CHAPITRE X
Suite. — Les écrivains.
Nous venons de voir combien les catégories officielles de la classe supérieure renferment dans leur sein d’idées réservées sous le coup des plus saintes obligations.
Il est, dans la même classe, d’autres catégories qui sont sous le même poids, sinon au même degré de gravité, du moins au même degré de convenance, et qui commandent une grande réserve encore. Ce sont toutes les catégories d’écrivains qui louchent aux idées morales d’une nation.
Si libres que soient ces catégories, et si impérieuse que soit leur mission d’éclairer le mouvement des intelligences, elles ne peuvent accomplir ces devoirs, qui sont des privilèges, sans se prescrire à elles-mêmes une réserve qu’au besoin la loi viendrait leur prescrire. Et que de chaînes elles portent ; que de domaines elles sont obligées de s’interdire; que d’idées elles se plaisent à garder par devers elles !
Ces catégories different. La presse savante est plus libre que la presse académique, qui se prescrit sous le rapport du fond et de la forme des restrictions si sévères. La presse politique est plus libre que la presse savante, dont la gravité commande tant de réserves.
Diqit
La presse narrative, pour ne pas dire la presse frivole, et la presse dramatique, sont plus libres encore que la presse politique, qui participe, comme malgré elle, à la majesté des questions qu’elle aborde. Toutes néanmoins ont de commun, par cela seul qu’elles parlent à un public mêlé, divisé de vues et d’opinions, de n’émettre jamais que ce qu’on peut livrer à toutes les raisons, à toutes les consciences. C’est qu’à toutes les consciences et à toutes les raisons sont attachées toutes les passions ; c’est que toutes les passions sont des complots à l’étal de germe ou de rêve; c’est que tous les complots, à quelque état que ce soit, sont des périls, et que le bon sens du pays aime mieux préserver d’égarements que pousser sous la justice de la loi tout ce qui doit périr à l’état de germe ou expirer à l’état de rêve. De là vient que la presse réserve et voile tant de choses dans toutes ses fractions.
La presse savante, celle qui examine les doctrines morales dans leurs principes suprêmes, et qui donne la métaphysique des mœurs et des lois avec la théorie des institutions publiques, avec l’histoire des destinées sociales, n’émet que celles de scs idées qui sont compatibles avec la pensée du siècle. Elle couvre de la parole ou du silence ce qui exciterait des périls, elle l’ajourne pour un temps ou un autre. Elle fuit les débats qui enfantent le trouble; elle lance des pages qui provoquent des vœux et des espérances, mais elle distingue entre celles qu’il faut réaliser et celles que le temps ne saurait satisfaire. La portée de ses traits est gouvernée comme on gouverne celle de la foudre.
La presse académique qui s’attache moins à l’investigation scientifique qu’à la démonstration éloquente, est plus sévère encore sous le rapport des conve-
nances. Prenant toujours pour régies les plus saintes notions de la raison publique, et pour juge le goût le plus éclairé; jouant, pour ainsi dire, dans le monde moderne le rôle du chœur de la tragédie antique, et so constituant dans la société comme l’écho de tout ce qui est juste et vrai, utile et inviolable pour l’humanité, elle a toute la réserve de son rôle, elle a quelques-uns des voiles du chœur antique. Elle n’accueille et ne répand que ce qui mérite d’ôtre admis et donné.
La presse frivole, ou du moins celle partie do la presse que j’appelle narrative, et la presse dramatique se rattachent toutes deux à la précédente. Elles en ont longtemps reçu les directions, et elles ne les rejettent pas encore d’une manière bien absolue. Elles s’imaginent toutefois qu’elles ont le droit do peindre la société telle qu’elle est, et elles affichent la prétention de la produire, sur la scène ou dans le roman, avec toutes ses idées, ses moeurs et ses tendances.
Ces principes, elles les professent et les pratiquent. Mais si large que soit la sphère qu’elles se tracent et si indulgentes qu’elles se montrent pour leurs volontés, d’accord avec le public qui ne demande pas mieux que de les voir tout aborder et de leur entendre tout dire, elles ne sauraient ni ne voudraient so dispenser de toute réserve. Il est, au contraire, une foule d’idées et de situations, morales ou sociales, qu’elles peuvent à peine effleurer, qu’elles ne se permettent pas et qu’ou ne leur permettrait pas d’approfondir. Il en est d’autres auxquelles il suffirait qu’elles fissent allusion, pour que la société leur retirât la parole jusque dans cette tribune de convention qu’elles occupent.
La presse politique est assurément celle qui jouit, de la part des lois et des mœurs, du privilège le plus
large. La sociale, jalouse de lous les moyens de s’éclairer sur ses affaires, sur ses intérêts, sur ses ressources cl sur ses institutions, l’a investie des droits les plus étendus. La presse politique, dans sa fraction la plus mobile, la presse quotidienne, doit surveiller sans cosse le gouvernement et le pays; avertir ensemble l’un et l’autre; contrôler les actes du pouvoir selon les penséos de la nation ; critiquer le mal et encourager le bien dans toutes les classos des citoyens; provoquer lous les genres d’amélioration et demander qu’à toutes s’applique la grande loi du progrès on toute chose.
Ce rôle, elle ne saurait le remplir sans avoir la parole à peu près aussi libre que la pensée. Elle a donc la parole libre. Elle ne l’a pas libre d’une manière absolue, mais elle l’a libre dans les limites convenables, celles de la loi. Mais cette loi est composée de trois systèmes complets : la loi morale, la loi religieuse et la loi politique. Ce n’est pas tout. Si libre que soit la presse la plus libre, elle a si peu la faculté de tout dire, que des lois spéciales, quelle trouve sévères et qui sont précises, lui retirent la parole sur plusieurs matières, cl lui commandent, 5 l’égard de toutes, une réserve qui a paru une nécessité dans la situation. Cette nécessité, la presse la conteste. Sa mission est de nier toute limite posée, et il est certain que sans cesse celles qu’on lui donne sont modifiées par le progrès du temps. Mais sera-t-il possiblo de s’en remettre un jour, pour toutes, à sa seule discrétion? C’oçt là un problème qu’on ne saurait résoudre à aucune époque.
Il y a plus : pour cette presse, qui est la plus libre do toutes, il existe non-seulement une législation spéciale, mais elle-même, si hardie qu’elle soit, s’impose, dans chacune de ses fractions, une réserve volontaire beaucoup plus forte que celle qui lui est prescrite par
— Kola loi. Chacune de ses fractions, — qu’elles représentent le pouvoir ou une opposition, — a des idées qu’elle aime à émettre et des idées qu’elle voile avec soin. Plus elle y tient, plus elle a garde de les dévoiler en temps inopportun. Elle craindrait à la fois de se trahir et de compromettre ses succès. S’il n’est pas d’affaire publique sur laquelle chacun des partis importants ne cache son arrière-pensée, à plus forte raison n’y a-t-il pas de théorie sociale sur laquelle il n’existe plus d’idées réservées que d’idées émises. Et il n’est pas de théorie sociale qui n’implique toutes les idées fondamentales de la morale publique.
Je n’insiste pas sur un point sur lequel l’écrivain le plus libre ne l’est que dans les limites des convenances morales; j’ajoute seulement qu’en parlant des idées réservées de la presse politique , je ne fais pas môme allusion aux idées contraires à la morale sociale, à la loi religieuse, à la loi publique, quoiqu’il soit évident que, parmi les diverses fractions de la presse, les unes sont entièrement opposées à la loi naturelle, les autres à la loi politique, d’autres encore à la loi religieuse, telles qu’elles sont instituées dans ce siècle. Quoique ce fait prouve à la fois toute l’étendue de ma pensée, je n’en tiens pas compte; je ne parle que d’idées compatibles avec les grandes lois de la société, et je dis que la presse ne discute pas un acte , pas une affaire , pas une théorie, sans faire, des idées morales qu’elle a, deux parts, dont l’une est publiée, l’autre réservée.
C’est tantôt dans un intérêt particulier, tantôt dans un intérêt général qu’elle procède ainsi; et sa réserve, on la comprend ; elle est légitime, quand on ne l’entend que dans la sphère de la moralité, la seule où l’on doive la supposer.