CHAPITRE III
Des causes qui ont amené la diyision. — Première cause : les réTolutinns de la
Les révolutions accomplies dans la loi religieuse sont le fait le plus grave à la fois et le plus fécond qui se soit passé depuis trois siècles dans les annales du monde. A ce grand fait, qui portait dans son sein tout le reste, se lient toutes les autres révolutions, toutes les doctrines, toutes les institutions du monde moderne, toutes les destinées des nations. C’est assez dire qu’il est l’objet du plus grand débat, du plus profond dissentiment. Aussi n’est-ce pas sans éprouver une grande émotion que nous abordons ce sujet. Mais, quand il s’agit de la pensée morale du temps, il importe d’aborder ce sujet avant tout, sinon dans tonte son étendue, du moins dans toute sa gravité.
11 n’est pas de fait mieux constaté par l’histoire que l’action de la loi religieuse sur la loi morale, et il n’est pas d’opinion plus arrêtée parmi nous que celle qui attribue l’affaiblissement des idées morales aux révolutions de la loi religieuse. Mais dès qu’il s’agit de s’expliquer, toutes les préventions se choquent, toutes les assertions se contredisent; et, pour faire jour à la vérité, il faut avant tout debarrasser le terrain de deux
opinions également fausses, également exagérées, l’une dans sa haine, l’autre dans son amour pour tout ce qui s’est accompli.
Les uns voient dans les révolutions achevées ou commencées une série de triomphes qui, pour être plus féconds, ne manquent que d’être plus complets; les autres, une série de défaites qui, pour n’avoir pas anéanti la loi religieuse elle-même, ont néanmoins ruiné plus d’existences utiles et nécessaires à la morale que n’en établirait la restauration la plus absolue.
Les uns et les autres voient évidemment dans cette question les principes ; mais ils les y voient avant tout avec leurs préoccupations et leurs intérêts, avec leur présent et leur avenir; en un mot, avec leur personne. Il est des opinions plus sages et plus vraies ; mais ce ne sont pas elles qui ont parmi nous le plus de partisans; ce ne sont pas elles qui ont le plus de chances de prévaloir à ces heures de la lutte. Celles qui prévalent sont, au contraire, pleines de passions, et c’est pour cela qu’elles prévalent.
Mais c’est pour cela même que la question est si brûlante; c’est pour cela qu’il faut tant d’efforts pour la résoudre, même à part soi, et tant de ménagements pour la discuter en face de ceux qui ne se complaisent à la traiter qu’autant qu’elle est engagée dans les préventions du temps.
Pour pouvoir la traiter sous le point de vue purement moral, il faudrait avant tout pouvoir l’arracher au brasier où l’ont jetée les partis ; mais à qui peut-on se flatter d’enlever des opinions qui sont des existences, qui sont le passé des uns, qui sont l’avenir des autres, qui sont la gloire d’une corporation, l’honneur d’une caste, le rêve d’une association ?
Au premier aspect, il est des considérations graves qui devraient désarmer ceux qui considèrent les révolutions de la loi religieuse et surtout l'affaiblissement progressif de son action comme une suite de triomphes, et qui regrettent seulement que ces triomphes soient incomplets encore, et, pour ainsi dire, stériles. Ces considérations, les voici sous la forme d’une réponse.
« La loi religieuse est aussi sainte et aussi légitime que la loi naturelle au profit de qui vous la combattez ou désirez sa chute. Elle n’est au fond que la même loi. Elle en est la forme divine ou la forme humaine; divine ou humaine, elle en est dans tous les cas la forme la plus populaire et la seule qui ait cet avantage, c’est-à-dire qu’elle est la seule qui soit suffisamment claire pour être suffisamment puissante. Elle est de plus la seule forme nettement arrêtée et réellement établie, car toute autre est encore à l’état do problème.
« Maintenant nous ajouterons que, briser une forme quelconque, qu’elle soit grossière ou pure, sans en avoir une autre; détruire un vase, même ordinaire, qui renferme un parfum de prix avant d’avoir fait celui qui devra recueillir ce parfum, quand le premier sera brisé, c’est un acte insensé.
« Or, s’il est des siècles qui aient le privilège de produire une forme, ou, en d’autres termes, de modifier une loi religieuse, et de lui donner, avec un nouveau sacerdoce et un culte différent, toutes les institutions qu’elle réclame et toute la foi qui doit pénétrer les institutions, pour que vienne la vie dans la lettre morte de la loi, ces siècles, disons-nous, sont rares dans les annales de l’espèce humaine, et tous les autres sont
frappés, pour la création religieuse, d’une stérilité absolue. Cela ne tient ni à ces siècles ni à l’espèce humaine; cela tient à celui qui gouverne le temps et l’homme, et qui ne veut que ce qu’il veut, qui veut rarement ce que veulent les docteurs du jour. Si donc vous brisez un moule sans avoir la matière pour en former un autre, vous ne faites qu’une œuvre de destructeur, vous ne faites pas une œuvre de créateur.
«Vous prétendez faire une œuvre de créateur, et vous en faites une, si vous donnez à ce qui n’est plus bon sous une forme vieillie une forme nouvelle qui le rende meilleur. Mais une forme n’est meilleure qu’autant qu’elle est mieux acceptée. Si vous trouvez de ces formes et que vous fassiez de ces œuvres, vous avez le droit de considérer comme un triomphe et comme un progrès, l’abolition de ce qui était, et d’amener des révolutions aussi complètes que vous les demandez, à la seule condition toujours que ceux-là les veuillent aussi qui devront les subir.
« En dehors de cette sphère, qui est toute morale et toute légale, même aux yeux de celui qui est la loi suprême, il n’y a ni progrès ni triomphe. Il y a ce que le sage appelle une folie, le peuple, une impiété.
« Tel est le cercle où, nouveau Popiiius, la loi de l’humanité vous enferme, vous et le roi du temps luimême, le progrès. »
Nous l’avons dit, au premier aspect ces considérations devraient désarmer ceux qui non-seulement se félicitent des révolutions accomplies dans la loi religieuse, mais qui en demanderaient une de plus et qui voudraient la réaliser dans les circonstances les moins propres à une régénération.
Si graves que soient ces considérations, ne nous liât—
tons pas qu’elles changent les esprits engagés dans un autre cercle d’idées. Pour faire aimer une série de lois et de principes, pour gagner des sympathies à tout un ordre de choses et d'institutions, il ne suflît pas de subjuguer l’esprit, il faut conquérir le cœur. Et c’est à cela que doivent viser ceux qui ont la mission de raffermir la loi dont ils sont les pontifes. La raison est la voie de la conscience comme la conscience est la voie de la raison. Nous ne pouvons parler, nous, qu’à celle-ci, à d’autres la mission de faire la conquête de celle-là.
Nous venons de combattre ceux qui veulent dans la loi religieuse une révolution de plus, une révolution plus complète. Et que ne pouvons-nous enfermer dans une enceinte un peu resserrée aussi ceux qui faussent la question sous le point de vue opposé, qui considèrent comme autant de catastrophes toutes les révolutions accomplies non-seulement dans la loi religieuse ellemême, mais dans les formes que lui ont prêtées les siècles, que d’autres siècles lui ont ôtées, et qui étaient l’œuvre de l’homme bien plus que l’œuvre de Dieu!
Les défenseurs de ce système altèrent peut-être aussi profondément la question que leurs adversaires euxmêmes. Mais il n’en est pas plus aisé de faire voir leur erreur. Leurs opinions, comme celles de leurs adversaires, sont d’autant plus difficiles à combattre qu’ils les passionnent avec plus de sincérité, qu’ils engagent dans les intérêts purement humains plus d’intérêts divins. 11 y a donc ici un sophisme de plus, et sinon un nœud de plus à couper, du moins une erreur de plus à démêler. En effet, ceux qui demandent un progrès de plus , un progrès fondamental, ne parlent qu’au nom de l’humanité ; ceux qui demandent tout le progrès de
trois siècles de moins parlent avant tout au nom de la Divinité ; et ils exercent d’autant plus d’ascendant sur les esprits qu’ils plaident avec plus de chaleur pour une cause plus sacrée. Leurs adversaires s’élèvent contre ce qui est; ils défendent, eux, non-seulement ce qui est, ils redemandent ce qui a été; ils le redemandent au nom des destinées les plus glorieuses de la nation et des plus saintes lois de Dieu.
Que disent-ils?
A les entendre, ce que la fabuleuse antiquité reprochait, par voie d’allégorie, à l’esprit de rébellion des Titans, les générations modernes l’auraient fait en réalité et avec plus d’aveuglement ; ils auraient saisi le Dieu de l’univers jusque sur son trône; ils lui auraient arraché le sceptre des nations, l’auraient relégué captif dans quelque coin de l’univers, où, idole impassible, il demeurerait étranger maintenant à tout le progrès de la raison, à tout le jeu de la conscience, à toutes les destinées de l’humanité; en un mot, du Dieu arbitre et père des hommes, ce siècle aurait fait Saturne condamné à l’oubli.
Et l’on ajoute que la situation qui en est résùllée n’est pas extraordinaire seulement, qu’elle est hors ligne et hors règle, qu’elle est anormale. « En effet, diton, ce qui ne s’est vu en aucun siècle, en aucun pays du monde, ce que le paganisme lui-même aurait rejeté comme une impiété et comme une faute en politique, s’est accompli sous nos yeux. La loi religieuse, qui partout ailleurs est la clef de voûte de l’édifice social, a été traitée parmi nous comme une fiction antique, comme je ne sais quelle conception fabuleuse ; on l’a laissée debout machiavéliquement, mais de fait on l’a abolie. Elle est anéantie comme puissance sociale, et celte
autorité suprême qui préside partout ailleurs aux institutions des peuples, qui les sanctionne et qui donne ses principes à tous les codes, au fait, a disparu des nôtres, tout en y laissant ses dépouilles les plus éclatantes. A sa place, on a mis d’abord la loi naturelle, dont bientôt on a fait je ne sais quelle fiction métaphysique, pour y substituer la loi politique, la seule dont veuille encore l’incrédulité de notre âge.
« Or, la loi politique dépourvue de tout caractère de sainteté, de pureté et de perpétuité, fragile œuvre de l’homme, née de circonstances fugitives, dépassée aussitôt que mise au monde et incapable de cimenter des liens moraux, ne laisse plus debout qu’un lien matériel, la communauté des intérêts sociaux. Aussi la loi Suprême qui nous gouverne, si elle n’est pas exclusive de toute conviction religieuse, n’en implique-t-elle aucune et est-elle par là même antipathique aux cœurs purs et aux intelligences élevées, isolée qu’elle est de iout ce qui fait ailleurs, de la légalité morale une légalité religieuse, de tout ce qui met une autorité humaine sous la sanction d’une autorité divine. Désormais l’unique ascendant auquel la loi politique puisse prétendre, ce n’est pas celui d’une autorité permanente, d’une puissance supérieure à la fragile humanité, c’est uniquement celui de l’intérêt privé. L’intérêt privé, c’est celui de la raison individuelle occupée sans cesse à chicaner sa soumission, dressant sans cesse la balance des sacrifices et des avantages que présente le lien social, et s’apprêtant toujours à rompre toute affaire quelle trouve onéreuse.
* De ce changement apporté aux notions fondamentales de la société, de cette substitution d’une idée matérielle à une idée morale, de ce système d’égoïsme
proclamé par la loi de tous, s’est épanché sur tous un esprit d’égoïsme qui calcule ses affections comme ses devoirs, qui ne compte plus avec sa dignité, qui n’estime que ses bénéfices. Déjà il a pris la place du patriotisme jadis nourri de tous les genres d’enthousiasme, prêt à tous les genres de sacrifices. Il a fait d’autres ravages. Une fois l’égoïsme installé dans l’État, l’individualisme s’est installé dans la famille. Cela était naturel : l’esprit de calcul devenu maître de l’homme et saisi du droit de le gouverner dans ses rapports généraux, s’est emparé de lui aussi dans ses rapports particuliers. Alors le lien de la famille a suivi le sort du lien de l’État ; au foyer domestique est venu régner cette sécheresse de cœur si nouvelle, cette désaffection si profonde de chacun pour tous. Alors sont venus éclater tous ces faits si affligeants qui se révèlent dans la vie intime. En un mot, l’émancipation et l’indépendance domestiques ont été la traduction de l’émancipation et de l'indépendance publiques.
« Et veut-on la preuve de la dissolution qui nous envahit, qui est également avancée dans la famille et dans l’État ?
« Que l’on considère non pas seulement ce ton et ce langage si étranges qui se sont établis dans nos mœurs, non pas seulement cette absence de tous les égards et de tous les respects qui indiquaient, dans les formes anciennes, qu’une pensée pure et des affections délicates présidaient aux rapports de la vie ; mais que l’on consulte surtout, sur la pensée morale de l’époque, les documents les plus irrécusables, les annales de la justice du pays, ces registres si impassibles de la moralité publique; les fastes de la littérature et du théâtre, ces deux empreintes si fidèles de la société, dont l’une révèle
son esprit et ses tendances., dont l’autre la représente presque en personne.
« En face de ces témoignages irrécusables, comment nier le changement qui s’est accompli dans l’État et dans la famille? Se trouve-t-il donc dans l’histoire du monde connu un peuple dans le sein duquel, à prendre sa pensée intime dans les documents les plus purs, il se soit accompli, pour les idées morales, une révolution plus complète que celle qui se révèle parmi nous d’une manière si authentique? »
Telle est, sur les révolutions de la loi religieuse, la seconde opinion, celle qui altère les faits, au nom même et au bénéfice de cette loi, et qui considère comme une longue catastrophe tout ce qui s’est passé, toute nuance de progrès qui en est résultée.
Qu’y a-t-il de vrai dans ce tableau?
Si tout y était d’invention, rien n’y serait faux ni exagéré ; ce serait une fiction, grave sans doute, mais assez insensée pour ne blesser ni la justice, ni la vérité. 11 n’en est pas ainsi. Des accusations fondées s’y trouvent mêlées à des erreurs évidentes ; et il importe qu’on en fasse l’appréciation rigoureuse. On doit même rejeter avec colère des exagérations qui, au tort de n’être pas involontaires, joignent l’inconvénient de jeter sur la vérité elle -même un voile qu’on doit arracher de sa face avec une légitime indignation.
En elTet, on doit l’en dégager avec tout l’empressement de l’impatience.
Et d’abord, quand on allègue des documents qui doivent attester dans les idées morales une double et profonde dissolution, on sait très-bien qu’on exagère doublement ; car il n’est pas vrai que nos annales judiciaires, — je parle de celles qui sont authentiques; je ne parle
Diçjiti
pas de celles que les publications les plus graves se sont mises à composer de nos jours avec une frivolité pleine de périls, trop encouragée par la naïve complaisance d’un public avide de toute espèce d’émotions; — il n’est pas vrai que les annales authentiques de la justice révélent, dans les idées morales, soit un désordre nouveau, soit une corruption inouïe.
Au contraire, il n’est pas de pays où la publicité des débats judiciaires ne mette au grand jour des idées analogues à celles qui parfois éclatent parmi nous. Et peutêtre des idées plus perverses, plus audacieuses, plus profondément empreintes de cet esprit de vertige et d’opposition aux lois divines et humaines qui est la parodie de la grandeur et de la liberté véritable, se fontelles entendre dans quelques contrées où régnent des institutions semblables aux nôtres.
Sans doute, des documents d’insurrection contre les droits les plus sacrés et les plus impérissables, lacérant, dans le code des familles et dans celui des nations, tous les liens sur lesquels repose le pacte social, se sont produits aussi devant la justice du pays. Mais au nom de qui ces documents ont-ils apparu? Est-ce au nom d’un parti, d’un système, d’un ensemble d’intérêts et d’idées notables? Non; c’est de la part de je ne sais quelles associations insensées d’utopisme, à ce point que nul citoyen qui se respecte, si téméraire que soit d’ailleurs sa doctrine, n’a daigné en faire sa profession de foi publique.
Mais ces météores qui se projettent, rares et insaisissables, sur l’horizon du pays, et qu’y accueillent toujours la réprobation et l’épouvante, qui n'y trouvent que des sympathies honieuses, qu’une coopération plus propre à faire rougir qu’à seconder ceux qui la solli-
citent, se reproduisent partout ailleurs où régnent les mêmes lois ; et peut-être y sont-ils amenés avec plus de persévérance, plus d’exaltalion à la fois et plus d’habileté. Je n’en veux pour preuve que les révélations sorties du procès des Chartistes, fanatiques d'autant plus dangereux que, semblables aux paysans du seizième siècle, ils font plus dévotement mine d’appuyer sur les textes sacrés leurs prétentions au bouleversement de toute condition sociale, et qu’ils en travestissent les graves paroles avec plus d’hypocrisie. Eh bien! si dangereux qu’ils soient, ces fanatiques ne sont qu’un objet de mépris, au sein d’une nation justement jalouse de ses conquêtes morales, et savamment guidée dans le jeu de son organisme politique.
Mais quand même on accorderait ce fait, que les annales de la justice publique découvrent des pensées d’un caractère affligeant, il faudrait nier les conclusions. Ces registres sont-ils donc l’image des doctrines morales du temps? Ils peignent quelque chose, ils manifestent le mal qui tombe sous le coup de la justice; mais c’est là tout ce qu’ils révèlent. Ils ne peuvent éclairer que l’un des côtés de la question morale du temps; car ils sont nécessairement muets sur l’autre, puisque, dans la règle, il n’y a que le mal qui soit livré à l’œil et au bras de la justice.
Or, juger des idées morales d’une société d’après le mal qui se révéle publiquement et dans une seule fraction de la société, ce n’est pas juger ; ce n’est ni parodier le vrai ni calomnier la situation, c’est ou se jouer de son sujet ou se proclamer la dupe de son ignorance. Et donner comme dominant au sein d’une nation précisément ce qu’elle repousse, ce qu’elle accuse, ce qu’ellé condamne, Ce qu'elle flétrit au nom de 6a pen-