‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Suite et fin. — Le théâtre. Le salon. Le foyer domestique. — La violation de la réserve.

La classequi a le privilège, la supériorité des lumières, est sous le coup de la réserve dans toutes les positions, dans toutes les relations de la vie sociale où elle a coutume de manifester sa pensée. Une circonspection plusou moins grande, et la circonspection n’est pas autre chose que la réserve d’une partie des idées qui sont dans l’intelligence, est non-seulement de sa dignité, mais de son devoir. Cette loi s’étend jusqu’à la parole de ses salons.

Là môme, sur ce théâtre d’intérieur où règne une liberté si grande , il est imposé à tous ceux qui sont admis à l’échange des idées, de faire un choix, sinon sévère, du moins dominé par une série de considérations plus impérieuses les unes que les autres.

Ici encore je ne parle pas des pensées contraires à la loi morale qui peuvent traverser de folles têtes ou des âmes coupables , et sur lesquelles le simple bon goût , le respect des convenances les plus vulgaires, prescrit la réserve à la langue. Je parle de vues sociales qui n’ont rien de contraire à la loi naturelle, de théories plus ou moins utopiques, plus ou moins pratiques, et qu’on évite néanmoins d’aborder. Elles passent les lèvres dans l’intimité; mais entre l’intimité

el la réunion la moins nombreuse, il y a un abîme.

En effet, il n’est pas de salon , si restreint qu’on le conçoive, où il soit convenable de semer, sur les questions sociales les plus simples, toutes les idées admises au for intérieur. Il n’est point d’art de voiler qui permette de dévoiler ce qui ne doit pas l’ètre, ce qui perd sa nature, son innocence, sa virginité, à être mis en commun. Ce n’est pas non plus qu’on eût à redouter la discussion et la division ; ce n’est pas qu’il y eût péril à parler ou intérêt à s’abstenir; ce sont des

-?»râfyîfi,çlus élevées qui commandent cette réserve que

gardent tous çux qui savent régler lo jeu de leur intelligence. Ils s'abstienu^ a.1 p ar la raison que la communication produirait plus dëiu^Jqucde bien.

Le théâtre, qui est quelquefoisuï^Jnstilution politique et qui passe toujours pour une institution morale, qui porte d’ordinaire l’empreinte du temps, et qui essaie quelquefois de donner son cachet aux mœurs, le théâtre est grave et frivole. Grave, il garde Une réserve extrême. Non-seulement il n’aborde pas tc l!S les sujets; mais de ceux qu’il traite, il écarte avec plt. s on moins de goût, plus ou moins de respect pour les Convenances, une série d’idées qu’elles proscrivent. Frivole, il affecte de rire de ces convenances. Et cependant une grande retenue gouverne encore la scène dans se 3 jeux les plus hardis. Si libres que soient quelques-unes* de ses compositions, elle ne prétend, dans aucune d'elles, à la liberté de tout dire.

Il est donc vrai, au privilège de la pensée s’attache pour la classe supérieure, dans toutes les catégories et ' jusque dans les positions les plus libres, l’obligation de 1 faire de ses idées deux parts, d’émettre l’une, de réserver l’autre.

Celte obligation n’est ni absolue ni réglée pour tous les temps, Elle a scs libertés et ses variations. Elle change û l’infini ; elle a tant de phases diverses, et il s’y remarque tant d’exceptions, qu’ello constitue l’un des phénomènes d'intérieur les plus capricieux. Mais toutes ses exceptions et toutes ses phases confirment la règle. On a vu des dérogations dans toutes les catégories et dans toutes les positions, mais partout elles ont passé pour des infractions au principe.

Ona vu, pour commencer parla sphère la plusélevée, des souverains se croyant autorisés, non pas à tout dire ( jamais ce degré de folie n’a été observé hors les cas d’aliénation ), mais à garder peu de réserve. L’histoire les a jugés suivant leur mérite. Les princes éminents, les Cliarles-Quint, les Frédéric , les Napoléon réservaient les plus grands de leurs desseins. Les deux derniers ont beaucoup écrit. L’un et l’autre n’ont écrit qu’après avoir agi. L’un et l’autre, en écrivant, ont posé devant le public, cl n’ont dit, même à la postérité, que ce qu’ils destinaient à la postérité. Ni le Mémorial de Sainte-Hélène , ni les réflexions sur le Prince de Machiavel ne donnent la pensée réservée.

On a vu des législateurs, des prêtres, des philosophes, des professeurs, des écrivains de toutes les catégories, franchir les limites posées par le bon sens, par le bon goût, par la saine raison, par la conscience publique. Us ont voulu tout dire, tout imprimer, tout peindre, tout représenter, livrer tout à tous : alors on a eu des harangues incendiaires , des leçons de désordre, des livres immoraux, des spectacles dégoûtants, des entretiens pleins de scandale et de licence.

Le foyer domestique lui-même, ce théâtre de l’abandon et de la confiance, qui provoque ce qu’on appelle

le laisser-aller, ne souffre que la langue honnôte et la pensée pure. 11 ne comporte ni l’incontinence de l’imagination, ni le cynisme du langage. Il y a plus, l’âme qui se respecte n’accepte, pas même pour elle seule, tout ce qui surgit dans son sein, tout ce qui tente de l’aborder, de l’émouvoir. Elle rougit et se couvre de confusion à la simple vue de quelques-unes de ces conceptions fantasques dont l’apparition n’est pas, on le dirait, du domaine de sa spontanéité, mais tient à je ne sais quelles distractions contre lesquelles il n’est de remède que dans une prise de possession absolue de nous-mêmes. 11 n’est rien qui jette plus de tristesse dans la vie sérieuse, dans la méditation vigilante, que ces insurrections qui semblent sortir d’une région dont nous ne sommes plus les maîtres, pour envahir jusqu’au sanctuaire de celles dont la garde est confiée à notre honneur et fait notre gloire. Mais plus cela contriste, plus cela prouve.

S’il n’est pas d’homme qui voulût prendre connaissance de toutes ses pensées, qui n’en chassât un grand nombre du théâtre de sa conscience où elles voudraient apparaître, de son imagination qu’elles voudraient préoccuper, de son cœur qu’elles voudraient séduire, de toute sa personne qu’elles aimeraient à traîner après leur char, à plus forte raison n’est-il pas de société publique qui voulût prendre connaissance de tout ce qu’elle tient dans son sein. 11 n’en est pas qui pût résister à une émission complète des idées qu’elle porte en elle.

La société intime, la famille ne résisterait pas plus que l’État â cette transparence de pensée qui est réservée aux esprits célestes.

Mais s’il en est ainsi ; si dans la société moderne comme dans la société ancienne, en dépit de toutes les barrières renversées, de toutes les distinctions abolies

et de toutes les révolutions faites, il existe encore une classe supérieure qui, à côté des idées qu’elle émet, en réserve un grand nombre, n’y a-t-il pas à s’en préoccuper ? Les idées réservées sont peut-être les plus puissantes, les plus fécondes, et si une seule classe en a le privilège, les armes sont-elles égales entre elle et les autres, celles qui ne font point d’études spéciales, qui n’ont point de monopole. Celles-ci ne luttent-elles pas dans les ténèbres contre des adversaires qui combattent au grand jour? N’y a-t-il pas, dans cette différence de position, une irrégularité, une immoralité profonde ? N’est-ce pas là précisément la grande plaie du temps, et n’est-il pas à prévoir qu’un jour un progrès de plus renversera aussi la dernière ligne de séparation ?

Il n’est personne au monde qui ait à s’expliquer sur le dernier des progrès. Je ne parlerai pas de ce qu’il pourra nous amener de nivellement ou d’égalité. Je n’en sais rien; je demande seulement qu’il vienne bientôt et qu’il amène tout ce qui est dans les lois de la nature. Mais j’examinerai tout à l’heure si la différence dont il s’agit est la grande plaie de l’époque , et si réellement les idées réservées jouent un grand rôle dans les questions sociales. Je dois toutefois déterminer d’abord en quoi consiste précisément cette différence; s’il n’y a d’idées réservées que dans la classe supérieure ; si elles constituent en sa faveur un privilège bien exclusif: ou bien s’il se rencontre dans la classe inférieure un phénomène tout à fait analogue; si, malgré l’absence de toutes les études spéciales, elle ne réserve pas également une foule d’idées, et si les idées qu’elle réserve n’ont pas en énergie ce qui peut leur manquer sous le rapport de l’abondance.

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