CHAPITRE V
Seconde cause i les résolutions do la loi politique.
Les révolutions de la loi politique, aussi anciennes à peu près et aussi violentes que celles de la loi religieuse, ont été plus radicales et plus désastreuses pour les idées morales. 11 s’y est accompli une série de faits plus graves; ils ont été, en beaucoup de pays, plus généraux et plus profonds.
En effet, dans quelques-unes des révolutions religieuses, on a remplacé immédiatement une autorité par une autre autorité non moins absolue, plus exigeante et plus sévère peut-être. Partout on a laissé aux idées morales la même sanction ; on leur a donné quelquefois plus d’austérité, sinon plus de pureté; et souvent, à tous les principes maintenus, on a joint beaucoup d’institutions nouvelles. Ceux-là même qui ont accompli les changements les plus fondamentaux ont pris aussi le plus de soin pour suppléer aux moyens qu’ils avaiept rejetés comme inutiles ou dangereux, par toutes sortes d’enseignements nouveaux, de nouvelles études, d’autres exercices de piété et d’autres œuvres de dévotion.
Il n’en a pas été de même des révolutions accomplies dans le domaine de la politique. Cela est évident.
D’abord ces révolutions ne se sont guère préoccupées des intérêts moraux. Elles n’ont prétendu ni les atteindre ni les améliorer. Leur but était ailleurs, et peu soucieuses de les avoir ébranlés, elles ont peu songé à les raffermir.
Ensuite, elles n’ont pas été l’affaire d’une époque, comme les révolutions religieuses du seizième siècle ; ni celle d’un moment, comme la tempête du siècle dernier. Loin de ressembler à ces orages qui s’élèvent tout à coup sur l’horizon, et qui, tout en menaçant de bouleverser le monde, disparaissent sans laisser d’autres traces de leur passage qu’un souvenir d’angoisse, les révolutions qu’on a vues se succéder ont été des catastrophes complètes pour un grand nombre de doctrines et d’institutions, et elles ont présenté toute une série de changements fondamentaux.
En effet, elles ne se sont pas bornées à un simple changement d’autorité ; elles ont tout changé.
Aussi les principes qu’elles ont professés, qu’elles se sont obstinées à reproduire sous plusieurs formes et qu'elles ont enfin imposés aux mœurs et aux institutions, en dépit de toutes les résistances, ont changé la loi politique dans son caractère religieux, dans son influence morale et dans toute sa destinée sociale.
La loi politique était d’autorité divine; elles l’ont faite d’autorité humaine. Elle était stable et permanente; elles l’ont faite mobile et variable à l’infini, car elles l’ont déclarée perfectible et progressive comme l’humanité elle-même. Dans nos institutions anciennes, ni son principe, ni sa teneur n’étaient assujettis à la discussion ; tout y est désormais assujetti à la critique, au contrôle, tout, jusqu’au législateur lui-même, qui jouissait dans toute son intégrité de ce caractère
d’infaillibilité dont la théorie dernière a fait une fiction, et qu’elle a réservée pour un seul des trois pouvoirs qui font la loi.
On le voit bien, les révolutions de la loi politique l’ont changée jusque dans son principe; elles ont affaibli, jusque dans les profondeurs de la conscience, l’action qu’elle y exerce.
Elles ont fait plus encore. Elles ont altéré l’appui qu’elle prêtait aux idées morales , dont elle était jadis la sanction, et qui maintenant, si affaiblies qu’elles soient, sont appelées à donner leur sanction à la loi politique. Et celte sanction qu’elle demande aux idées morales, c’est la plus haute et c’est la seule autorité supérieure que puisse invoquer encore la loi moderne!
Ce changement, on le voit, est immense. Je suis loin de le déplorer ; je m’en applaudis, mais je le dis radical. En effet, un changement dans la teneur de la loi politique, accompagné d’un changement dans son caractère et d’un changement dans son influence sur la vie publique, est un fait à tel point grave, qu’il modifie nécessairement toutes les idées morales engagées dans la politique.
L’ébranlement qui a eu lieu a-t-il été une excitation au progrès et une crise d’épuration, ou bien une crise d’afl’aiblissemcnt et un mouvement de décadence ?
Les deux cas étaient possibles. Une révolution politique peut s’accomplir, comme une révolution religieuse, non-seulement sans péril pour les idées morales, mais au profit de ces idées. Cela s’est vu. En Hollande, en Angleterre, en Amérique, les doctrines morales sont sorties plus fortes et plus pures des crises politiques ; et heureuses les nations qui subissent des métamor-
phoses sociales sans y compromettre leur fortuné morale; qui ajoutent à la dignité politique et à la prospérité matérielle, ce6 mobiles ordinaires des révolutions, une plus grande amélioration morale : pareille chance est rare dans les destinées du genre humain.
En effet, si elle se rencontre par une heureuse dispensation de la Providence, elle se répète difficilement ; et lorsque dans le sein du même peuple ces bouleversements reviennent coup sur coup, il y a péril de décadence plutôt que chance de régénération. Dans ces commotions sans cesse renaissantes, il est difficile que ne succombent pas cette fermeté de principes, cette pureté de doctrines et tout ce glorieux enchaînement d’habitudes et de traditions qui sont la véritable nationalité d’un grand peuple. Car, il faut le savoir, ce ne sont pas les éléments politiques, ce sont les éléments moraux qui dominent dans celte belle et puissante chose qu’on appelle la nationalité.
Or, parmi nous ce n’est pas une simple révolution qui s’est accomplie ; quatre fois dans l’espace d’un demisiècle, il s’est opéré un changement complet, et chaque fois il a porté non-seulement sur le caractère, la teneur et l'influence du statut fondamental de la société, mais encore sur toutes les grandes lois de l’État, sur toutes celles qui engagent les sentiments moraux.
11 y a plus, chaque fois le changement s’est étendu de la loi au législateur, du législateur à la dynastie, et de la dynastie au gouvernement général des affaires. Et chaque fois le gouvernement général du pays a demandé une métamorphose profonde dans l’esprit général de la nation.
Ou bien seraient-ce quatre métamorphoses de forme que ces quatre révolutions qui ont successivement ap-
pelé ati trône le peuple, un soldat, üne dynastie d’exil et une dynastie d’avenir?
Il y a deux sortes de révolutions, les unes de forme, les autres de fond.
Qu’est-ce qu’une révolution de forme? qu’est-ee qu’une révolution de fond?
Une révolution de forme, c'est celle où il n’y a qu’un changement de personnes, et où ce qui demeure debout de la loi ancienne, comme par distraction, emporte bientôt ce qui a été changé un instant par la loi nouvelle.
Une révolution de fond, c’est Celle où un principe succède à un autre principe, et où ce qui a été innové dans la loi nouvelle demeure à toujours et emporte bientôt ce qui était resté debout de l’ancienne, comme par distraction aussi.
D’après cela, il est évident, je crois, que nous avons eu quatre révolutions, car dans tous nos changements a succombé un principe et a triomphé un autre principe; dans tous nos changements, ce qui était resté debout par distraction a bientôt été emporté par ce qui avait été changé pour toujours.
Eh bien, chacune de ces quatre révolutions, qu’on peut réduire à deux, à une, peu importe, a jeté dans le sein du peuple un nouvel ordre de sentiments; chacune a prêché des tendances contraires à celles qu’elle avait combattues pour s’établir; chacune a mis sa gloire et attaché sa fortune à modifier, avec les institutions précédentes, les idées morales qui en formaient la base.
De ces quatre métamorphoses, il n’en est que deux qui aient accepté le titre de révolution. Les deux autres, la Restauration comme l'Empire, ont prétendu
— ISO —
au titre de régénération. Mais les deux premières ont précisément entendu dans le sens de régénération ce mot de révolution auquel les deux autres ont voulu attacher celui de bouleversement violent. Toutes ont cela de commun qu’elles ont voulu être un bienfait; et chacune a mis encore plus d’ardeur à prêcher sa gloire, son enthousiasme et ses passions morales, que ses intérêts matériels, que sa doctrine sociale et ses lois politiques. Pourquoi cela?
La bonne politique sait fort bien ce que valent les affections et les idées que semble dédaigner quelquefois la mauvaise. Aussi quatre fois, dans l’espace d’un demisiècle, des systèmes et des pouvoirs divers se sont disputé non pas la France, ses trésors et sa gloire, mais ses idées, ses affections, les sympathies de sa raison et de sa conscience nationale. Et quatre fois, pour réussir dans cette conquête, la plus glorieuse qui soit à tenter, on a fait passer à travers les doctrines et les affections les plus opposées, le peuple le plus facile aux séductions de l’esprit et du cœur. Qu’en est-il résulté?
On ne l’a pas fait impunément. Au contraire, à chaque révolution nouvelle on a vu s’affaiblir l’héritage moral qu’on venait disputer, les sympathies que demandait, pour s’affermir et pour prospérer, l’ordre de sentiments et d’idées qui venait en remplacer un autre. Ce n’était là qu’un mal secondaire. C’était toutefois une grande indication, celle que le mal véritable était ailleurs, qu’il était dans l’affaiblissement de la loi. La loi est forte par deux choses, le principe qui l’inspire et le sentiment qui l’accueille. Or, si pur que l’on admette le principe, comment se flatter que le respect pour la loi soit sorti sain et sauf de tant et de si rapides métamorphoses; et comment la raison et la conscience, que sont
venues agiter el séduire tant de doctrines et d’espé- ‘ rances contraires, les auraient-elles traversées et abandonnées tour à tour sans regrets et sans partage!
Quand on considère combien se combattent les institutions que le peuple s’est faites dans des situations et avec des passions si diverses, ou bien qu’on lui a finies dans des vues si opposées, il ne faut pas môme se flatter que l’autorité morale de la plus belle et de la dernière de ces lois soit sortie entière de la crise qui l’a produite.
Tous ces conflits ont eu lieu sans doute au nom de principes avouables et avec des vues d’amélioration ; mais dans leur résultat ils ont été funestes aux idées morales. Tous ont été accompagnes de critiques violentes, de passions impétueuses, de tout ce qui altère la pureté des moeurs et corrompt les notions du Lien; aucun n’a été suivi d’un ensemble de mesures analogues à celles que toutes les révolutions de la loi religieuse ont cru devoir prendre pour raffermir les idées morales qu’elles avaient ébranlées.
Nous l’avons dit, les révolutions de la loi politique ont plus profondément atteint les idées morales que ne l’ont fait les révolutions de la loi religieuse.
Qu’a été la loi religieuse pendant et après chacune de ses crises?
Immuable de sa nature; changeant de forme, ne changeant jamais de fond; donnant à l’intelligence, de la manière la plus positive, les plus hautes solutions sur les plus hautes questions; offrant toujours les mômes espérances aux mêmes sacrifices, les mêmes consolations aux mômes douleurs; présentant aux plus belles facultés de l’âme un aliment dont elles sont toujours disposées à goûter la douceur, elle s'est constamment déclarée la même, sauf les additions et les retraii-
chements des siècles. Elle a pu être méconnue profondément. On peut la combattre, la rejeter. Elle ne peut être avilie, et toujours elle se retrouve ce qu’elle a toujours été. Ses formes changent, mais sa nature et sa puissance sont inaltérables; c’est toujours la loi, la parole, la volonté, la promesse de Dieu; c’est l’union avec le Suprême; c’est la force de sa force; la vie de sa vie. Elle s’est rétablie ainsi parmi nous. On peut la modifier à l’infini, on ne saurait rien changer à son essence, et jamais elle ne consentira à d’autres transactions qu’à celles qui n’en seront pas. Elle demandera toujours ce qu’elle a toujours demandé, et elle obtiendra toujours tous les respects que la raison et la conscience accordent à l’impérissable, à l’Éternel. Il est des métamorphoses qu’elle croit légitimes; il est mille modifications qu’elle peut apporter à sa discipline, à ses institutions, à ses cérémonies. Quand elle le trouve bon, elle fait ces modifications et consent à ces métamorphoses. Elle a laissé de nos jours mourir quelques-uns de ces établissements que créent les siècles, que les siècles dévorent, ou plutôt qu’ils rendent sous des formes nouvelles et avec une puissance régénérée ; mais, immuable comme elle l’a été dès son origine, elle est demeurée immuable dans toutes ses révolutions, et est sortie immuable de chacune d’elles.
La loi politique, au contraire, loin d’être permanente ou d’oser se dire immuable, a quatre fois proclamé ses métamorphoses. Quatre fois on l’a vue naître, trois fois les mêmes hommes l’ont vue mourir. Elle ne dure pas toujours ce que dure la fragile volonté qui la fait. Elle est à peine faite qu’elle n’est plus ce qu’elle a été au moment de naître, la plus pure expression d’un jour.
Et quand on considère comment ont péri les lois qui n’ont pu vivre, par quels moyens elles ont pu vivre un instant, dans quelles circonstances elles étaient nées, quelles idées leur avaient donné le jour cl prôlé le pouvoir, quelles personnes avaient assuré leur force et leur empire, qu’ils sont faibles les hommages de soumission et de sympathie qu’on peut leur accorder! Quels exemples et quelles leçons ont été donnés au nom de chacune d’elles, pour leur avènement, pour leur règne, pour leur fin ! On a fait l’histoire externe des lois, et, en commentant ces lettres mortes, on a jeté de vives lumières sur les plus beaux monuments de la sagesse humaine. Mais quelles autres clartés on aurait répandues sur ces oracles de la raison publique, si l’on avait fait l’histoire interne de ces décrets si curieux!
Eh bien, ce que l’histoire nous tait sur les lois du passé, le temps nous l’a révélé sur celles du présent. Et quelles révélations il nous a faites! à quels spectacles nous avons assisté pendant nos débats politiques!
Dans le domaine de la loi religieuse, des fautes ont été commises aussi. On y a vu souvent de petits intérêts, de grandes faiblesses, beaucoup d’intrigues, et quelques apostasies. On y a vu tout le cœur de l’homme, toute sa fragilité, toutes ses misères. Mais, en général, la gravité des mœurs, le respect de soi, une grande élévation dans les vues et une plus grande persévérance dans les efforts, ont présidé, durant les crises, à la conduite des personnes. La force divine a dominé à travers toutes les faiblesses humaines.
Dans le domaine de la loi politique, au contraire, à cétédes lalenlset des vertus les plus sublimes, de toutes les gloires qui ont pris ces révolutions sous leur magique égide, on a vu des passions si impures, des trahisons si