CHAPITRE VII
De* idées réservées de la classe supérieure.
Le fait des idées réservées est un des plus curieux que présente la vie sociale. Il en est un des plus généraux. 11 est celui de tous qui jettent le plus de jour sur les révolutions ou les transformations des peuples. II est à tel point général, qu’il se présente dans tous les temps, qu’il se révèle dans le sein de toutes les classes, et qu’il s’y produit sous mille formes diverses, toutes plus difficiles à saisir et plus importantes à constater les unes que les autres. On n’entend rien au jeu des idées morales qui gouvernent l’espèce humaine quand on ne voit pas ce fait. On se promène dans les ténèbres lorsqu’on prétend expliquer ce qui se passe, sans en tenir compte.
Mais c’est encore dans les ténèbres qu’on marche lorsqu’on essaie de pénétrer dans ce domaine réservé que recouvrent tant de voiles. Que personne ne s’en étonne. En toute chose, dès que d’un effet on remonte à une cause, on touche â un mystère. Le monde moral est partagé entre l’obscurité et la lumière, comme le monde physique.
Qu’on ne s’inquiète pas d’ailleurs des ténèbres que
nous cherchons à éclaircir. S’il n’est rien qui soit clair sous toutes ses faces, rien n’est complètement obscur. Il est peu de voiles dont il ne soit permis de soulever un coin.
J entreprends d’abord d’examiner les idées réservées de la classe supérieure.
Un premier fait y frappe d’étonnement. Quoi de plus extraordinaire que de voir l’élite de l’espèce humaine appliquer ses plus hautes facultés et sa méditation la plus intime à la question du bonheur social, tâcher d’en résoudre tous les problèmes les plus capables de guider le monde, puis garder par devers elle et renfermer dans toutes les profondeurs de l’âme la plupart des idées acquises par tant de recherches et d’efforts? Et pourtant, par une sorte d’instinct ou de nécessité, de sagesse ou de convenance, cela arrive, non pas à un individu plus élevé que les autres, non pas à quelque sage que ses méditations emportent hors de la ligne, à quelque politique qui s’égare dans le labyrinthe des utopies ou de l’intrigue : cela arrive à toutes les fractions de la classe supérieure, à tous ceux qui méditent les questions sociales, qui gouvernent, qui enseignent, qui écrivent, qui jugent, qui prennent part, ne fût-ce que par la méditation ou la lecture, aux débats moraux des peuples. Et cela se passe si naturellement, si simplement, que ce n’est pas une exception, que c’est la règle.
En effet, tous ceux que nous venons de nommer, et notre liste n’est pas complète, arrivent comme malgré eux à des idées dont ils sont forcés de faire deux parts, dont leur devoir est d’émettre les unes et de réserver les autres. Et ce devoir, ils le remplissent, il est vrai, avec plus ou moins de délicatesse, plus ou moins de discernement j mais partout c’est pour eux un devoir à
lel point clair et impérieux, qu’ils s’en acquittent, si imparfaitement que ce soit, par une sorte d’iustinct.
Un simple coup d’œil sur les communications les
plus ordinaires et les plus régulières des diverses fractions de la société, va nous montrer ce fait dans toutes les categories de fonctions ou de positions. Il y est établi à la fois par les lois et les mœurs. En nous en révélant toute l’étendue et toute la légitimité, ce simple aperçu nous en prouvera aussi toute l’importance, et nous verrons que c’est au nom des plus saintes obligations qu’a lieu la réserve.
Que se passe-t-il dans ces communications?
Les idées communes, celles qu’on émet, parce qu’on doit les émettre en vertu des lois divines et humaines, on les répand dans ce qui est destiné à tous, les actes du pouvoir, la sentence du juge, le sermon du prêtre, l’écrit du philosophe, la leçon du professeur.
Dans ces modes de communication, les idées destinées à tous se trouvent sous leur expression la plus pure, sous leur forme la plus austère. C’est leur promulgation officielle, leur apparition surveillée et critiquée. Dès lors, la forme qu’on leur donne, c’est la forme à l’état do monument; celle qu’on imprime aux choses qui, une fois émises, ne sont plus le domaine de personne, ne peuvent plus être retirées de l’histoire.
D’ailleurs, 60us cette forme se révèle l’autorité; sa parole doit porter le cachet de la supériorité et de l’immutabilité.
Cependant les idées communes se trouvent ailleurs encore. Elles apparaissent dans les discussions de la tribune, dans les débats de la presse, dans les jeux du théâtre, dans les conversations du salon.
Mais ici l’expression n’en est plus la même. La
forme a changé avec le rôle. C’est encore à tous ou à plusieurs qu’on s’adresse, mais ce n’est plus l’autorité, c’est la liberté qui parle.
La tribune est sans doute une autorité; mais c’est une autorité qui délibère; c’est une autorité qui n’est pas une, qui est mullipte. Elle l’est à ce point qu’elle représente toutes les doctrines et toutes les opinions du pays. H y a plus. Elle est la critique et le contrôle, l’opposition et la réforme, comme elle est la loi et le pouvoir. Dès lors, il y a diversité d’idées, diversité d’intérêts, c’est-à-dire diversité dépassions et diversité de partis. La tribune est, en un mot, une autorité modifiée par la plus grande liberté qui puisse communiquer avec le pays.
La presse, j’entends ici celle de chaque jour comme j’entends la presse plus réservée, est l’écho de la tribune comme l’écho du pays. Elle a plus de libertés encore que la tribune. La diversité de ses tendances est, en effet, dégagée d’une foule de considérations qui enchaînent l’orateur public, et elle se dépouille plus aisément, dans son langage plus populaire, de cette austérité qui convient à une parole tout officielle
Le théâtre, qui touche au salon soit pour les libertés dont il jouit, soit pour les convenances qui lui sont imposées, donne encore plus de licence que la presse.
Le salon en donne plus que le théâtre; le club, plus <jue le salon. Et plus on descend l’échelle des communications sociales, moins les formes ont de sévérité.
Et cependant, partout règne l’obligation de la réserve à un degré quelconque.
En effet, si, dans les premières de ces catégories, nous trouvons les idées communes sous leur forme la plus austère; si, dans la seconde, elles prennent leurs
allures les plus libres, si libres que soient les unes, si contenues que soient les autres, toutes se ressemblent en ceci qu’il n’y a dans les unes et dans les autres que ce qu’on a bien voulu y mettre. On ne publie que ce qu’on peut dire à tous. On ne dit jamais, ou l’on dit rarement toute sa pensée; on n’en sème que la part qu’on juge bon et convenable de répandre pour le but qu’on veut atteindre, dans les circonstances où l’on se trouve, au milieu des préjugés, des passions ou des périls dont on est enveloppé.
11 en résulte que, dans la communication la plus libre comme dans la communication la plus contenue, les idées qu’on veut bien émettre touchent à cet autre ordre d’idées qu’on ne veut pas ou qu’on ne peut pas émettre, qu’on réserve, idées plus élevées, plus délicates, plus curieuses peut-être, mais d’autant plus difficiles à vulgariser, que, de leur nature, elles sont moins vulgaires.
En effet, pour les mettre à la portée de tous, il faudrait faire violence, ou à la nature de ces idées ou à l’état des intelligences, ce qui est impossible l’un comme l’autre. Cela serait possible, qu’il y aurait plus de péril que d’avantage, et par conséquent de folie que de sagesse d’y songer.