‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 2 sur 44 · III · texte numérisé non relu

III

avec cette opinion ou plutôt ce système, mais je crois encore que ce système, qui règne dans beaucoup d’intelligences sans être formulé nulle part, est le plus grand mal de la situation.

Une doctrine de ce genre serait un mal immense. Elle autoriserait, elle commanderait en quelque sorte l’indifférence pour la source suprême du salut public, et plus elle menacerait de grandir, de dominer, plus il importerait qu’elle fût combattue, qu’elle fût amenée à avouer son erreur, à se condamner elle-même.

Cette opinion serait d’autant plus funeste qu’elle fausserait la pensée du pays et la pensée de l’étranger sur le pays.

Il y a plus : dans un affaiblissement fatal des idées morales parmi nous, il faudrait reconnaître un péril extrême, non pour une nation seulement, mais pour toutes; non pour l’Europe, mais pour le monde. Il est vrai que nul n’est admis à dire, dans ces temps de progrès général, qu’en son pays est la tête de la civilisation; mais ce qui est incontestable, c’est que la France, la tête de la France, est le plus grand foyer d’études du monde moderne ; que de ce foyer il rayonne sans cesse un torrent d’idées vers tous les points du globe; que sans cesse, de tous les points du globe, viennent affluer vers ce foyer des idées, des découvertes, des livres,

les esprits les plus éminents et les plus ardents de la terre civilisée.

Eh bien! si notre situation était telle qu’on le dit, et qu’il fallût l’accepter avec l’indifférente stupeur du fatalisme qu’on affecte, je dis qu’il y aurait pour l’humanité un de ces périls auxquels jusqu’ici elle n’était pas encore livrée; auxquels elle ne saurait l’être dans aucun temps, si la vie sociale est le fait d’une puissance intelligente.

Cette considération seule fait entrevoir ce qu’il peut y avoir de faux ou de vrai dans les idées qu’on se fait des causes de la situation morale de notre siècle.

Cette situation n’est pas ordinaire, il est vrai ; elle est, au contraire, le résultat du mouvement le plus extraordinaire et le plus profond qui puisse avoir lieu dans les idées. Mais, à mon tour et dans un autre sens, je dirai qu’elle n’a rien d’anormal, qu’elle est la conséquence régulière et avouable des faits moraux et politiques qui l’ont amenée.

Passant, de ce point, à la question des limites du mal, j’ajoute que la situation porte en son sein des faits moraux et politiques réguliers et avouables qu’elle a mission d’amener. Que, si elle est pleine de périls, elle est pleine aussi de tous les germes de grandeur, et distinguée de toutes par les ressources, les richesses morales qu’elle présente.

Je me trouve donc, en second lieu, en dissidence complète avec ceux qui considèrent l'affaiblissement des idées morales comme un début et voient dans nos institutions politiques un péril progressif.

Je suis loin de contester l’action très-grave des institutions politiques sur les doctrines morales. Je crois, au contraire, que cette influence est digne du plus sérieux examen ; que, s’il est des institutions qui fortifient les convictions, il en est d’autres qui les affaiblissent ; que, dans les pays soumis à l’empire de lois analogues à celles qui nous régissent, il s’est accompli, depuis qu’elles les gouvernent, une transformation sensible et affligeante sous beaucoup de rapports. Je crois même que la France offre, sous ce point de vue, un spectacle encore plus frappant que l’Angleterre et l’Amérique. Mais j’estime aussi qu’au mal plus grand qu’il faut avouer parmi nous, il y a des remèdes plus puissants qu’ailleurs, et que tout y est plus transitoire.

Je vais plus loin, et je dis que, si grand qu'on doive déclarer le mal, il n’est pas de société au monde, il n’est pas de nation qui trouve, pour ses destinées morales et politiques, de plus grandes ressources que la nôtre.

Mais il est bien évident que ces ressources seront frappées d’une invincible stérilité pour vous si vous les déclarez nulles, si vous les foulez aux

pieds, si vous dites qu’il n’y a rien à faire, qu’il faut subir les conséquences des lois qu’on s’est données, et qu’il faut apprécier ces conséquences suivant cet axiome qui nous est venu d’au delà des mers, que le système des institutions représentatives, vivant de corruption, doit la semer pour vivre.

Je sais les faits qu’on allègue, et je ne viens pas les quereller en utopiste embarrassé de ses loisirs; mais, pour rendre plus utiles les inductions qu’on en tire, je viens en appeler à d’autres faits, demander à ce siècle mieux étudié des leçons plus vraies et plus fructueuses.

C’est dans des faits intérieurs que je cherche l’état réel de nos études et nos idées morales; dans des faits intérieurs, la mission et les moyens de les fortifier. Je pense, avec l’éminent politique dont le génie s’est trouvé engagé dans les plus grandes affaires du temps, qu’îY y a toujours un parti à prendre. J’indiquerai ce parti, car je trouve le remède à côté du mal. Je le trouve dans le siècle, parce qu’il y est providentiellement, en vertu d’une loi suprême.

Je ne crains donc pas le reproche d’un utopisme qui est loin de mes vues. Mais j’avoue que je crois à la puissance des idées, et j’appelle sur cette puissance tout ce qui est fait parmi nous pour régner sur nous, et, par nous, sur le monde.

Je ne me flatte pas pourtant de faire triompher

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les vues que j’expose. On sait la marche ordinaire des idées. Avant d’être acceptées un peu généralement, elles sont obligées de se produire plus d’une fois, sous plus d’une forme, dans plus d’une région, tantôt dans le peuple, tantôt dans les classes élevées, les unes dans les écoles, les autres dans le monde, celles-ci. à la Tribune, celles-là plus haut.

L’écrivain ne leur donne qu’une seule forme, et d’ordinaire ne les produit que dans une seule région. Son ambition ne saurait s’étendre au delà. La sphère de la pensée est plus vaste. La pensée est ce qu’il y a de plus universel et de plus haut. La raison humaine n’a d’autre limite et ne connaît d’autre autorité que la raison divine. Mais parmi les hommes nul n’est admis à croire qu’il a reculé la pensée jusqu’à cette limite. A chacun il est confié une partie de cette tâche. Et au nom de la vérité, chacun a droit d’avancer où il peut. Et partout, dans la bouche de tous, la vérité a droit au même respect. Mais être écouté en son nom est tout ce que l’écrivain fe plus ambitieux doit désirer quant à lui.

Dans une matière telle que la nôtre, ce qui doit préoccuper, ce n’est pas la crainte de rester en deçà de la limite qu’on peut se tracer, c’est celle d’aller au delà. .

En effet, il a dans les questions de moralité publique denx grandes difficultés à vaincre.

La première, c’est de dire le vrai qui afflige avec toute la réserve et toute la douceur qui sont nécessaires pour ne pas changer l’affliction en dépit.

La seconde, c’est de faire passer de l’affliction à la détermination, et d’enlever aux esprits les mille et un sophismes qui dispensent d’accomplir même les devoirs les moins contestés.

Pour moi, je n’ai pas l’ambition d’apporter à mon siècle de bien grands remèdes, ni des remèdes pour un grand nombre de ses maux ; mais il m’a paru possible d’arriver, par l’examen sincère de l’état de nos idées et de nos études morales, à convaincre les bons esprits qu’il y a, dans notre situation, des devoirs nouveaux pour tout le monde. Or, je croirai avoir rendu service à mon pays, si je parviens à bien établir cette conviction.

Quand ceux qui dirigent les consciences sont parvenus à inspirer, d’abord un doute, puis un regret, et enfin une résolution, l’œuvre du salut a commencé pour une âme. Il en est des nations comme des âmes. Je ne demande à ce siècle qu’un doute, qu’un regret, qu’une résolution.

Quand je dis ce siècle, ma pensée est au fond plus restreinte. C’est une seule nation qui la préoccupe. Mais cette restriction, si elle a ses avantages, n’a-t-elle pas aussi ses inconvénients? Et puisque c’est plutôt de l’affaiblissement moral du siècle que

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