‹ De l'affaiblissement des idées et des études moralesChapitre 22 sur 34 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

TroUième cause : rinsUbilité des persoDnes.

Quand je parle de Vinstabilité des personnes dans un pays où brillent^ non pas depuis dix ans seulement, mais depuis vingt ans, depuis quarante ans, des hommes à tel point éminents que la critique contemporaine a besoin de recourir aux plus grandes époques de notre histoire pour trouver des parallèles propres à la satisfaire, j'ai besoin d'expliquer mes paroles. Voici quel en est le sens.

Ce qui fait la fortune morale d'un pays, ce sont d'abord, sans nul doute, ses doctrines et ses lois; ce sont ensuite ses institutions et ses mœurs; mais ce sont surtout ses hommes éminents, ce sont les conceptions de leur génie, ce sont les créations de leur patriotisme. Les théories les plus sublimes, les plus hautes conceptions de l'intelligence sont peu de chose tant qu'elles restent à l'état d'idées, et les lois les plus sages, les institutions les plus avancées ne sont que des lettres mortes, que des instruments inanimés, tant que le génie et le patriotisme ne viennent pas en faire la vie comme la règle de tous, ne viennent pas en appliquer les principes, réaliser les théories et faire jaillir, des in-

stitutions et des lois, un élat de choses où chacun trouve satisfaciion pour ses intérêts matériels et dignité pour ses intérêts moraux.

La fortune matérielle d'un pay&, son or, son sang, est peu de chose aussi; ce n'est qu'une matière qui at* tend le souffle créateur : j'entends le génie de ces hommes qui, en vertu de leur supériorité naturelle, saisissent le gouvernement de la pensée et des instincts d'une nation, et conduisent ensemble sa fortune matérielle et sa fortune morale.

C'est en ces hommes que sont la vie et la puissance personnifiées de la patrie.

Mais cette vie et cette puissance ne peuvent fonctionner que dans des conditions voulues, dans des circonstances qui leur permettent un développement libre et complet. Si forts et si purs qu'ils soient, le génie et le patriotisme sont insuffisants et stériles, à moins d'être acceptés et suivis dans toute leur force et dans toute leup pureté. Qu'un homme suffise par lui-même ii une situation, c'est là sans doute la condition première de son influence; mais la seconde est queia situation le comporte et le reçoive. 11 est même nécessaire qu'elle lui accorde la liberté d'un déploiement complet; qu'elle lui permette d'être lui-même, d*avoir sa pensée propre et de la suivre dans toute sa grandeur et dans toutes ses phases, dans son début, dans son progrès, dans sa maturité. Il faut de plus qu'une nation, maîtresse d'elle, sache puissamment se confier et se sacrifier elle-même. Dans tous les temps, pour que de grandes choses soient accomplies, il faut que de grandes vues puissent disposer d'une grande confiance et de grandes ressources. En d'autres termes, c'est la stabilité des personnes qui est la première condition des grandes choses,

On le comprend, lorsqu'une situation, au lieu de concevoir et de prendre les hommes énrinents — et je ne parle pas des autres — comme ils sont^ dans toute leur intégrité et dans toute leur capacité, les demande réduits et humiliés, pour n'avoir ni à s'élever jusqu'à eux nkà les redouter; ou bien si, au lieu de les ac* cueillir avec bonne foi et sympathie, elle les affiiiblit par la suspicion et les lasse par l'hostilité, elle entrave d'abord cliacun de leiurs pas et anéantît bientôt leur ascendant général. S'ils ont trop de valeur pour s'effa* cer ou se laisser vaincre sans combattre, il s'établit des luttes où se perdent à la fois et stérilement leur génie et la fortune du pays. Dans cette situation, tout ce qu'il y a de plus éminent est successivement appelé au tiau)n des afiaires. Successivement essayés, les meilleurs sont successivement lassés, vaincus et rendus insuffisants.

C'est là ce que j'appelle l'instabilité des personnes.

Or, une situation pareille, on le voit bien, a' est plus un état régulier. Ce n'est pas encore la guerre civile, c'est déjà plus que la guerre morale; en effe^ c'est 4a guerre politique. Les guerres politiques sont les plus dangereuses de toutes les divisions intestines. Elles ruinent plus profondément que les guerres civiles la fortune morale d'un pays. Plus lentes et plus douces, elles pénètrent davantage dans la pensée et dans les mœurs des nations.

U est des esprits, d'ailleurs distingués, mais téméraires, qui regardent ces situations comme normales, et qui aiment à se persuader que ce qui s'y pasise est le j^i régulier des institutions libérales; qu'appeler successivement tous ceux qui veulent se dévouer au pays et renvoyer ceux qui s'usent au pouvoir, est la vérité du gouvernement de reproséntation ; que l' opinion,

appelant et renvoyant coup sur coup, ne fait autre cbo3e que consulter la situation ; qu'elle ne procède ainsi qu'autapt qu'il y a instabilité dans la nation ellemême; que cette instabilité doit nécessairement sa reproduire dans ceux qui la gouvernent, et qu'il y aurait inconséquence fâcheuse et conflit grave entre les gouvernants et les gouvernés, si ceux-là prétendaient à la stabilité, quand ceux-ci n'en veulent pas ou n'en sont pas capables.

Le mal peut avoir sa théorie comme le bien. Ce système-là est la théorie d'un mal qui n'est qu'un accident) qu'une situation irrégulière, aussi fâcheuse eo politique qu'en morale.

Les théories s'éprouvent à la pratique. Eh bien, qu'amène la pratique ?

L'instabilité se transforme et devient stabilité, ou change dq nature et devient dissolution.

Tel est renseignement unanime de l'histoire, et si nous avions à examiner la question politique qu'offre la situation, nous la résoudrions avec toute l'autorité de l'histoire : prophète certain de l'infaillibilité, nous présagerions, ou la stabilité» ou la dissolution.

Mais, qu'on le sache bien, la stabilité n'est pas l'état stationnaire : la stabilité est la faculté de s'arrêter; l'état stationnaire est l'impossibilité de se mou* voir.

Quant à la question morale, elle se résout d'une manière fprt simple aussi, Elle sq traduit en ces autres questions : L'instabilité est-elle favorable ou funeste aux idées morales? E)st-elte, pour les moeurs, un état de choses normal ou exceptionnel? Que se pass6*t-il dans les situations poripalês? Que se p«ss^t-il parmi nou4 ?

Dans les situations normales, qui sont rares, extrèroement rares, ce sont toujours les bomnies .éminents qui se trouvent à la tête des affaires et qui y restent tant qu'ils veulent. Nous ne tirerons aucune conséquence de ce fait, qui en comporterait beaucoup, par la raison que ces situations sont fort rares. Mais il est des situations plus ordinaires, qui offrent encore une grande stabilité et qui méritent mieux notre attention. Ce sont celles où le pouvoir constant par politique, sans appeler les hommes les plus éminents.par leurs talents, appelle et maintient ceux qui se distinguent par leur naissance et leur dévouement, ou ceux qui sont les plus aptes à lui rendre, à lui, et non pas à la nation, les services spéciaux qu'il affectionne, qu*il fait prévaloir, et qui le mettent à même de dire ou de croire avec un grand prince : L'État^ c'est moil

Cet état de choses n'a rien de commun avec le nôtre. Il est toutefois, même dans les pays à débat public et à lutte continue, des situations plus ou moins analogues.

On y distingue aussi des nuances do stabilité, c'est-àdire des situations où la pensée sociale est maîtresse de s'arrêter, de faire une halte, de reprendre des forces.

Mais il est des situations où elle ne saurait se fixer ; où, entraînée par le torrent de toutes les idées et de toutes les affections, elle est poussée sans cesse^ quant aux choses, au delà de ce qu'elle veut et au delà de ce qu'elle doit ; quant aux personnes, au delà de ce qu'elle estime et de ce qu'elle affectionne.

Quand il y a jeu régulier, fermeté de principes et pureté de mœurs, non-seulement ce sont les hommes les plus éminents que l'opinion appeUe,.raais encore cette opinion, qui les désigne, qui leur met l'arme au

bras, est juste à leur égard. Il y a plus, elle est respectueuse. Elle est flatteuse, et, soit par vanité nationale, soit par reconnaissance, elle est amie de l'exagération. Elle traite, non-seulement avec une grande réserve, mais avec une grande déférence, les hérauts du pays. Elle porte haut ces sommités de la raison humaine dont la nature est peu prodigue; et cette exaltation élève à la fois ceux qui en sont l'objet et ceux qui savent s'y livrer envers les hommes qui la méritent.

C'est là une situation glorieusement normale. C'est non-seulement la stabilité raisonnable, c'est la stabilité enthousiaste. C'est la seule qui soit digne d'une nation enthousiaste elle-même; c'est la seule qui soit morale; car celle où le pouvoir suprême impose une stabilité capricieuse en faveur d'hommes et de choses de son seul choix est aussi immorale que l'instabilité qui résulte des passions d'une populace aveugle.

Or, ce qui distingue cette situation normale, certes, n'est pas étranger à notre époque. Mais cela est peu dominant, et c'est un autre sentiment que celui dé la glorification de nos dieux sociaux qui règne parmi nous. C'est une habitude opposée, un esprit de critique et de rigueur que ne comporte guère la condition humaine, et qui, s'armant de la lettre ou de l'esprit des institutions publiques, se croit constitutionnelle, d'abord, dans les formes voulues par le bon goût, puis, sous toutes les formes qu'il lui platt de choisir. Et cette habitude, à force de s'exalter, finit par ne plus se complaire que dans les exigences les plus contradictoires. Elle n'a demandé en principe que ce qu'on demande quand on feit un programme raisonnable. Elle a tracé ensuite un programme exagéré. Elle a fait enfin un programme fanatique.

Dans un programme fanatique on exigea I9 foià tout

de touë, la force et la faiblesse, la vigueur et la flexibi-r liié, l'audape dans les vues, Thumilité dans les actes. Mais ce n'est pas aux vues et aux actes qu'on se borne; 01) remonte aux intentons, on s'installe dans la con^ science, on déchire le voile du for intérieur. Quand les actes sont irréprochables et les vues hautes, ce qu'on met en question, ce sont les septimi^nls, c'est l'honneur, c'est la probité. Quand le génie est incontestable, c'est, le patriotisme qu'on querelle. Ce qu'on fait alors, ce n'est plus une enquête, et ce qu'on veut, ce n'est plus la vérité j ce qu'on fait, c'est la guerre ; ce qu'on veut, c'est la mort : guerre et mort politiques, sans doute, inais politiquement absolues l'qne et l'autre.

{It remarquez qu'en ces temps de transition^ où tout Ve^agére a force d'inexpérience et de nouveauté, le combat s'étal^lit toujours violent et barbare. Il ne fait trêve qu'aux morts, n'accorde la paix qu'aux vaincus.

Les vaincus, en politique, ce ne sont pas encore ceux qu'on a éloignés, ce sont ceux qu'on a rendus impossibles. Il ne suffit pas qu'ils aient désarme, et suspendu le casque dans leur tente; il faut que leurs traits soient prisés, leur bouclier rompu; il ùyi^i^ en un mot, qu'ils ne poussent reparaître au champ de bataille.

J'emploie h figure, car ce jeu est ^rop cruel poqr qu'on puis^ le peindre en lui-même.

En ejQfetji c'est ce jeu qui nouç fait le plus de quiI. C'est du moins faire un mal immense dapf (e sçin d'u.ne nation que d'y abaisser ce qui e^t élev^ d'y étouffer ce qui est modeste, d'y briser ce qui f^ât faible» <t'y joindre, au désordre dans les idées, le déi^ordre s^r le$ p^sqnne^ C'est &ire un mal inainenise, c^yr c'est mettre la profusion e« iqh4# ehççes, .

Je conclus de ce que je viens de dire, non-seulement que notre situation n'est pas normale et qu'elle est exceptionnelle, mais que l'instabilité des personnes y est une des causes qui entretiennent le plus l'aflfoiblissement des idées morales.

Toutefois, de cette instabilité dont la cause est externe et indirecte, qui ne vient pas des personnes ellesmêmes, mais qui leur vient de la situation et des autres, il ne faut accuser que ces circonstances essentiellement transitoires, celte confusion des intelligences et ce déchirement des cœurs où nous vivons. 5

Il est une autre instabilité, plus fâcheuse encore, qui tient aux personnes elles-mêmes^ à leurs lumières, à leur caractère, à leur insuffisance. Elle fait plus de mal que la première, et si elle ne mérite pas l'attention du politique au même degré, elle mérite davantage celle du moraliste.

C'est le propre des institutions mixtes, j'entends de l'aristocratie et de la démocratie mêlées à la monarchie, de chercher les hommes dans tou8 les rangs, de les produire au grand jour sous toutes leurs faces, et de rendre mauvaises, à force do les mettre en relief, des qualités qui seraient indifférentes ou bonnes, si elles n'étaient pas exposées aux hasards des batailles sociales.

D'autres modes de gouvernement enveloppent dans les remets simulés de la discrétion publique, ou dans les prestiges affectés de l'oipnipotence souveraine, les erreurs et les faiblesses des conseillers de la couronne et des magistrats du peuple. Là, des choix pi us calmes el plus réguliers, moins distingués quelquefois, mais toujours mieux acceptés, ^suffisent plus aisément à des srtuatioDsplus nettes. Soii que la mofiarchie pure use île

Tun de ses privilèges les plus chers, l'absence de toute critique; soit que la démocratie, ne choisissant que pour elle et ne prenant que dans son sein, soit mieux inspirée ou plus constante, ceux qu'elles appellent se maintiennent mieux an poste ou se retirent plus dignement de l'arène. La position de ceux qui fonctionnent dans le jeu des institutions mixtes est pins difficile. Ce jeu, qui à tant de transactions aimerait à unir tant de sévérité, porte tantôt sur les sièges de l'aréopage, tantôt dans la chaire du préteur, tantôt sur les marches du trône, des hommes que rien n'y pouvait appeler, si ce n'est le caprice, populaire, nobiliaire ou royal, et qui, interroges sur ce qui les surprend davantage au milieu de tout ce qui doit les éblouir, ne sauraient répondre, s'ils étaient sincères, que le mot du doge de Venise au maître de Versailles. Toutefois, serviteurs d'une monarchie pure et indulgente, ou d'une démocratie forte et pleine d'amour-propre pour ses élus, ces hommes, si nouveaux qu'ils soient, occuperaient d'une manière suffisante le poste qui leur est assigne. Mais, dans ce conflit composé de mille autres qu'établissent les institutions mixtes, tout à coup élevés sous l'œil et sous les traits de tous, mis aux prises avec la force et la ruse, la passion et là dettérité, les uns, de leurs mains débiles, ne tiennent qu'avec mollesse et bientôt laissent échapper les rênes qu'elles ont saisies sans vigueur; les autres, semblables à l'arbre arraché au sol qui l'a vu naître et grandir, se flétrissent dès Je lendemain de leur métamorphose, et n'offrent plus, au bout de quelques jours, que le triste aspect de branches dépouillées de leur feuillage par la tempête; d'autres encore, plus habiles ou plus ambitieux, prolongent quelque temps une vie publique qui n'est qu'une publique agonie, mais

tombant enfin de chute en chute, ils roulent, aux ap* plaudissements d'adversaires implacables, dans l'abîme d'où rien ne saurait plus les retirer. 11 était, naguère encore, dans le langage familier de tous, un mot cruel devenu frivole, que chacun répétait avec bonheur à chaque signe de chute et à chaque phase de décadence; mot emprunté à la grossièreté du marin, qui s'appliquait à tous les genres de guerre, mais que ceux qui ont coutume d'aller au fond de la pensée par les termes qu'elle affecte n'ont jamais dû entendre prononcer sans en éprouver un frémissement profond. Ce mot fut contemporain de la plus grande exaltation de nos débats politiques, et il en peignit le côté moral, la joie que donnent les chutes. Un peu d'indulgenbe, quelques encouragements^ eussent fait de ces hommes précipités si cruellement dans l'abîme, sinon les soutiens, du moins quelques appuis de plus de la chose publique. Mais les temps de crise sont des temps de partialité et de violence; n'en attendez pas d'indulgence, puisque vous n'êtes pas en droit d'en attendre de la justice.

On objecte que la chute a ses leçons. Mais s'il en est de bonnes, elles ne sont reçues que des esprits bien faits, et il en est de mauvaises à la portée de tous. Or, ce sont celles-là que prend la foule.

11 est des temps de crise plus funestes les uns que les autres pour la fortune morale d'un pays, et, il faut le dire, dans les nations riches en talents et dominées par un vif sentiment de délicatesse, on voit rarement se produire tout ce qu'on a vu ailleurs, dans des circonstances transitoires aussi, sous le jeu d'institutions analogues aux nôtres. Ouvrant les pages d'une histoire qui souvent nous éclaire de ses exemples, vous y trouverez, sur l'instabilité des hommes et sur les moyens

de teiir domiier ané stabilité factice aux (j^pms: de tout ies (H*îiicipe$y des leçons d'une cruelle liabileté* Dans ce paySy où dominait aussi l'inégalité des lumières^ voyez à quel prix et avec quel périt pour les idées mo* raies de la nation, on se procura^ au moment d'une transition, el quand on y établit cette maison de Ha-> novre qui a fail de si grandes et de si belles choses par la main de politiques émioents, cette stabilité des hotames qui lui parut la première condition de son main^ tien. Semant la corruption à pleines mains, bravant tous les foudres de l'indignation publique , Walpole occupa vingt ans te gouvernement de l'Angleterre. Il assura, cela est vrai) la fortune politique de sa patrie, é% il couvrit de tous les genres de prospérités un régne long et doux. Mais quelle est la ftation assez couverte de honte et de confusion pour qu'elle voulût accepter ces biens au prit qu'il en a coâté à celle qui est la mat** tresse de toutes les autres pour la théorie el la pratique du débat continu ?

Toutefois, il est dans fhistôire du règne si pacifique de Walpole des choses plus scandaleuses que la vie de celui qui s'éleva par un^ pai d'întrigtie et se maintint par beaucoup de conquêtes : c'est la vie de ceux qui ne se groupèrent autour de lui que pour recueillir la cor-^' ruption qu'ils lui avaient d'abord reprochée.

Grftce à Dieu, il y a dans f histoire du monde, entre Walpole et nous, toute une série de révolutions morales et politiques, les unes plus achevées que les autres, et ce qui était facile, il y a un siècle^ dans un pays où l^r domina trop souvent, e^ impossible aujourd'hui sur une terre où son eittpire est toujours balancé par l'honneur, où l'îhstabilité sera éternellement préférée à ta corruption.

Cependant, de quelque nature que soit l'instabilité des hommes, et quelle qu'en soit la cause, que ce soient les violences* de la critique, les intrigues de l'esprit de parti, ou rinsuffisaiiiae des hommes, ses effets sur les notions morales du peuple sont également déplorables. Il n'est personne qui ne conçoive que le spectacle qu'elle offre est dangereux» qu'il empêche, plus que tout autre, les idées de s'affermir et les affections de se prendre aux personnes et aux choses.

Mais est-ce bien dans les causes que nous venons d'indiquer que se trouvent les véritables raisons de l'instabilité des hommes, ou bien a-t-elle une source plus profonde? En d'autres termes, est-ce bien aux feîblesses de ceux qui sont appelés ou aux faiblesses de ceux qui les appellent, sans pouvoir les supporter, n'est» ce pas plutôt à l'insuffisance des moyens qui sont à ta disposition de tous qu'il faut attribuer ces successions si multipliées et si affligeantes de rapidité au timon des affaires ?

l'empire. AthèneSi Venise et la Hollande, républiqq^Si n'ont été fortes qu'autant qu'elles ont eu la paix. La règle est învqrîablej et elle n'a presque rien de commqji avec la situation matérielle, avec la nature de3 institutions; elle ne tient compte que de la situation morale, des idées et des affections qni s'attachent aux lojs et aux affaires.. La constitution peut être défectueuse, les moyens matériels peuvent manquer, si le$ ressorts mo-» raux se trouvent dans toute leur énergie, tout devient suffisant j les personnes et les choses, ^qut est grand; les mœqrs suppléent aux lois; «t la fprtupe des ipdividus devenant celle de l'État, ou celle de l'Éta!- venant au secours de celle des individus, tout s'affei^mit et se développe en hairmonie; l'autorité sait quelle est la nation , et la nation sent quelle est l'fiutorilé.

Nous avons de cela nous-mêmes la preuve éclatante dans cette magnifique apparition que fit, au milieu du monde et du système européen, étonné de la voir surgir, notre jeune république, quand elle fut une. Nous en avons une autre dans ce développement, plus glorieux peut-être, sinon plus fécQpd, de l'empire napoléonien^ tant qu'il fut un.

En effet, autant la Révolution surprit l'Europe par la rapidité et la grandeur do ses créations, presque toutes fondées sur des ruines, autant l'Empire étonna par des prodiges de restaiiratipns, toutes assises sur des débris au^si. Et rien ne dnt plus surprendre que cette suQçespiop si r«1pidP de di^ux œuvre? si grandes et si diverses : c^r ce fut sur un tout autre ordre (J'idée? que \q nouveau César, le plus absolu (Je^ qiaître^, fond^ son règne» Quaiîd pn le vit entreprendre le changement de tqqt ce( en^^mblp d^ iÇ^t^rs et d'institution^ auxquelles \^ ^%\\çin ^ewlbihii d'autant plus attaché^

qii'ellos s'unissaient stux plMS grandes choses quelle eût j^maiç accomplies, n'eût-on p^s dit que son œuvre, pour s^achever, demandait le cours d'un siècle tout entier? Et toutes ses merveilles, mepveilles de restaurations ou de nouveaux déploierpeats, furent accomplies dans Tespace de dix ans! Aussi, pendant dix ans^ chaque jour, surgissait une chose, grandissait un homu^e; et rien, dans l'histoire d'aucun autre peuple, d'aucun autre prince, n'égale Tuniversalité d'action, la promptitude derésultat de cette œuvre. En effet, ce maître édifiait en tout et partout. Loi politique, loi religieuse) institutions et mœurs, hommes et choses, à sa voix, tout reprenait sa place comme par uqe sorte de oiagje.

Comment s'expliquent tous ces prodiges?

Par l'unité des moyens.

Cette unité était celle du despotisme le plus égoïjste qu'on ait vu depuis Philippe II ; car CrQmweU, plus hypocrite, fut moins égoïste que Napoléon, qui ne dressait un piédestal à chaque homme et à chaque chose que pour poser son pied sur chaque tête et sur chaque gloire.

Sa pensée fut toutefois up singulier mélange d'é*' goïsme et de nationalité. La natiou^lité en Qt la grandeur, en cacha Tégoïstpe, lui assura toutes les sympathies, et lui donna çe^te pureté, cette sanction que confère toujours une opinion générale. C'est là 1§ secret de l'influence si salutaire de son œuvre. Ëa effet, Qon œuyre ne fut pas funeste en toute phose. Qua d'idées morale^ elle ressusqita dans la pensée publique^ daps les mœurs de tou$»! Que de nobles créations elld. j^ta dans le pays ! quelle gloire impérissable elle ré-^. pandjsiit sur ceu¥ qui s'immolaient non à la gloire d'uû homme, ms|is à la grandeur de la France ! De quelle

puissance fut cette savante classiOcation où chacun trouva un peu au delà de son mérite; puis cette centralisation si complète où chaque cité apportait ses privilèges, son orgueil, ses trésors et sa vie; où chacun abdiquait sa pensée et presque son souffle ; où chacun était fort de l'omnipotence d'un seul.

Là est la part d'une nation entière dans l'œuvre d'un homme. C'est la part morale. La part de l'homme, c'est la part politique, ce secret du génie qui comprend les idées morales d'une nation, et qui en dispose en maître, soit pour la couvrir de gloire, soit pour s'en couvrir par elle.

Dans celte part, moins pure, plus personnelle, plus égoïste, a souvent dominé le génie moral encore. Mais d'autres fois, l'esprit d'égoisme, d'aide puissant, devint maître exclusif; et aux moyens si glorieusement et si hautement moraux^ se joignirent alors tous ces moyens violents et injustes qui ne pouvaient durer que le temps où ils étaient couverts de l'éclat du génie et des prestiges de la conquête. Ces moyens, celui qui les employa sut les parer quelquefois de toutes ces illusions de la nécessité qui est, aux yeux des peuples, la plus sainte des légitimités : ils amenèrent néanmoins la ruine de l'œuvre personnelle, pour ne laisser debout que Tœuvre nationale, assise sur ses bases impérissables.

En effet, si, dans cette grande métamorphose où la succession des merveilles ôtait à rintelligence jusqu'à la réflexion, et au cœur jusqu'à la spontanéité, toutes les sympathies, toutes les puissances morales de la nation furent longtemps acquises au pouvoir ; si personne ne s'avisa de chicaner au maître commun de tous son obéissance, ses convictions, ses respects, son admiration ; si nulle place n'était laissée au doute, à l'indiffé-

rence; si deux ou troisf penseurs à peine résistèrent à la fascination générale^ au nom même des idées les plus fortes et les plus pures; si Carnot et La Fayette, —je cherche le troisième, — furent réduits à cacher au fond de leur conscience cet inviolable sanctuaire» cette glorieuse opposition qui rendit elle-même une éclatante justice à une régénération si glorieuse dans sa part nationale; bientôt il s'opéra entre les deux éléments, Tun plus moral et plus général, l'autre plus politique et plus égoïste, une de ces scissions éclatantes qui attestent, dans le monde, toute la puissance des idées et des principes qu'a donnés aux intelligences celui qui s'en réserve la direction suprême.

En effet, les moyens de celte œuvre si magique, si légitimes qu'ils fussent en grande partie, et qu'ils le parussent à tous, grâce aux illusions que l'homme de génie sut jeter sur tout, ne l'étaient pas suffisamment. Entre lui et la nation il n'y avait pas unité complète : il y avait alliance habilement ménagée, et soumission légitimement justifiée; mais il y avait autorité imposée avec audace, et acceptée sous condition de bénéiice. On le sait, concédé par la terreur, la lassitude et l'instinct de la dissolution, cet absolutisme si complet que subit la nation, ne fut de sa part qu'un acte de générosité, qu'un prêt national de la nature la plus délicate ; la force de tous, la personne de tous, la parole, le silence de tous, n'étaient livrés à un seul que pour un temps, et qu'à cette condition, qu'il trouverait sa gloire dans celle du pays. Ce temps passé et cette espérance trompée, la concession était nulle; la nation se trouva relevée de son abdication. Alors elle relira ses pouvoirs moraux, formellement, publiquement, par l'organe de Laine; et Tomnipotence de l'égoïsme s'évanouit

comme un rêve, dès que le pays s'en fut séparé moralement. Un instant elle essaya de survivre à la rupture : elle ne put prolonger que son agonie. Un in* stant elle parvint à faire illusion au pays, surpris de se trouver si peu de sympathie avec ceux qui venaient succéder à Fempire; vaine illusion que dissipa ré{;oïsme de Tacte additionnel. Bientôt la chute la plus instructive qui soit dans l'histoire vint compléter renseignement des princes qui seraient tentés de confondre les moyens moraux avec les moyens matériels, ou de vouloir suppléer aux uns par les autres.

J'ai un peu insisté sur cet exemple, le plus grand de tous, le plus plein d'instructions pour ceux qui veulent en recueillir. 11 prouve, mieux que nul autre, qu'il n'y â suffisance de moyens moraux pour des institutions quelconques, si favorables qu'elles soient ou aux rois ou aux nations, que dans cet accord des moeurs et des lois, qui établit l'unité, la sympathie des tendances politiques et des idées morales. Et c'est surtout aux époques de transition que vont ces leçons, les plus graves de toutes. Il n'y a de salut, dans les temps de crise, que dans l'omnipotence; et il n'y a d'omnipotence que dans l'assentiment de tous à tout.

On le sait bien, cet assentiment n'c^t possible qu'autant que les idées morales d'une nation sont d'accord avec les tendances politiques d'un gouvernement, ou qu'elles veulent fléchir en sa faveur. Or, en thèse générale, il n'est pas de peuple, si humble qu'il soit< qui consentit) dans des circonstances qui laissent un choix, à se donner de l'ordre politique au prix de sei libertés naturelles et au détriment de sa pensée mordle« 11 n'en est pas un qui n'aimât mieux attendre quelque chose des bienfaits du temps, que de livrer à ses chefs

des moyens qliî leur permissent de Vasservîr ; quî n'aîmât mieux arrêter ses conducteurs pas à pas, débattre avec eUx chaque mesure et leur demander compte de chacun de leurs actes, en leur criant sans cesse : Tu n'iras pas plus loin.

C'est là précisément ce que font les institutions libres et les régimes de discussion : ils comptent les pas du pouvoir, ils débattent ses mesures; ils savent qu'ils le gênent, mais ils veulent le gêner pour le contenir. Loin de lui livrer ou de lui laisser prendre aucun des moyens de l'absolutisme, elles les lui disputent avec défiance, et elles aiment mieux ajourner le rétablissement complet des idées morales que de consentir à l'abdication complète des droîls politiques. Aussi est-îl des circonstances où ce genre d'institutions semble plus fait pour ébranler que pour affermir les mœurs d'un pays.

En effet, lorsque loin de relever chaque jour un établissement ou un ordre d'idées, de fortifier une série de choses ou une classe de personnes, les débats de chaque jour se signalent par une ruine nouvelle, petite ou grande, par la chute d'un homme émînent ou d'un homme vulgaire et par la décadence d^uhe institution plus ou moins importante; lorsqu'à chacune de ces chutes et de ces décadences s'élèvent des cris de joie d'adversaires prêts à se partager les dépouilles d'une victime ou à se faire un trophée des lambeaux d'une loi, sans que l'autorité souveraine ait la force d'arrêter ce mouvement de décomposition, ne diraiton pas qu'un pareil ordre de choses rUine la société jusque dans ses fondements?

Mais ce n'est pas là un ordre de choses; ce n'est réelleniehl que la transaion à un ordre de choses, ce

n*est qu'une crise. Dans leur état normal, le$ institutions qui demandent les sympathies morales d'un pyays pour les vues politiques d'un gouvernement, sont, au contraire, plus propres que toutes les autres a rétablir, par des lois épurées, les mœurs affaiblies des peuples. Pour être beaucoup plus lente et moins merveilleuse, la régénération morale des nations, par ces mêmes institutions qui les soumettent pour un temps à des épreuves si complètes, n'en est que plus sûre.

11 en est des métamorphoses de la nature morale comme de celles de la nature physique; les unes sont insensibles à force d'être continues, les autres violentes à force d'être brusques; les unes et les autres sont également assujetties à cette dispensation si admirable de la Providence, qui, d'après des lois toutes-puissantes, fait jaillir du mal le bien, de l'erreur la vérité, du sein des ténèbres, qui sont la mort de l'âme, la lumière, qui est la santé morale de l'espèce humaine.

Quand donc on institue le régime de la discussion ou du débat continu entre le peuple et ses magistrats suprêmes, on sait ce qu'on fait : on sait qu'on donne la préférence à la régénération lente sur la régénération rapide, aux dissensions nées de la liberté sur l'harmonie qu'enfante la servitude, à l'aflaiblissement prolongé des doctrines libres sur le rétablissement immédiat des institutions absolues. Cette préférence n'est pas de l'enthousiasme, c'est un choix.

Le moraliste a donc bien raison de considérer l'état transitoire de nos moyens de gouvernement comme une des causes qui prolongent l'aiTaiblissement des idées morales ébranlées par une série de révolutions. Mais quand les peuples sont réduits à opter entre le despotisme et la liberté, ils ont raison, eux aussi, de préférer

la conservation de leurs facuUés morales à Tabdication de leurs droits politiques.

Le régime de la libre discussion, loin de manquer de moyens d'influence, pour n'avoir pas ceux de l'absolutisme, en a d'ailleurs qui lui sont propres et qui donnent toute la puissance qu'il lui faut. 11 a des moyens plus conformes à la dignité morale de l'homme que nul autre régime; il les a plus purs, plus abondants et plus stables.

Certes, il n'entre pas dans notre plan de parler de ses moyens matériels; il y entre, au contraire, de nous borner aux moyens moraux. Nous dirons néanmoins, puisque les derniers de ces moyens modifient les premiers, que le régime du débat a les uns et les autres sur une échelle différente, et que, s'il est à la fois sincère et habile, ce qui est une obligation pour tous ceux qui veulent réussir, il a les moyens matériels en plus grand nombre et plus facilement, par la raison même que l'offre ou le sacrifice en est toujours subordonné au jeu des moyens moraux.

En effet, ces moyens matériels qui sont indispensables à toute espèce de régime, à celui de la liberté comme à celui du despotisme, la liberté les obtient plus rapidement, plus moralement, et sur une plus grande échelle. On lui prodigue tous les bras dont elle a besoin et tout l'or dont la nation peut se passer. Ces sacrifices, ou ces offres, qui ont souvent le mérite de la spontanéité la plus enthousiaste, prennent, dès qu'ils le veulent, le caractère de l'octroi légal, du contrôle constitutionnel, et lors même qu'ils ne le prennent pas, c'est toujours à prix débattu que sont accordés les forces et les trésors du pays. C'est à cette condition, que, de l'or, on ne se servira que pour assurer tous les

genres d'activité intérieure et satisfaire tontes les exigences de dignité extérieure ; que, des bras, on îie fera usage que pour la liberté au dedans et l'honneur au dehors; qu'on n'emploiera l'or ni pour de scandaleux caprices, ni pour une corruption plus scandaleuse encore; qu'on ne fera servir les bras ni pour de stériles conquêtes ^ur l'étranger, ni pour d'odieuses usurpations sur le pays.

Or, tout ce contrôle, ce décompte public, celle négociation officiellement ouverte à la tribune du pays entre le peuple et ses magistrats suprêmes, semble, au premier aspect, semer dans les esprits une foule d'idées de défiance et de suspicion. En effet, ce débat semble exciter, non -seulement quelques-unes des passions les plus dangereuses, telles que le mécontentement au sujet de tout, l'envie et la jalousie à l'occasion de mille dépenses, mais encore toutes ces habitudes de parcimonie et de chicane qui sont pour le peuple les règles fondamentales de l'économie politique, et qui deviennent d'autant plus funestes qu'en passant, du foyer domestique où elles écrasent tant de germes de vertus privées, au foyer de la vie nationale, elles y viennent étouffer les inspirations les plus généreuses et les plus hautes.

Qu'il y ait beaucoup de vérité dans cette objection, je ne lé nie point; je l'affirme, au contraire; mais j'ajoute que toutes ces pensées de suspicion sont dominées et sont rectifiées par la vérité des faits; qu'aux révélations qui attestent de grandes faiblesses ou de grands scandales, — caries prévoricalions sont impossibles, — s'opposent avec éclat toutes ces preuves cte solliciludc, d'ordre et d'Intelligence, qui sont les plus grandes leçons du pays.

Il né faut pas le nier, on a vu des choses funestes et des leçons pernicieuses. On a vu ailleurs des gouvernements libres poussés par de funestes nécessités ou des spontanéités héréditaires prodiguer d'abord les tré* sors confiés à leurs devoirs, puis essayer Tachât du silence ou celui de la parole; on a vu les Walpoles qiie nous avons nommés, user des moyens matériels pour s'assurer non pas les moyens moraux, mais ces simulacres de moyens moraux qui endorment des peuples tombant de lassitude. Mais, grâce à Tœil de tous, ces excès sont rares dans les annales dé la liberté, où l'éloquence mercenaire, loin d'être un moyen de force, a toujours été une source de faiblesse pour le séducteur comme pour la victime.

Les gouvernements libres ont cet avantage parmi tous les autres, non pas que toute faute y soit impossible, ce qui ne serait plus d'un ordre de choses purement humain, mais que toute faute y est mise à jour et punie devant tous. Les fautes, loin d'être impossibles, sont nombreuses encore, et puisque nous en sommes à examiner le caractère moral des moyens matériels, nous dirons qu'on a vu aussi, dans des temps de crise, le régime du débat public faire, des bras de la nation. Un usage hostile à ce débat, et tourner contre le pays la main de ses enfants. Mais cet abus, couronné de succès dans des jours de lassitude, est encote plus Imprudent que coupable aux époques de vive excitation, et rien ne rend plus promptement ailx nations jalouseô de leurs droits une liberté complète que des attentats aussi insensés. Les baïonnettes sont înlelligenies, on le sait, et les balles n'atteignent pas les idées, on le sait aussi. Avant que se meuvent la balle cl la baïonnette, il ne suffit pas qu'un ordre soit donné, il faut qu'il y ait

un acte de volonté. Or, la volonlc est au service d'une raison et d'une conscience , autres que celles qui donnent Tordre, la raison et la conscience publiques, qui n'abdiquent que sous bénéfice. Dieu le veut. Ayez cette raison et celte conscience, et vous avez tout.

En effet, tous les inconvénients que présente le régime du débat public, quant aux moyens matériels, sont compensés par l'influence que ce débat exerce sur les idées morales quand il est digne et pur. Mais chacun sent combien, aux époques de crise et de transition, quand les peuples ne sont pas faits à tout cet examen, les discussions et les récriminations qu'amènent le vole et le compte de ces moyens doivent jeter, dans les cœurs et dans les intelligences, de mauvaises pensées et de mauvaises passions; combien elles sont plus propres à continuer l'ébranlement des doctrines , sorties de tant de révolutions, qu'à les affermir.

Quant aux moyens moraux, les régimes de liberté ont à leur disposition des ressources plus grandes et plus sûres que ceux du despotisme; ils sont des influences qui agissent plus rapidement et plus profondément sur les idées, et qui donnent plus de force aux chefs d'un peuple libre que n'en donnent au pouvoir absolu tous les ressorts qu'il peut faire jouer.

Quels sont ces moyens moraux?

C'est d'abord la pensée d'union de tous, ce sont ensuite les affections de sympathie de tous, c'est-à-dire que c'est l'homme avec tout ce qu'il est, et toute la nation avec tout ce qu'elle a; car, dans la situation normale, ce régime, c'est la nation tout entière se gouvernant elle-même et s'offrant à elle-même tout entière; ayant par conséquent pour la même chose tous

les mêmes battements de cœur^ dans toutes les classes dont elle se compose.

Maïs, me dira-l-on, vous vous faîtes là une idéalité pour vous en faire un argument?

Je ne sais si j'ai besoin de répondre à cette objection, mais il me semble que je raisonne assez souvent dans l'hypothèse des faiblesses de l'humanité, pour avoir le droit de raisonner quelquefois dans celle de ses forces. Et sur quoi se fonderait-on s'il n'était pas possible d'admettre que ce qui doit être, est au moins dans les situations normales, je ne dis pas dans les situations idéales, qui sont quelque chose encore, puisqu'on doit au moins pouvoir y rapporter les autres?

Quant aux situations normales, si rares qu'elle^ soient, elles sont possibles.

Or, on le voit, dans les conditions normales, le régime de liberté a l'omnipotence des moyens moraux, et il n'est personne qui ne conçoive la portée de cette omnipotence, alors que tous veulent la même chose, avec la même énergie, avec le même dévouement.

Nous venons de définir les moyens moraux en théorie, dans les termes les plus généraux, comme la pensée et les affections de tous, c'est-à-dire les plus puissantes choses qui soient dans une nation, lorsqu'elle les donne avec tout l'enthousiasme de la raison et de Ja conscience. A la pratique, tous ces moyens se révèlent, non pas d^ns les faits seulement, mais dans toutes les institutions où se révèlent la pensée et le sentiment.

Le régime libre, c'est la parole donnée, aux élus de la nation, à la tribune, et à tous les citoyens, dans la presse.

Ces deux puissances, que les temps modernes ont installées dans le monde; que, dans l'antiquité, les na-

lions l^s pliisiiclairées ont à peine entrevues, et qui, depuis trois siècles qu'elles fonctionnent, ont pu suffisamment annoncer qu'elles renouvelleront les formes de toutes choses, y compris celles de la religion, toute assise qu'elle est sur une révélation divine, — ces puissances, disons-nous, l'absolutisme peut les avoir comme la liberté; mais il les a sans leur magie la plus irrésis* tible, sans leur influence la plus précieuse. Ce sont pour lui de simples instruments, qu'à son choix il peut rendre vils, mais qu'il ne peut rendre glorieux, qu'au risque d'abdiquer son pouvoir.

Ces puissances, qui ont l'avenir du monde et qui ont ce qu'il y a de plus avarice dans le présent, sont celles de toutes qui exercent le plus d'action sur les idées morales engagées dans la politique; mais si rien n'appro* che de leur influence salutaire aux époques normales, et si les moyens qu elles apportent aux institutions suf** usent à toutes les nécessités, il n'en est pas de mâme aux époques de crise. Les moyens qu'elles apportent ne sont suflisants qu'autant qu'ils sont purs et complets. Dirigés avec l'intelligence de tous les besoins du temps, et dans l'accord de toutes les forces de la nation, vers le grand but de l'époque, ces deux organes dos idées morales engagées dans le débat public sont les régulateurs, sinon les souverains du jour. Mais d'autres fois, aflaiblis par la division des partis et livrés à l'anarchie des systèmes, en présence de nécessi-. tés impérieuses, loin de suffire à leur mission, ils entretiennent eux-ruiêmes l'affaiblissement des idées qu'ils sont appelés à raffermir.

Or, telle est notre situation, que la Tribune et la Presse, dans leurs rapports avec les idées morales du jour, sont^elles-mèmes des moyens insuffisants, et que,

dans les circonstances de crise et de transition où nous sommes encore, et où nous sommes parce que nous aimons mieux procéder avec toutes les lenteurs du choix qu'avec tous les empressements de la soumission, elles concourent, en veillant à la conservation intacte des libertés politiques, à entretenir l'affaiblissement des idées morales, qui est le caractère de l'époque, qui n'est pas leur œuvre, que leur mission principale n'est pas de faire cesser, puisqu'elles ne sont ni l'école ni l'Église, et dont elles ne sauraient se préoccuper exclusivement qu'autant qu'elles abdiqueraient une partie de leur mandat le plus impérieux et le plus direct.

C^ fait est d'une telle importance, qu'il mérite des développements spéciaux et pour la Tribune et pour la Presse, développements qu'il est peut-être dittîcile de donner, mais qu'il est impossible de ne pas risquer avec courage ; où l'on ne peut que faillir, mais où, tout en faillissant, on peut être utile.

Examinons d'abord le principal des organqç politiques dans ses rapports avec les idées morales, la Tribune.

Quel caractère présente-t-elle sous le point de vue qui nous occupe? Quelle est l'influence qu'elle exerce sur l'état des idées morales ?

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