‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 11 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Del idées spéciales des diverses catégories de la classe supérieure.

En effet, si c’est volontairement et dans son intérêt que la classe supérieure tient en réserve ses idées sur certaines questions, c’est forcément et dans un intérêt général qu’elle le fait sur d’autres. Elle se trouve même en cela sous le coup d’obligations à tel point inviolables, qu’en essayant de les enfreindre, elle soulèverait tout ce qu’il y a de plus sévère et de plus pur dans la conscience et dans la raison publiques. Un coup d’œil sur ses diverses catégories va nous en convaincre.

Pour commencer par ce qu’il y a de plus élevé et de plus mal jugé sous cc rapport, nous dirons d’abord qu’il n’est pas de gouvernement au monde qui puisse tout dire , toute sa pensée sociale. Il n’en est pas qui ne soit obligé, au contraire, de faire de ses idées deux grandes parts, d’en émettre les unes, d’en réserver les autres. Au premier aspect, cela paraît étrange. Et cependant cela est tout simple. On va s’en convaincre.

Que se passe-t-il dans cette région élevéê, le siège de tant de foudres et de tant d’orages ?

Je ne parlerai pas du souverain, et ce n’est pas à

cause de la loi que je n’en parle pas, puisque le moraliste est, par la pureté de sa pensée, au-dessus de la loi elle-même; c’est parce qu’il est inutile de s’arrêter à une position dont la réserve est forcée, d’une position qui n’est pas libre, à qui est superposée une responsabilité autre que la sienne propre, qui est officiellement contrôlée par la loi de l’État, comme elle l’est officieusement par celle des convenances, et qui, dans les rares occasions où elle ne l’est pas, reste nécessairement en deçà des limites où elle l’est en vertu de la loi.

Je passe aux conseillers de la couronne, qui sont responsables par eux-mêmes, et responsables de tous ceux qu’ils associent à leur action, qu’ils font les confidents de leurs vues. Pour eux l’obligation de réserver infiniment plus d’idées qu’ils n’en peuvent divulguer est de tous les instants; elle est tellement stricte, que s’ils sont incapables d’exercer sur leur parole une vigilance et un pouvoir extrêmes, ils sont incapables d’avoir la garde des destinées sociales. Sans doute il est des idées qu’ils doivent émettre; ils doivent en émettre beaucoup ; c’est là une nécessité de leur position, de l’action qu’ils veulent exercer. Quand on est aux affaires dans les pays où les affaires sont conduites d’après certaines manifestations publiques, on n’a de pouvoir qu’à la condition d’avoir des idées fortes, pures, élevées. Et là même où les gouvernements n’ont ni comptes à rendre ni avertissements à subir, ils sont obligés d’agir sur l’esprit des peuples , soit par les idées qu’ils manifestent, soit par celles qu’ils se font supposer. Des idées grandes et dignes, uon-seulement il en faut partout, mais il faut en démontrer l’existence partout. Les idées sont la vie des nations.

Leur absence est la mort sociale. Mais nulle part ne règne l’obligation de les semer au hasard. Il en est, au contraire, qu’on ne peut émettre sans s’affaiblir, sans se désarmer, sans se créer mille obstacles. Sans doute il en est beaucoup d’autres que le pouvoir doit laisser entrevoir; idées générales, idées de détail, il faut bien qu’il en émette, puisque sans cela, nul ne sachant où il veut aller, nul ne pourrait le suivre. Il y a plus, nul ne voudrait ni l’appuyer ni l’éclairer. Cela est hors de doute; mais s’il est obligé de se faire comprendre pour se faire accepter, et de transiger avec des vues qui se rapprochent suffisamment des siennes pour permettre une fusion, il est bien plus encore forcé de se contenir pour ne pas en froisser d’autres qui diffèrent de sa pensée par tant de points, qu’il serait imprudent de s’y heurter. Chaque chose a son temps opportun et son temps inopportun. Pour ne pas agiter inutilement ou dangereusement les esprits ; pour ne pas semer sa route de difficultés insurmontables, soit en excitant des passions violentes, soit en prenant désengagements téméraires, il faut que l’homme d’état sache à la fois voiler et dévoiler sa pensée; la dévoiler assez pour avoir des aides, la voiler assez pour n’avoir pas plus d’ennemis que n’en comporte une situation.

Je ne parle pas d’une situation mauvaise, immorale; je ne parle ni de desseins contraires aux vœux du pays, ni de tendances hostiles à ses tendances ; je 11e fais allusion ni à ces doctrines illibérales, ni à ces projets de despotisme qu’on attribue toujours aux dépositaires du pouvoir, quelques noms qu’ils portent, quelques antécédents qu’ils aient : je parle des situations les plus régulières. De ces situations il en est, sans nul doute, où tout peut se dire; il en est d’autres où tout doit se

taire, môme les idées les plus pures et les plus élevées, celles qui honoreraient le plus un cabinet, s’il pouvait consentir à les divulguer, et qu’il doit d’autant plus soigneusement réserver que, par leur grandeur même, elles touchent de plus près à l’idéalité.

Je n’allègue ici ni Ancône ni Beyrouth. Je parle d’idées purement sociales, de vues d’intérieur, et j’ajoute qu’il en est qui sont à tel point réservées, qu’avant l’application elles sont inaccessibles au vulgaire; qu’il suftirail de les vulgariser pour les frapper de mort.

Si je n’entendais que ces pensées qui président aux affaires politiques et aux négociations internationales, qui souvent s’altèrent au seul contact de la publicité , et que font presque toujours échouer les susceptibilités de l’opinion, je dirais peu de chose. Mais j’entends, au contraire, ces questions morales et ces affaires du pays, qui deviennent toujours des questions politiques et des affaires générales dès qu’il s’agit d’un grand peuple. Et, en effet, y a-t-il rien de plus purement moral, de plus simplement national, que les questions de l’amélioration des mœurs et des lois , ou celles du perfectionnement de la justice et de l’enseignement? Eh bien, dans un pays où l’esprit public est toujours en émoi, et qui est lui-méme en spectacle au monde, toutes ces questions d’ordre intérieur et de liberté nationale deviennent des questions de progrès général , de civilisation européenne. Et pour montrer, à cet égard, la réserve imposée aux dépositaires des destinées publiques, je fais une hypothèse. Que serait-ce si de nos jours le pouvoir d’un tel peuple concevait, dans ses plus sublimes inspirations, un de ces desseins qui auraient pour, but, non pas le maintien ou le rétablissement du pays au rang que lui assignent sa position,

sa fortune et sa gloire, mais un classement général et méthodique, une pondération intelligente des forces politiques de l’Europe, un équilibre normal tel que le plus utopique des rêves de l’humanité, la paix, pût devenir, je ne dis pas perpétuelle, mais seulement un peu permanente? H est évident que, même pour une conception si profondément morale, les conseillers des empires devraient non-seulement se garder d’émettre leur pensée en temps inopportun, mais employer toute leur influence pour que personne n’en émit qui vinssent paralyser leurs projets.

Le casque je pose est-il une simple hypothèse?

Il n’est qu’un commentaire sur un fait. On le sait. Le plus vaste et le plus glorieux dessein de politique morale, de politique de paix, conçu depuis l’époque où l’empire des idées a pris la place de l’empire des faits, le projet de république européenne de Henri IV était avant tout un dessein social, un dessein politique européen, mais un dessein tel que n’en conçoivent pas les princes vulgaires. Eh bien, ce projet, pour l’exécution duquel furent amassés tant de millions et dirigées tant d’affaires pendant plus de dix ans, demeura si bien à l’état d’idée réservée, que, même après la mort du monarque, l’histoire critique le traita de chimère. Il fallut les Mémoires de Sully pour l’établir. Et pourtant quelle influence il eût exercée, non pas seulement sur la politique générale de l’Europe, mais sur le progrès des moeurs, sur celui des lumières, sur la civilisation, sur toute la situation morale des nations modernes !

Et maintenant, je le demande, quel est le pouvoir à qui l’opinion publique n’accordàt pas de concevoir et de garder par devers lui des idées de ce genre ? Et si la fragilité humaine permettait à celui qui aurait conçu

(le tels projets, de les dérober au public pour mieux les mûrir, et même de résister à toutes les provocations les plus légitimes, pour les voiler, pour les taire afin de mieux les exécuter; s’il se trouvait un hommeassez pur pour immoler jusqu’à sa gloire et sa renommée afin de mieux consommer son œuvre, quel est le peuple qui ne s’enorgueillit d’être mené par ses mains ?

On le voit, dans la sphère des choses les plus morales, les plus dignes d’admiration, la réserve d’une large part d’idées est à la fois une obligation et une source de gloire pour les conseillers des empires.

Elle est surtout une source de pouvoir.

Le plus fort s’affaiblit en dépensant sa pensée. *

Les obligations sont autres pour le simple conseiller de la nation, le législateur. Pour lui, il est responsable d’une manière beaucoup moins directe de l’emploi qu’il fait des lumières de sa raison, des inspirations de sa conscience. Il n’agit pas; il parle et il vote. Son vote est secret dans les questions les plus difficiles; et sa parole, toujours spontanée, est libre à tel point, qu’elle est sous la protection d’une loi spéciale, comme la liberté de toute sa personne. D’ailleurs le tribut de sa parole et de son vote, tribut grave, sans doute, et que surveille une opinion justement sévère, est volontaire néanmoins, et se perd en s’associant à d’autres tributs.

Toutefois, si libre qu’on trouve cette position quand on la compare à celle qui précède, une grande réserve la domine encore. On le sait, à part lui et dans ses relations habituelles, le mandataire du peuple jouit de la plupart des libertés du simple citoyen ; mais, dans tout ce qui touche sa conduite publique; dans toutes les questions sur lesquelles son mandat lui impose des méditations et exige des idées spéciales ; dans tout ce

qui concerne à ses rapports avec le pouvoir et son initiation plus ou moins grande aux affaires publiques, il entre dans la voie des réserves commandées au dépositaire du salut social. Il est très-vrai qu’il a mission de provoquer et d’oser, c’est-à-dire de mettre en avant et d’improviser, au besoin, une part d’idées sur lesquelles il ne conviendrait pas au pouvoir de prendre l’initiative, vu qu’il est de sa nature de fuir le débat. Néanmoins celte liberté même est dominée par des considérations qui la restreignent. S’il faut émettre toutes les idées que réclament la condition sociale, le bien-être public et ce progrès continu qui est l’état normal d’une nation, il en est d’autres, pures et belles encore, qui viendraient troubler inutilement, dangereusement même, une situation qui, pour demeurer bonne, doit demeurer calme.

Si le législateur est orateur, ce qui est plus qu’un heureux accident, il dira donc moins à la tribune qu’il ne dira au bureau, où même il ne dira pas tout. Je ne parle pas des exceptions : je parle de la règle, de ces législateurs véritables dont la pensée embrasse tous les intérêts sociaux, dont l’intelligence aborde les plus hautes questions de la vie morale des peuples. Il en est d’autres, sans doute, estimables encore, utiles, nécessaires peut-être, en leur qualité de simples chargés d'affaires d’une localité spéciale. Ceux-là, se trouvant protégés par la modestie de leur pensée contre tous les genres d’indiscrétion, contre toutes les transparences de la parole, ont à livrer peu de luttes, et marchent dans une voie aisée. Mais ceux qui sont agités par ces puissantes émotions qui rendent le silence difficile, ceux qui sont appelés au combat par ces lumières su-

périeures qui sont plus impérieuses encore, et ceux qui aiment cette extension que l’élévation de leur intelligence donne à tous leurs devoirs, ont à lutter constamment, dans une carrière où tout s’exalte, entre • l’émission et la répression de leurs pensées. Et peutêtre sont-ils plus grands, lorsqu’ils ont une véritable grandeur, dans la répression que dans l’émission. Manuel, en réprimant la plus célèbre des paroles qui soit tombée de ses lèvres, s’assurait une gloire plus haute, rendait à sa cause et au pays des services plus éclatants, et préservait la Chambre et le pouvoir d’un des actes les plus humiliants pour la conscience publique, l’histoire de nos institutions d’une de ses pages les plus affligeantes. Et dans les annales de nos débats législatifs, que d’autres paroles, belles et pures dans leur source, mais qu’une raison plus ferme et plus haute eût enfermées dans le sanctuaire de la conscience, et qui, échappées tantôt à la véhémence des émotions, tantôt à l’inconsidération de l’esprit de parti, ont compromis les questions et les affaires, les personnes et les choses, de la manière la plus fâcheuse pour l’intérêt public !

Ce qu’il y a de plus divin dans l’humanité a le plus de peine à se faire jour dans le monde. Quelques-unes des plus heureuses de nos institutions, des plus fécondes en semences de vertu et de grandeur, sont restées longtemps à l’état de rêves et d’utopies, à l’état de conceptions qui effrayaient même leurs auteurs. Et qu’il serait pauvre le pays dont les législateurs n’auraient que tout juste les idées qu’ils peuvent émettre devant tous! Qu’il serait pauvre le siècle dont les lumières fussent toutes répandues au forum, où tout ce qui est

dans les intelligences serait dit à toute heure, en toute circonstance! Qu’elle serait pauvre la nation représentée par une assemblée de législateurs dans le sein de qui ne fermenterait aucune de ces nobles vues pour lesquelles l’âme a besoin de se reporter sur l’avenir, d’en appeler à la postérité!

Mais si cette réserve existe dans les régions politiques, la trouve-t-on ailleurs? et n’cst-clle pas une exception toute simple dans celte sphère élevée où tout est exception, nuage et mystère?

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