CHAPITRE VI
Des idées communes et des idées réserTéc*.
II est des idées morales que chacun possède et que chacun s'empresse, sans hésiter, de mettre en commun. C'est remplir un devoir d'instinct et de conservation de la dignité humaine que d'en faire part à tous, de les jeter dans le sein de tous ceux qui nous approchent. Aussi est-ce un des caractères les plus indélébiles de l'espèce humaine, que ce besoin, celte faculté, et ce bonheur de transmission qui fait, de ia sagesse d'un seul, celle de tout un peuple, et de celle d'une génération, celle de tous les âges. De cet ordre qui vient de plus haut, d'aussi haut que nous, il résulte que, dans le sein d'une société régulière où règne un certain développement d'esprit, nul ne peut échapper à un ensemble d'idées morales qui lui reviennent de la part de tout le monde. Â ces idées il ne se déroberait pas quand même il ferait pour cela les plus grands efforts, et, à leur défaut, sa conscience et sa raison lui crieraient certaines pensées ou certaines obligations aussi haut que la conscience et la raison de tous.
L'ensemble des idées qui sont ainsi mises dans le jeu de la vie humaine, je les appelle les idées communes.
 côté de cette communauté, qui est dans la nature et dans les lois de la Providence, de cette diffusion de lumières dans le monde moral qu'on ne saurait pas plus empêcher que celle du soleil dans le monde physi que, il est un autre fait non moins providentiel, noiv moins général. C'est celui de la réserve d'un grand nombre d'idées qui existent dans l'humanité, mais qui ne franchissent jamais certaines enceintes, qui n'entrent pas dans le commerce ordinaire de la vie, qui restent, au contraire, cachées derrière ces nuages ou ces voiles qui sont à la disposition de la liberté humaine. Les idées y demeurent, tantôt dans une sphère supérieure, tantôt dans une sphère inférieure, toujours dans une sorte de sanctuaire et à Tétat de vues privées, de desseins et de projets personnels ou d'utopies et de conceptions particulières. Et les esprits les plus vulgaires s'abandonnent à ces rêves avec le même bonheur que les intelligences les plus vastes; mais ni les uns ni les autres ne les livrent au public.
Qu'on m'entende. Je parle d'idées morales, d'idées conformes à la notion fondamentale du bien et du mal, en un mot, de pensées qui seraient avouables si l'on se déterminait à les avouer. Je ne parle ni de pensées coupables, ni de rêves insensés, ni de folles imaginations, ni de machinations ténébreuses. Le fait spécial d'intrigues secrètes, de calculs immoraux, de conspirations politiques ou de menées religieuses, est en dehors du phénomène normal. Il fournirait à ma thèse une immense et terrible confirmation. J'en fais abstraction. Je n'en ai nul besoin. Ce que présente la vie intime de l'humanité à son état normal suffit à la démonstration de ce que j'avance.
C'est, en effet, dans l'ordre habituel et régulier des
choses morales que se présente le phénomène si curieux des idées communes à tous et des idées réservées à quelques-uns. Ce n'est donc pas seulement le fait d'études spéciales qui l'établit. Ce fait à la vérité constitue, dans le sein de chaque société, une classe lettrée et une classe non lettrée, ou une classe supérieure et une classe inférieure; mais la différence des études ne suffît pas pour expliquer le phénomène général, celui des idées réservées. Ce phénomène se révèle> dans toutes les fractions de l'humanité, avec une égale puissance, une égale régularité et une égale dépense de facultés instinctives, d'habiletés naturelles et de profondeurs de calcul.
En effet, la réserve n'est pas exclusive à la classe supérieure; elle est générale. Elle se trouve également dans la classe inférieure et dans toutes ses subdivisions. Quel que soit le degré de ses lumières, chacune d'elles fait de ses idées sociales deux parts, dont elle met l'une dans le public, dans le commerce ordinaire de la vie, mais dont l'autre demeure réservée. Et cette distinction se fait avec un singulier mélange de motifs, c'est-à-dire un instinct de sagesse et de raison en même temps qu'un instinct d'égoïsme et de conservation.
Cela est si vrai , que si les diverses fractions de la classe supérieure, avec leurs puissants moyens de gouvernement et de conduite, semblent avoir à la fois plus d'intérêt et plus d'habileté à cet égard, ce sont peutêtre, néanmoins, les sections de la classe inférieure, elles que leur situation spéciale rend si injgénieuses et si pleines de sens, qui mettent dans ce partage le plus de politique et le plus de discrétion.
Je ne m'arrêterai pas à ce qui a lieu pour les idées communes. L'empressement avec lequel chacun les met
en circulation, le caractère obligatoire que chacun leur imprime, et le besoin qu'a chacun de la sainteté de ce caractère : tout cela est trop évident pour demander qu'on le démontre. Je me bornerai donc à le signaler, à le prendre pour établi. Mais je m'arrêterai davantage aux idées réservées, fait moins observable et moins éclairci ; fait plein de leçons dans les circonstances, et dont il importe d'en tirer de bonnes. ^-
Je parlerai d'abord des idées réservées de la classe g!" supérieure; ensyite, de celles de la classe inférieure. |i?
Pour les unes comme pour les autres, c'est aux idées T^^ sociales surtout, aux idées morales engagées dans la politique, que je m'attache.