‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 21 sur 44 · HO · texte numérisé non relu

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sée morale, c’est fournir la preuve d’une aliénation qui implique une incompétence absolue.

En second lieu, il n’est pas vrai non plus que le théâtre et la littérature du jour représentent la pensée morale du siècle, et, pour ainsi dire, la société en personne.

Le théâtre, loin d’exprimer la vérité sur la situation, vit, au contraire, de fictions sur la société et d’exagérations sur le vrai.

La littérature, en dépit d’un mot célèbre, n’exprime pas davantage les idées dominantes du temps, les idées fortes et graves, celles qui siègent aux conseils des rois, celles qui agitent les clubs des peuples, celles qui font accomplir les grandes choses et qui inspirent les grandes institutions. Celte littérature de salon, que madame de Staël ou M. de Donald, peu importe, appelait l’expression de la société, est d’autant moins l’image d’un peuple, qu’elle est plus abandonnée à la portion la moins sérieuse de ses écrivains. N’est-ce pas, dans tous les cas, une fraction bien minime que celle qui s’occupe de cette littérature dans tous les pays dont les institutions politiques sont avancées, et n’est-elle pas réellement insignifiante aux époques où les doctrines morales saisissent les intelligences supérieures? De quelles autres questions que celles qui remuent les principes et les fondements de la société, les esprits élevés daignent-ils donc s’occuper parmi nous? Quelles professions de foi écrasantes nos poêles les plus sublimes, nos écrivains les plus éminents, n’ont-ils pas jetées eux-mêmes dans leurs pages les plus sérieuses sur leurs vers, ces hochets de leur enfance, ces vains amusements de leurs pesants loisirs !

Sans doute, la littérature de secon.d ordre, de troi-

sième ordre, et cette portion du théâtre à laquelle on ne saurait assigner de rang, trahiraient une décadence profonde, si elles représentaient autre chose qu’un singulier mélange de vieilles traditions et d’industrie de nouvelle création; mais elles ne sauraient annoncer de dissolution ni dans l’État ni dans la famille, car elles ne peuvent rien apprendre de vrai, ni sur la pensée qui domine dans la famille, ni sur celle qui domine dans l’État.

Mais laissons là ces fins de non-recevoir, et arrivons aux accusations elles-mêmes.

La plus forte de ces accusations est celle que, de la loi religieuse on aurait fait je ne sais quelle fiction antique; qu’on y aurait substitué d’abord la loi naturelle, dont on aurait fait je ne sais quelle fiction de métaphysique, pour ne laisser debout que la loi politique.

Il est très-vrai qu’on a souvent opposé les principes de la loi naturelle à ceux de la loi religieuse. On a combattu des idées choquantes avancées au nom de l’une par des axiomes incontestables empruntés à l’autre. On a pu d’autres fois faire le contraire; cela est possible.

Mais jamais on n’a tenté, je crois, de mettre à la place de la loi religieuse la loi naturelle; à la place de celle-ci, la loi politique. Cela pourrait se concevoir, mais cela serait impossible à réaliser; et le vouloir même serait une conception absurde.

Chacune des grandes lois de l’humanité, chacun de ces systèmes qu’on appelle loi religieuse, loi morale, loi politique, a sa sphère propre; et, si intimes que soient leurs rapports, si fortement liées que soient entre elles leurs destinées, jamais aucune d’elles ne saurait prendre la place d’une autre. Dans un autre siècle, une aboli-

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tion fameuse a été prononcée contre l’une d’elles; et une sorte de culte philanthropique a été rais à la place de la loi chrétienne. Mais quelle a été la véritable portée d’une extravagance où l’enthousiasme indispensable dans les créations de cette nature n’était pas même remplacé par ce fanatisme qui en offre quelquefois le simulacre?

La voici en un exemple.

L’histoire parle d’un prince barbare qui fit jeter un pont sur la mer, et fouetter la mer quand elle emporta le pont. L’Océan ne fut pas vaincu; et des vains efforts du barbare il ne resta qu’un triste souvenir.

Telle a été la portée de la fameuse abolition prononcée dans un moment de colère. Le temps a dévoré l’œuvre des théophilanthropes, comme l’Océan fouetté dévora le pont de Darius. La loi religieuse, mise en question, subsiste parmi nous, plus pure, plus puissante qu’avant la tempête, prêtant à la loi morale et à la loi politique un appui plus sincère et une sanction mieux comprise.

En effet, comme à toute autre société, la loi religieuse préside à la nôtre; et nul n’a songé à choisir ailleurs qu’auprès d’elle la légitimité suprême du lien social. N’est-ce pas sur le serment, qui est de son domaine, puisqu’il appartient à la conscience, que reposent, ici comme ailleurs, les fondements de l’État? 11 est vrai que la sainteté du serment est affaiblie dans les doctrines des partis; mais cela prouve si peu l’absence d’une loi religieuse, que ce sont, au contraire, les plus sincères défenseurs de celte loi qui fléchissent le plus sur la question toute politique pour eux du serment. S’il est vrai qu’on a voulu dire, dans une fiction de jurisprudence, que la loi était athée, ce mot, qui n’ex-

primait qn’imparfailement l’idée qu’on croyait rendre, se trouve sans vérité partout ailleurs qu’au palais.

Non -seulement notre loi politique est religieuse, mais, aux yeux de ce demi-million d’bommes sincèrement religieux, je crois, qui ne professent que le commencement de nos livres sacrés, elle l’est trop, puisqu’elle est exclusive, qu’elle est chrétienne. Et nonseulement elle est chrétienne, mais elle est plus spéciale encore, elle est catholique; et aux yeux d’un autre million d’hommes sincèrement religieux aussi, je crois, et qui admettent la totalité de nos codes sacrés, qui admettent même les Pères des quatre premiers siècles, elle l’est trop, puisqu’elle est empreinte, jusque dans le statut fondamental de 4830, d’une prédilection sensible pour celle des formes du christianisme que préfère la majorité.

Or, à ces textes précis de la loi répondent encore, jusque dans les mœurs, des prédilections non moins précises, des convenances, des considérations et des habitudes qui équivalent au code le plus explicite, qui vont au delà, et de beaucoup.

Dès lors, dire qu’à l’ancienne loi religieuse on a substitué, soit dans nos lois, soit dans nos mœurs, une loi quelconque, c’est fausser les faits et méconnaître de la manière la plus grossière, la plus palpable, la nature des idées morales qui dominent dans nos institutions.

Quelle est la véritable révolution qui s’est opérée dans les idées religieuses et quel est le caractère qu’elle a donné aux idées morales?

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