasion que, si on ne l'a pas, on l'aura, et que le désir de croire l'emportera sur l'habitude de douter.

En effet, la leçon des trois derniers siècles est comprise. Les longs débats entre la philosophie et la religion ont appris à tout le monde que non-seulement aucune des deux rivales ne parviendra à convaincre l'autre d'illégitimité, mais qu'entre elles une rupture fondamentale n'est pas même possible; que leur polémique est une erreur contre nature, puisque, nées de la même mère, elles se nourrissent au même sein; que leur discorde est une faute encore plus grande en métaphysique qu'en politique.

C'est là le sentiment qui domine ; et déjà des régions supérieures où elle a guéri tant d'âmes, cette foi qui commence à se retrouver, descend dans les sphères inférieures, où elle apparaît désormais avec l'autorité

de la chose jugée.

La loi religieuse est ainsi rétablie ou maintenue dans les esprits avec tout le respect que mérite une sublime nécessité j et la philosophie y prend une place si belle, que tout semble annoncer Tavénement prochain de cet empire moral qui doit succéder à l'empire politique.

Cependant tant de révolutions ont porté leur fruit, et r^ffaiblissement des convictions est réel. Ce n'est pas là une de ces opinions que les moralistes répètent de siècle en siècle, accusant le présent, louant le passé, faisant des utopies pour l'avenir. Loin d'être un simple thème de poétiques complaintes, le fait est grave, car il domine ce siècle. 11 pèse sur l'Europe tout entière : quelle est la nation qui ne l'avoue? Il est ancien : quel est l'historien qui n'en sait l'origine?

Qui ne sait que ce n'est pas un pays plus qu'un autre, que ce n'est pas cette génération plutôt que celles qui Tout précédée, qui a fait le changement; que c'est l'Europe, que ce sont les trois derniers siècles qui ont accompli dan$ la loi religieuse, dans les doctrines, dans les institutions, dans l'empire de l'Église et dans ses moyens d'influence, les révolutions que nous avons subies et dont nous voyons devant nous des résultats auxquels on était si loin de s'attendre?

Qui ne sait que c'est l'orthodoxe Constantinople qui a donné à l'orthodoxe Italie tous ces philosophes, tout ce polythéisme, toute cette littérature sceptique , épicurienne, pyrrhonienne, qu'elle avait recelés dans son sein avec tant d'amour, après leur avoir enlevé les esprits avec tant de violence?

Qui ne sait que c'est la pontificale Italie, si jalouse de son puissant empire, de son absolutisme religieux, qui a donné à l'Europe toutes ces doctrines de la Benaissance qui devaient lui ôter le sceptre du monde ;

que c'est la pieuse Allemagne qui a fait la première et la plus grande de toutes les révolutions; que c'est le nord de l'Europe tout entier, lui d'ordinaire si grave et si mystique, qui l'a suivie dans sa marche; que c'est cette môme Angleterre, si flère de ses vieilles lois, bonnes ou mauvaises, qui a donné à l'Occident, avec le spectacle de ses deux révolutions politiques, la critique de ces libres penseurs qui ont tout attaqué et tout affaibli en politique, en religion et en philosophie, et rétabli si peu de chose dans quelque doctrine que ce soit?

Qui ne sait que, loin de jeter sur le monde tout ce système de doute et d'examen, la France, elle qui d'ordinaire est à la tête du mouvement des intelligences, n*a passé dans ces voies de critique et de rénovation qu'après l'Italie, qu'après l'Allemagne, qu'après l'Angleterre, qu'après la Hollande; que si elle a traduit ou résumé pour tous, dans sa belle langue, et si elle a ennobli tant soit peu tous ces philosophes italiens, tous ces penseurs anglais qu'elle a livrés au monde sous leur forme la plus séduisante, elle s'est déterminée la dernière, et après la jeune Amérique elle-même, à cette grande crise qui a fait, de nos institutions et de nos idées, ce que nous les voyons aujourd'hui?

Sans doute, la situation actuelle est spéciale; mais ce n'est pas notre génération et ce n'est pas notre pays qui ont fait cette situation, c'est l'humanité civi* lîsée, ce sont les trois siècles qui viennent d'accomplir leur course si pénible et si glorieuse, si féconde en catastrophes et en conquêtes. Je me trompe, l'bumanité et les siècles ne sont rien ou sont peu de chose; ce qui a tout fait et ce qui fera bien autre chose que ce que nous voyons, que ce qu'ont vu nos pères, c'est la loi et la force suprême qui président aux siècles

et à rhumanité ; en d'autres termes, c'est la Pro vidence elle-même menant le monde suivant sa pensée et sa puissance.

La génération présente est riiéritière, elle n'est pas l'auteur de la situation morale qui est si digne de nos études les plus sérieuses. Ce qui est d'elle, dans cette situation, est empreint, au contraire, d'un esprit de réserve et de prudence, plutôt que d'un esprit de créalion et d'audace; — et c'est là, pour une époque qui succède à des temps si pleins de gloire, un mince sujet d'éloges ; — mais telle qu'elle est, cette génération si faible, si réservée, à donné au débat moral et social des derniers âges une direction et un caractère qui semblent assurer à l'avenir une marche, sinon plus éclatante, du moins plus pure et plus régulière.

Voici ce qu'elle a donné à ce débat.

Ces révolutions jadis si ardentes et si impétueuses, qui mettaient les armes aux mains de tous, elle les a calmées; elle lésa soumises, dans sa raison, à des considérations de l'ordre le plus élevé. Et, loin de partager les anciennes colères, les anciennes fureurs, elle a su comprendre qu'il fallait débarrasser la cause des principes de l'égarement des passions, faire beaucoup plus grande la part du temps, de l'idée et de la Providence; tirer moins le glaive, verser moins de sang et moins violenter les consciences. C'est là, sans doute, une théorie faite à loisir et quand les choses sont accomplies; ce n'est pas avec froideur ni avec indiflërence, toutefois, c'est avec admiration et respect, au contraire, que ceux qui professent cette théorie voient les pages si grandes et si belles des trois derniers siècles.

Ils ont compassion pour les victimes de tant de nobles doctrines qu'on n'a pu convertir en institutions qu'au

prix de tant de sueurs, de tant de sang, de tant de catastrophes.

Mais ils s'arrêtent peu sur ce jeu si terrible des passions; ils vont aux idées, et ils affectionnent de toutes les puissances de leur âme, ils admirent avec toute la maturité d'une raison fortement éprouvée les lois généreuses sorties de tant de crises. Ils sont si peu froids pour ces nobles trophées, qu'ils calculent fort peu ce qu'il en coûterait à l'humanité pour les conquérir encore, si elle pouvait se laisser ravir, dans de nouvelles catastrophes, ce que lui ont donné des catastrophes anciennes.

Toutefois, car il faut rendre une justice complète à cette génération, loin de s'applaudir uniquement des libertés que lui a vaines une lutte si longue et dont elle a vu le dernier combat, elle gémit de l'affaiblissement que tant de révolutions ont jeté dans son héritage moral. Sa douleur, à cet égard, est peut-élre l'affaire de l'imagination autant que celle du cœur; car elle n'a pas vu par elle-même le beau règne des idées religieuses; elle n'a su que par les pages de l'histoire leurs œuvres tes plus merveilleuses. Mais sa douleur est aussi sincère que peut l'être celle de l'esprit; et c'est un trait caractéristique du temps, que ceux dont la pensée domine parmi nous appellent de tous leurs vœux les plus purs l'établissement ou le rétablissement de tout ce qui peut rendre force et puissance à la loi religieuse. Et donnez à cette loi une forme que le temps puisse admettre sans abdiquer, il la recevra avec toutes les sympathies qui sont l'enthousiasme de l'époque, les sympathies de la raison. 11 le sait par toutes les gloires du passé et par toutes les misères du présent, l'action de la loi religieuse

sur la vie publique n'est pas seulement un bienfait légitime, c'est une nécessité de droit divin.

Déjà nulle antipathie, nulle prévention à l'égard des croyances^ des institutions, des personnes même, ne domine plus notre pensée. Il n'est plus ni robe blanche ni robe noire qui effraye notre imagination. Qu'on rende de la foi à nos esprits, elle rencontrera nos affections; car nous savons que la vie morale est à ce prix; et pour avoir cette vie de l'âme qui enfante tous tes genres de gloire, qui seule peut les enfanter, nous ferons abstraction de la couleur, du costume, de la forme, des institutions, des personnes, du passé, de toute prévention et de toute récrimination. Nous pardonnerons, en faveur de ce qui nous est nécessaire, à tout ce qui nous parait inutile.

Ou je me trompe, ou là est la vérité sur les idées morales de ce tempS| dans leurs rapports avec la loi religieuse.

Malheureusement elle n^est pas tout entière dans ces rapports; et après l'avoir cherchée, non sans crainte et sans émotion, sur un terrain d'où il n'était pas facile de la dégager, il nous faut la chercher encore sur un autre terrain peut-être plus difficile.

Gomme la loi religieuse, la loi politique est affaiblie; et si partout le ciel semble manquer à notre œil, partout aussi la terre semble manquer è notre pied.

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