CHAPITRE IV
De rani?enalité, de la ricbetie et de U distribuHoo des idées morales.
Les idées morales ne sont pas primordiales seulement et indépendantes; elles ont un caractère plus spécial, elles sont universelles et infinies.
Universelles, elles sont de tous les temps, de tous les siècles, données à toutes les intelligences, à toutes les classes de la société, à toutes les divisions de l'espèce humaine.
Les institutions politiques ont un temps, sont bornées à un peuple, ne conviennent que sous certains climats, dans des conditions déterminées. Elles varient et se transforment sans cesse pour s'accommoder à tous les degrés de la civilisation, à toutes les exigences des mœurs. ^
U en a été de même de toutes les lois religieuses du monde ancien ; et dans le monde moderne, il n'en est qu'une seule, la nôtre, qui prétende à la perpétuité, à l'universalité.
La loi morale, au contraire, est toujours la même, £Ue se développe ou se contient plus ou moins^ suivant les phases plus ou moins pures des institutions religieuses et politiques. Mais partout où règne ce degré de
liberté morale que nul n'a droit de contester à la con« science ni à la raison de Thomme, le mal est le mal, le bien est le bien. Dans les plus petites comme dans les plus grandes situations, l!homme Yoit son devoir. Il est grand et glorieux, au tribunal de sa conscience, en l'accomplissant, petit et méprisable à ses yeux , quand il y faillit. C'est qu'alors il faillit à lui-même.
Établies indistinctement dans toutes les âmes sans pouvoir en être arrachées, les idées morales sçnt les règles souveraines , la plus noble puissance , la plus haute dignité de la vie de l'homme, de la vie des nations. Et si bornées, si obscures qu'elles soient quelquefois; si soumises à la loi politique et à la loi religieuse qu'on les fasse ; si altérées ou si modifiées par les Crises et les infortunes des temps qu'on les conçoive, elles gouvernent l'âme avec le même empire que si elles étaient dans toute leur majesté. Qu'il y en ait peu ou beaucoup, et qu'elles soient plus ou moins claires, si l'une d'elles vient à être mise en jeu par quelqu'une de ces commotions providentielles qui viennent si souvent nous appeler aux grandes choses, elle agit avec la même énergie, la même souveraineté que si toutes les clartés et toutes les délicatesses de la pensée étaient unies ensemble dans la même âme. On le sait, on l'a vu.
Ce n'est donc pas la totalité des idées morales qu'il faut à un homme, à un peuple, c'est seulement la pureté de la notion du bien et du mal. De cette notion, la raison dont elle est la dot inaliénable, et la conscience dqnt elle forme le caractère distinctif, disposent comme elles l'entendent ; . et cette notion fondamentale leur suffît d'autant plus que, plus vaste et plus féconde, elle s'élève ou s'abaisse avec plus de facilité à toutes les situations. Nulle intelligence ne possède la totalité d'un
ordre quelconque d'idées; nulle raison indiviénelle n'a besoin déposséder latotultté des idées morales. Ce qai fait l'homme moral, ce qui foit même l'homme éminent dans Tordre des idées morales, ce n'est pas le nombre de ces idées, c'est leur valeur, c'est leur intégrité, leur énergie. Quand on parle de l'universalité des idées morales, on est loin de vouloir dire qu'elles sont toutes & tous les esprits ; ce qu'on veut dire, c'est que tous les esprits sont faits pour les avoir dans une situation don^' née. Tous sont faits pour les comprendre, et pour en reconnaître l'autorité; mais tous ne sont pas&its pour se trouver dans toutes les situations possibles.
Au contraire, l'espèce humaine, qui a sa mission géné-^ raie et qui a ses dons généraux, se compose d'individualités qui ont leurs missions spéciales et leurs dons spéciaux. Autant varient les intelligences et les fecultés, autant les idées morales de l'homme varient de nombre, de clarté, de pureté, de puissance : variété merveiU leuse, qui répond à celle delà nature physique, et ouvre h la raison des champs de contemplation plus vastes et plus sublimes encore ; variété glorieuse pour l'humanité comme pour son auteur, puisqu'elle confère à chacun de nous, avec l'obligation de fournir une car* rière propre et une vie distincte de celle de tous les autres, ta liberté nécessaire pour raccomplissement de notre mission. Elle confère, de plus, des titres d'immortalitô conformes au dévouement de chacun.
11 n'en serait pas de même, on le conçoit, si la totalité des idées morales était donnée à tous. Alors ^obligation de les appliquer testes pèserait sur l'espèce entière,' effaçant toute individualité dans Tespèce, élevant tous: ou abaissant tous au rang de je ne sais quelles vagues géj&éràlitéft» queUea abstraction^ indéfinissables^ Mafa
auti^ est la loi du 4»peii8ateiir supiéme ; sa pensé» a ?oiiiu la spécialité^ T individualité jusque dans le sein de riufinie variété d'organisation » de destinée et de fortune. Ëo effet , que de nuances de créalion ! qua â$ degrés de civilisation ! que de classes et de rangs dans le sein de obaque fraction de l'humanité I Et i ehaqon nuance d'organisation, à chaque degré de civilisation , à chaque classe et à chaque rang, è chaque indi vidu, sont distribuéesi par la grande loi qui préside a Fordns^ mo* rai du monde, les notions qui lui convi^ment.
11 est des notions qui sont è tous et partout. Il en est d'autres auxquelles n'arrivent pas certaines époques de l'huDQianité, certaines nations du globe, certaines fractions d'un peuple.
Ce fait, Dieu le livre à qui vent étudier Thistoiro de rhumanité; la loi qui préside au fait, il la réserve*
Autre mystère. Les idées morales sont infinies, en ce sens que jamais le domaine n'en est parcouru, jamais la source n'en est épuisée, jamais l'inventaire n'en est clos. Avec les situations nouvelleis (et quelle est la pen» sée qui prétendrait en concevoir tout le cercle possible?) naissent dai obligations nouvelles. Or, ^ chaque oUiga-» tion répondent des capacités et des notions spéciales^
Aussi le domaine des idées morales n'est pas seule*ment d'une étendue infinie, il est d'une richesse iné*puisable. Il n'a pas môme de limites dans les situations communes. Dans les positions les plus vulgaires, il mt^ outre les devoirs formulés^ di^ devoirs smtis, omçw^ de¥iné99 qu'aucune parole ne saurait rendre, qu'aucun foraralaira ne pourrait indiquer, qui n'appartiaoncAt qu'an far intérieur^ et qui s'y produisent sous mH^ fiMrmes diverses, les unes plus subtiles que ks antres.
tt y n plna. Presque loua les devoirs se modifient
avec l'Age et la position de ceux qui ont à les remplir. Us deviennent plus graves et plus délicats à chaque pas qu'on fait dans la carrière, à chaque ressource de plus, à chaque nouveau rayon de lumière. Personne ne compte ni ne mesure Tensemblq des idées qui éclairent ces devoirs, des motifs qui les inspirent, des moyens qu'ils mettent en jeu. Il est des devoirs qui sans cesse changent de nuances. Et heureux les hommes de ce qu'un seul ceil lit au fond de leur cœur et de leur raison! La justice humaine, qui s'est faite aveugle pour se faire impartiale, serait cruelle à force de se croire clairvoyante dans les mystères de la conscience !
Soit un exemple de cette richesse dans les idées, do cette variété dans les nuances, qui défient la plume du moraliste le plus exercé à l'analyse des devoirs et à l'étude des règles.
S'il est au monde une règle générale et inviolable, une règle qui ne paraisse susceptible que d'exceptions faciles à déterminer, c'est celle de la soumission que le fils doit à son père. Eh bien ! ce devoir, si souvent posé d'une manière absolue ou avec quelques restrictions qui paraissent épuiser la théorie, se décompose dans la pratique en mille devoirs qui chaque jour se modifient, grandissent ou se restreignent, et vivent d'idées et d'inspirations nouvelles, toutes plus délicates les unes que les autres. Et avec le progrès de deux âges, le développement plus complet de deux existences, à la phase dernière d'une raison qui s'éteint et à l'apogée d'une autre qui vient de grandir, ce devoir de soumission, si ab- BolvL en un temps donné, se transforme insensiblement. Après une série sans cesse croissante de dévouements toujours plus ingénieux et plus délicats, il se trouve n'être plus qu'une tendre déférence ou même une aifectueuse
tutelle, de telle sorte qu'en un autre temps donné, le cercle est parcouru et les rôles se trouvent changés.
C'est là un seul exemple, c'est le plus commun et le plus facile de tous. L'induction qu'il fournit s'applique à tous les cas. Il n'est pas de situation, si connue qu'elle semble, dont toutes les nuances soient observables ou observées. Et que de situations nouvelles se présentent chaque jour dans la vie des nations, dans celle de l'humanité !
C'est en ce sens que la richesse des idées morales est inépuisable. Elle n'offre pas seulement un vaste sujet d'études; elle engage dans l'infini. Sur le terrain où chacun est appelé à la suivre, chacun a des mystères à solliciter, des épreuves à subir, une initiation à recevoir.
Qu'est-ce qu'on entend par études morales, et quels avantages assurent-elles à ceux qui s'y livrent?
Dos ëtndei morales — Da privilège et des distinclioDS qu'elles établtsseDté
■MbMHkata^^
Il est pour les idées morales des situations ordinaires et des situations extraordinaires.
Les premières, ce sont celles où toutes les idées utiles à Thomme, aut peuples, à l'humanité, se trouvent, pour chaque degré do civilisation, spontanément, sans qu'on les cherche; où les uns les reçoivent si naturellement des autres, et où tous les tiennent dans une mesure si bien proportionnée aux besoins, qu'entre la mission de chacun et les instructions nécessaires il règne une harmonie parfaite.
Là chacun sait ce qui lui convient^ sans que nul n'ait à faire d'efforts pour se procurer sa science.
Ces situations sont rares. Il en est d'autres plus pénibles, et qui néanmoins tentent davantage Tesprit de l'homme. Ce sont celles où il faut des idées, non plus pour l'individu, mais pour la société ; où l'on ne peut pas se borner aux instructions communes, aux leçons de qui vient en donner ; où les notions de morale s'élèvent au rang de théories sociales. Dans ces positions, on cherche tout ce que l'humanité possède et a possédé de lumières; l'on consulte tous les âges, tous
les codes; tous les oracles ; Ton voudrait pénétrer du regard jusque dans la nature de Dieu comme dans celle de Tâme, dans les desseins de la Providence comme dans les émotions de la conscience. C'est à peine si toutes les inductions de Tintelligence suffisent 1^ notre ardeur de connaître , car nous voudrions savoir toutes les énigmes de l'origine, du caractère, de l'autorité et de la sanction de la loi morale* Alors l'homme médite avec une sorte d'exaltation sur les principes et sur les conséquences de cette loi du inonde. Il compare tous les systèmes et toutes les théories qu'elle a fait naître d^uis que l'humanité a des théories et des systèmes. Il pèse avec une sorte d'anxiété tous les rapports que les idées morales ont eus avec celles de la religion et de la politique. Il çal« cule toute l'ipfluence qu'elles ont exercée sur elles, ou subie de leur part, au milieu des plus graves destinées des peuples.
Ces deux sortes de situations ne constituent ni deux espèces d'humanité, ni deux espèces de morale; mais elles forment deux classes d'hommes, et amènent des différences profondes dans leurs idées, dans leurs obligations.
Les questions qui agitent Tintelligence dans les si« tuations extraordinaires ne s'éclaircissent qu'à force de longues recb^ches, de hautes méditations. Ces travaux spéciaux se nomment étude$ moraUê.
. Ces études ne sont pas ar6îlraim toutefois; elles ne viennent pas du libre choix de l'espèce humaine. Elles sont, au contraire, inhérentes à sa nature et commandées i ses facultés par la loi de leur développement, liais elles ne sont pas obligatoires pour tous, par la raison qu'elles ne sont pas indispensables à tous. Fai-
tes par tous, elles procureraient à la masse de l'huma* nité des idées qui s'étendraient bien au delà de ce qu'il lui est nécessaire ou même utile de savoir pour remplir ses devoirs. Mais, à chaque degré de civilisation, il se trouve, dans le sein de chaque peuple, des hommes appelés impérieusement, désignés par la puissance qui les a faits et qui les pousse à leur tâche, pour accom*plir celte mission qui est dans l'intérêt de tous, et qui demande avant tout l'abnégation de soi.
En effet, pour qu'elle soit accomplie avec pureté, il faut que ceux qui s'y livrent songent à peine à euxmêmes; qu'ils s'occupent du passé et de l'avenir plutôt que du présent ; qu'ils s'enquièrent du ciel encore plus que de la terre, et qu'ils ne demandent de salaire à personne. Ils honorent, ils illustrent les nations, ils ennoblissent l'humanité. Leurs travaux, c'est la civilisation; c'en est la règle et c'en est la sauvegarde. Mais ces travaux accomplis, dans chaque siècle, par les plus sages des hommes, par les plus grands bienfaiteurs de l'humanité, ne procurent d'ordinaire l'honneur et la gloire qu'au nom, qu'à la mémoire de ceux qui s'en chargent. Ils n'en jouissent pas eux-mêmes. Pour que leur œuvre soit reconnue dans tout son éclat, il faut que leur personne ait cessé d'être, qu'elle ait disparu avec tout ce qui la rattachait à la faiblesse commune;
Ces travaux varient selon les temps. Dominés tantêt par la religion, tantôt par la politique. Ils sont accomplis, ici par des philosophes, là par des prêtres, ailleurs par des législateurs et des rois. Ils sont partout un privilège, et confèrent toujours à ceux qui en sont investis une autorité qui, pour n'être entière qu'après leur mort ou leur exil, n'eu est pas moins la plus haute qui soit dans le monde.
Et plus il y a de progrès dans ces études, plus elles assurent Tempire à ceux qui les cultivent, car plus les idées prennent d'ascendant sur les intelligences.
En effet, dans le monde moderne comme dans le monde ancien, les études morales constituent un domaine à part, réservé, fécond, plein des plus glorieuses faveurs des nations. La classe de la société qui les possède tient en elles un privilège. Dans les âges de progrès comme dans les siècles de barbarie, la classe lettrée est la classe supérieure. Dans l'état normal, Tempire des peuples est à la science comme le gouvernement de l'individu est à la raison. L'ordre contraire est le désordre. Le désordre dans la vie individuelle n'est pas autre chose que la révolte des passions contre la raison ; l'anarchie dans la vie sociale n'est pas autre chose que l'insurrection des ténèbres contre la lumière.
Mats la science qui confère le droit à l'empire, ce ne sont pas quelques théories bonnes ou mauvaises; ce ne sont p^s quelques utopies bien ou mal improviséesi Ce sont encore moins quelques rêves ambitieux OU: quelques antipathies haineuses. La science, c'est d'abord la connaissance du vrai. Mais le vrai n'est^ lui-même que l'une des faces de la question; l'autre, c'est le bieub Le parfait, c'est donc la connaissance du vrai au service du bien. Voilà la science qui constitue un privilège, une autorité. En vouloir une autre pour l'humanité, la croire utile ou même possible, la poursuivre ou la rechercher, c'est rêver un crime et une folie. La vraie science a toujours été un pouvoir, une autorité. Elle le sera toujours. Elle l'est chez les manda* rips de la Chine comme elle l'a été chez les philosophes de la Grèce. Je dis plus. Elle est un privHége, et elle constitue une caste jusque chez les nattons qui
n'ont ni c^atés ni privilèges, avec cette differenoe, qui n'est pas nne exagération ^ qui n'est qu'une vérité un peu étrange^ c'est que, chez les nations régies par les lois les plus libérales et les plus pures^ elle exerce un empire plus universel^ confère de plus grands pouvoirs et donne une plus grande autorité que chez celles-là même qui inscrivent la caste et le privilège dans leurs codes barbares. Qu'on regarde la France!
Gela veut-il dire que toute science doit conduire à tout pouvoir? Cette conséquence serait absurde, et il ne peut venir à l'esprit de personne d'imaginer qu'il suffit de certaines notions sur une chose pour obtenir le gouvernement de toutes les autres. Dans la règle, c'est, au contraire , la supériorité dans chaque caié-> gorie qui y donn^ droit à l'empire. C'est donc le plus grand politique qui est le juge et la lumière suprême dans les affaires d'état, et c'est le plus sage moraliste qui est le guide et le flambeau dans les questions de mœurs* 11 n'y a que cela de vrai, que cela de sensé. Mais cela seul constitue un privilège, si c'en est un dans Jes eippires où régnent les lois les plus avancées que l^mporte l'humanité, si c'est un privilège, dis-je, que fie posséder les idées qui dominent, la règle de toutes les relations, la lumière de toutes les af&tres, le se-' oret de toutes les destinées publiques.
A ceux qui possèdent ce privilège, appartient si na-* lurellement la direction des destinées, des affaires et des relations des peuples, qu'il faut tout un système de violences ou de ruses pour le leur disputer. Or, il y a non pas injustice seulement, mais péril à vouloir la lutte; et tous les efforts, tous les succès mêmes dont ces efTorts sont couronnés quelquefois, flnisscnt d'or^ dinaire par échouer contre la loi suprême.
C'est là un feit général, nnde ces faite que proctemeat et la raison et l'histoire. Et tout le monde le com* prend. Tout le monde le reconnaît en principe; per« sonne n'oserait le contester un instant. Il y a des excep» tiens. Mais nul n'est en droit de s'en étonner, et ceux qui s'en affligent le plus savent eux-mêmes que rien n'est parfait, n'est absolu dans le monde. Les excep* tiens n'y changent pas les règles. Les montagnes et les vallées, qui semblent démentir la sphéricité du globe, ne modiflent que bien légèrement la forme de nos hémisphères; elles n'en altèrent pas le contour. Il en est ainsi de tous les principes. Us subsistent, malgré tous les faits qui constituent des exceptions, et il n'est pas de volonté humaine qui puisse empêcher que la supérioté dos études ne donne la supériorité des lumières, ni que cette supériorité ne soit le plus légitime des empires.
Elle est le seul qui soit légitime. II n'est donc pas de puissance au monde capable d'empêcher ceux qui méditent les lois divines et humaines, qui les appliquent aux affaires, qui les discutent dans l'intérêt de l'huma^ nité, d'acquérir une part d'idées sociales auxquelles n'arrivent pas les autres. Or, ces idées constituent un domaine spécial, un véritable monopôle, et ceux qui le possèdent forment évidemment une classe privilégiée, une classe moralement et intellectuellement supérieure à celles qui sont privées de cet avantage.
Mais tout privilège ne forme*t4l pas une caste gou*^ vernante, et toute aristocratie n'amène«t^lle pas^ dant la loi politique, une de ces inégalités qui enfantent d'au-^ tant plus impérieusement les révolutions qu'elles sont plus opposées à la loi naturelle?
Le privilège ne peut se nier> et il est certain qu'il
fonde une classe, qu'il constitue une aristocratie i UtàB
ailler caste cette classe qui est si nombreuse et qui est si peu exclusive, qui ne se distingue que par ses lumières et qu'en vertu de son travail , serait chose d'autant plus illégitime, qu'à l'encontre des castes de l'antiquité ou de celles de la barbarie, elle se recrute dans toute la nation. Aussi, loin d'avoir pour base l'inégalité des conditions matérielles, la noblesse du corps, elle repose sur l'égalité des conditions morales, la noblesse de l'âme.
Sans doute cette classe d'élite constitue une aristocratie véritable. Elle est même plus forte et plus indestructible qu'aucune autre. Mais c'est une aristocratie intellectuelle et morale; mais c'est une aristocratie, non pas légitime seulement, c'est une aristocratie nécessaire, indispensable. Sa suprématie est d'autant moins contraire à la loi naturelle, que c'est la loi na* turelle qui la veut, qui la fait, qui s'obstine, au nom de la Providence et à la gloire de l'humanité, à la produire partout, et qui, loin de provoquer des révolutions contre elle, en provoque pour elle. Elle en fait partout oà il est besoin.
Ce fait si grave, si plein de leçons, n'est encore avoué que du bout des lèvres« 11 est contesté au fond du cœur. On nie que la supériorité du talent constitue des titres à la direction des affaires. Le monde social, partout encore, est assis sur d'autres bases. 11 maintient ou regrette des aristocraties tout autres que celles qui sont établies par la supériorité morale de l'homme. Il soutient, on le sait, ou un système purement historique^ ou un système purement matériel. Je ne combats ni l'un ni l'autre. Dieu les combat tous deux. Ce que je fais, c'est d'insister sur le système moral, le système natprel.
J'ajoute que, du jour où les études morales, suffisamment appréciées, reconnues dans leurs droits et dans leurs privilèges, auront créé cette aristocratie qui est dans la nature des choses et dans la puissance des esprits, cette aristocratie qui est le dessein suprême de la Providence, qui est sa plus pure image et sa plus sainte milice dans le monde ; du jour où cette aristocratie aura le pouvoir qui lui appartient, les révolutions sociales seront devenues des orages inutiles. C'est dire qu'elles seront devenues impossibles.
En effet, les révolutions fégitimes, les révolutions naturelles, celles qu'on n'a pas faites, celles qui se sont faites elles-mêmes, ont toujours été l'œuvre de cette loi morale qui pousse à son propre avènement, à l'empire de cette aristocratie qui est la loi de Dieu, et à l'anéantissement de toute autre loi, de tout autre empire. Et telle est Tobstination de cette œuvre providentielle, qu'elle ne peut cesser qu'avec son cours accodfipli. Elle ne cessera qu'avec le jour où toute autre aristocratie aura, non pas disparu , — car, encore une fois, rien n'est absolu dans les affaires des hommes, — mais où toute autre aura compris qu'elle doit se réfugier dans le principe de la seule aristocratie légitime.
Il ne sera donc pas besoin, pour qîie celle-ci vienne au pouvoir, que toute autre périsse. Il suffira que toute autre s'efface, qu'elle se transforme, qu'elle se déguise. U suffira qu'elle reconnaisse la loi suprême et qu'elle s'abaisse sous son pavillon. Il suffira qu'elle mette ses torts de prédilection à l'abri de la raison éternelle. Sous le règne du principe même, l'humanité saura toujours faire une large part aux exceptions que réclament sa faiblesse, sa vanité, son ignorance et ses vices.
VdU dans qoel Mn» les études morales cotistUùent une arisu>oraUe et une etasse à part.
Cette classe, disioDS*Dous, est nombreuse. Elle ne m borne pas à ceux qui oultiveot le plus glorieusement le domaine des idées morales. Au contraire, tous ceu![ qui prennent part à cette culture, qui savent s'en ap* proprier le fruit, ont une part quelconque à ses avan* tages* Ils y ont souvent la plus grande part, celle que donnent l'habileté naturelle et le rang social , l'assu*rance et le savoir-faire qui les accompagnent toujours. Si, dans le sein des nations civilisées, tous sont admissibles à cette classe privilégiée sans que tous y par<* viennent, il en est d'autres où presque tous y sont ad*mis réellement. Mais dans la règle et dans quelque état que ce soit, si libéral, si démocratique, si ombrageux qu'on le conçoive de tout pouvoir, il y a des gouver* nants, il y a des prêtres, des magistrats, un corps ensei* gnant, des législateurs, des philosophes, des moralistes ; il y a des gens de loi, des écrivains, des gens de goût et de loisir, qui sont en possession d'une part d'idées et d'études morales auxquelles les autres fractions de la société demeurent étrangères, et qui constituent une classe à part. En effet, ils forment une classe lettré^ en possession d'avantages qui établissent en leur faveur un véritable privilège. C'est un privilège intellect tuel et moral qui ne leur confère pas néeessoipemént qn privilège social, mais qui les investit d'un titre plus haut et plus inviolable : il leur donne un droit naturel qui leur assure le gouvern^oient des esprits.
Pour fmre cesser cet état de choses, non-seulement il faudrait renverser, avec les principes, les institutions de la loi réHgmise et de la loi poliliqua, il faudrait en*"'
core enlrcr contre la loi naturelle dans un système de violences impossibles. Un système de ce genre n'a ja*^ mais été conçu par l'humanité livrée même aux plus folles extravagances. Cela se conçoit* La distinction que donne la supériorité des lumières est l'œuvre même de la nature. C'est la nature qui distribue les rôles, elle qui donne les facultés, elle qui veut qu'à chaque travail reviennent son fruit et sa récompense.
D'ailleurs, rien n'est plus légitime que cet ordre de choses. Si la classe supérieure se livre à des études spéciales qui la conduisent à des lumières supérieures, est-ce elle seule, n'est-ce pas la société tout entière qui jouit de son travail? Les idées morales selaiss^telles ^renfermer dans quelque enceinte continue? M'ett^ il pas, au contraire, dans leur essence de se répandra 6t de se disséminer aussitôt qu'elles, sont nées ? Ne suf^ fit-il pas de vouloir contenir celles qui sont dues au monde^ pour qu'elles y acquièrent un prix extrême, une puissance redoutable ? Et, par là mème^ la barrière que l'étude semble élever entre une portion de l'humanité et une autre, n'est-elle pas renversée $tu nom même de la nature ?
U est pourtant des idées qu'on contient^ Et s'il est beaucoup d'idées communes , il est beaucoup d'idées réservées.
Toutes les idées morales qui soot des idées sociales tombent plus ou moins dans cette catégorie»