CHAPITRE VI
Troisième cause ; les rérolutions de la loi naturelle.
Quand une des trois grandes lois qui gouvernent l’humanité est entière, sa force est acquise aux deux autres; et, si ébranlée que soit l’une d’elles, grâce à celle qui s’est maintenue, toutes se rétablissent ensemble.
Lorsque, au contraire, elles sont affaiblies toutes trois, la situation est complètement irrégulière, et la régénération à tel point pénible et difficile, que le doigt de l’homme ne saurait en montrer la fin, quand même il en saurait indiquer les moyens. La crise est profonde, surtout lorsque c’est celle des trois lois qui sert de base aux deux autres qui est ébranlée.
Nous avons démontré que c’est la loi naturelle qui est le fondement commun de toutes. Or, nous avons à dire maintenant que c’est elle qui est la plus affaiblie des trois.
La loi naturelle, nous l’avons dit, est celle règle invariable et suprême qui préside non -seulement au jeu si imposant et si magnifique des facultés morales de l’homme, mais encore à celui de toutes les intelligences de l’univers; car, même pour les existences les plus hautes, la raison humaine ne conçoit pas des prin-
cipes de moralité autres que ceux qui la gouvernent elle-même.
Et la loi naturelle, qui est la règle de tous, est aussi la règle antérieure à toutes les autres.
Non-seulement elle gouverne aujourd’hui et elle gouvernera éternellement, invariablement, dans la nature entière, toutes les facultés, tous les droits et toutes les obligations; mais elle les a gouvernés avant toute autre loi, religieuse ou politique.
En un mot, c’est elle qui estlo fondement et la norme de l’une et de l’autre de ces deux lois qui, une fois installées, prennent si bien sa place, l’enveloppent et la couvrent de tant de voiles, que c’est à peine s'il est permis aux regards de quelques philosophes d’en apercevoir certains traits.
Mais comment cette règle fondamentale peut-elle subir de telles destinées, s’obscurcir et s’effacer à ce point; en un mot, éprouver des révolutions qui la font méconnaître et altérer si profondément? N’est-elle pas immuable comme la loi religieuse elle-même? Et sa teneur n’est-elle pas inscrite dans la nature de l’homme en traits à tel point clairs et inaltérables, qu’ils ne puissent être ni atteints ni affaiblis par aucune métamorphose, soit religieuse, soit politique?
En examinant de plus près ce qu’elle est, nous comprendrons mieux ce qu’elle peut devenir, ce qu’elle est devenue.
Elle repose sur un petit nombre de faits et sur un petit nombre de principes, faits fondamentaux et principes inviolables, œuvre de Dieu les uns et les autres, constituant ensemble une série de facultés, de droits et d’ obligations qui sont la charte éternelle de l’humanité, mais qui sans cesse passent, comme l’homme et
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l’univers, d'une forme à une autre forme, et sinon des ténèbres à la lumière et de la lumière aux ténèbres, du moins d’un état de netteté à un état de probabilité qui n’approche de la certitude qu’en ces rares moments que marquent dans la vie de l’espèce humaine les éclairs du génie de l’homme et les irradiations de l’esprit de Dieu, mais qui suffit pour fournir la base de la religion, de la morale et de la politique.
Cependant, loin d’étre inaltérables et ineffaçables, tous les faits et tous les principes de la loi naturelle sont livrés à ce débat permanent que l’esprit humain a droit et mission d’établir sur toutes choses; et ils subissent, par conséquent, toutes les phases que présente la marche de la civilisation elle-même.
Et cela se conçoit au premier coup d’œil qu’on jette sur cette loi.
En effet, elle repose sur des penchants et des facultés qui ne sont pas infinis, mais qui sont indéfinis; sur des droits qui ne sont pas indéfinissables, mais difficiles à définir; et sur des obligations qui ne sont pas sans bornes et sans limites, sans doute, mais qui se multiplient, s’étendent et varient à tel point, que si elles ne sont pas insaisissables sous toutes leurs formes, nul ne peut se flatter néanmoins de les avoir jamais toutes saisies.
Je ne saurais avoir le dessein de les indiquer ; mais plus cette loi est méconnue, négligée, dédaignée, et plus l’influence de ce dédain est funeste pour les sentiments moraux de l’époque, plus aussi l’on doit attacher de prix à en faire ressortir toute l’importance.
Quels sont les penchants ou les facultés, les droits et les obligations qu’enseigne la loi naturelle?
Nous avons d’abord le penchant et la faculté de conserver notre personne et notre existence.
De là vient le droit de maintenir l’une et l’autre, et l’obligation de respecter la personne et l’existence d’autrui.
Nous avons ensuite le penchant et la faculté de conserver et d’accroitre, avec tous les avantages physiques de notre personne, tous ses biens intellectuels et moraux, son caractère, sa dignité, sou importance, tout ce qu’elle peut avoir ou acquérir de puissance morale, d’action et de renommée.
De là vient le droit de faire respecter cette dignité, cette puissance, celte renommée, et l’obligation de respecter la personne d’autrui sous tous ces rapports.
Nous avons, de plus, le penchant et la faculté d’avoir à notre disposition exclusive des biens ou des propriétés qui puissent donner à notre existence un développement aussi complet et aussi varié que le veut la fin de l’homme.
De là vient le droit de posséder et l’obligation de respecter la propriété des autres.
Nous avons aussi le penchant d’user de toutes les facultés et de toutes les libertés que nous tenons de la nature.
De là vient le droit d’en user et l’obligation d’en bien user, de respecter les limites que nous tracent les droits d’autrui, droits aussi sacrés et aussi inviolables que les nôtres.
Nous avons de même le penchant et la faculté d’exprimer par la parole, cette merveille de notre organisme physique, nos pensées et nos sentiments, nos projets, nos rêves, nos espérances, nos ordres, nos louanges, nos critiques, nos joies, nos mécontentements, ce monde de merveilles intérieures, plus admirables mille fois encore que la merveille de la parole.
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Ce privilège de la parole et de la pensée, qui ne se sépare pas, qui met un abîme entre l’animal et l’homme, et qui comble l’abîme entre l’homme et son créateur, est un des plus simples et des plus glorieux de notre espèce.
De là naît le droit de la libre manifestation de notre pensée, mais aussi l’obligation de respecter, dans cette manifestation, tout ce qui est aussi inviolable et aussi sacré que notre droit, et surtout la libre manifestation de la pensée des autres.
Nous avons encore le penchant et la faculté de communiquer avec nos semblables autrement que par la pensée et par sa traduction, la parole; nous avons la faculté de leur céder ce qui est à nous, de nous approprier ce qui nous convient de ce qui est à eux, en d’autres termes, de traiter et de trafiquer avec eux, et d’entretenir une foule de rapports d’cchango.
De là une série inénumérable de droits et d’obligations que les codes des peuples s’efforcent en vain d’énoncer dans toute leur étendue, et dont ils déterminent toujours, d’après les principes de la loi naturelle, ce qu’ils sont en état de définir.
Nous avons, enfin, de par la nature, le penchant et la faculté de nous mettre avec tous ceux qui sont de notre espèce sur le pied d’une parfaite égalité ; et nous avons ce penchant et cette faculté en vertu de tous les penchants et de toutes les facultés qui nous sont communs avec eux, penchants et facultés qui ont leurs nuances de force, de pureté et d'éclat, mais dont l’homogénéité est à tel point incontestable, qu’elle n’est plus contestée même par l’orgueil le plus effréné; que l'aristocratie de la naissance ne l'a jamais niée sérieusement; que l’aristocratie de la couleur n’a pu le meure en
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doute que dans des temps de barbarie, et que rien ne saura plus en enlever l’idée à l’espèce humaine, tant que subsistera la religion qui l'a proclamée la première.
De là, d’abord, le droit à l’égalité la plus absolue aux yeux du législateur suprême, du législateur infaillible; de là, ensuite, le droit à l’égalité relative, telle qu’elle peut exister parmi les hommes: droit inscrit désormais dans les codes des législateurs vulgaires et faillibles, comme dans celui du législateur suprême; droit partout reconnu en principe, mais partout disputé ou tempéré en pratique; droit impérissable, toutefois, et qui serait inaliénable, quand même il serait aliéné partout.
Tels sont les principes fondamentaux de la loi naturelle.
Or, si l’on voit aisément quelle base puissante et inviolable offrent à la loi religieuse et à la loi politique les obligations qu’elle enseigne et qu’elle asseoit sur les facultés et les droits les plus sacrés de l’homme; si l’on voit, pour ainsi dire, à l’œil, qu’on ne saurait constituer ni l’une ni l’autre de ces dernières sans cette base primitive, et que, la règle naturelle étant anéantie, il n’y aurait plus do loi véritable, ni politique ni religieuse : on voit aussi, au premier coup d’œil, que cette loi n’est pas inaltérable ; qu’elle est susceptible, au contraire, de raille crises et de mille révolutions les unes plus propres que les autres à l’obscurcir et à la voiler.
Tous les penchants et toutes les facultés, tous les droits et toutes les obligations qu’elle règle varient à l’infini. Aussi les théories qu’on présente sur celte matière si riche à la fois et si délicate varient sans cesse avec les progrès de la science de l’homme, que l’homme soit pris isolément ou considéré comme membre d’une société, soit religieuse, soit politique.
La science de l’homme ayant fait des progrès si complets, et surtout de nos jours, on est tenté d’en induire que jamais la loi naturelle n’a été mieux étudiée, mieux comprise.
Cette étude est, au contraire, profondément altérée et singulièrement affaiblie parmi nous. Et, d’abord, elle n’a jamais occupé la haute place qui lui appartient en vertu de son objet. Elle a figuré avec éclat dans les leçons et dans les livres de quelques philosophes; des écrivains éminents lui ont fait une grande renommée dans les écoles; mais elle n’a jamais été populaire dans le monde; elle n’y a jamais étéadmiseni reconnue comme elle méritait de l’être. On l’a rendue suspecte avec colère; on l’a traitée de mauvais rêve, d’utopie dangereuse, de source d’athéisme et de révolutions, comme on a traité la loi elle-même qui en forme la matière. Celte étude, personne ne la traite plus avec ces colères feintes ou réelles; mais on l’abandonne avec indifférence. Ses principes ne sont plus niés par personne; mais nul ne les met en honneur ni en évidence. De ces principes, il en est, au contraire, qui sont aussi profondément altérés que jamais. Ainsi celle de toutes les études qui devraient dominer, parmi nous, nos méditations les plus chères, les études politiques, est une de celles sur lesquelles régnent encore les notions les plus fausses.
En effet, parmi les trois catégories qu’établit la loi naturelle, les facultés, les droits et les obligations, il en est deux qui ont reçu, au milieu des révolutions qui se sont accomplies et aux dépens de la troisième, une extension à tel point prépondérante, que toute cette science est tombée dans les ténèbres et dans la confusion.
C’est d’abord la catégorie des facultés et des pen-
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chants qui a reçu les plus vastes développements; c’est ensuite la catégorie des droits naturels de chacun.
Ces deux catégories, cela est vrai, ont été mises dans un jour si éclatant, que chacun a pu reconnaître tout ce que la nature lui a prodigué de dons, de ressources et de privilèges. Aussi celte magnifique déclaration des droits de l’homme a fait tressaillir les nations d’un légitime orgueil, orgueil d’autant plus légitime qu’il était mieux inspiré, dans son origine, par le sentiment des obligations qui jaillissaient si pures de tant de litres de grandeur.
Mais, si éclatant que fût le jour tout à coup répandu sur la science de l’homme, bientôt il s’obscurcit. En effet, celle étude des penchants et des facultés naturelles de l’homme, qui est venue éclairer l’avénement des droits de tous et qui fut commencée avec tant de sagesse, continua son œuvre avec une ambition si démesurée, joignit à tant de prétentions tant et de si graves aberrations, qu’elle obscurcit jusqu’aux lumières quelle avait répandues. Elle s’est obscurcie elle-même, et a placé toute celle science dans un jour si peu propice, que, sur les penchants naturels et sur toutes les facultés les plus fondamentales de la nature humaine, le dix-neuvième siècle a une opinion moins sûre et surtout moins favorable que le dix-huitième.
Aucune de nos facultés naturelles n’est niée, cela est vrai; mais nos penchants sociaux, plus excités et plus faussés par tant de révolutions, ont pris une direction moins pure et moins généreuse que celle qu’ils suivaient avec tant de gloire au décli n du dernier siècle. Us semblent réclamer d’autant plus de droits qu’ils déclinent plus d’obligations ; et autant qu’était net et énergique, au début de nos épreuves, le sentiment de nos
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devoirs, autant il parait faible et incertain. Il n’est pas effacé, mais il s’est amolli au milieu de tous les sophismes et de toutes les violences où il s’est trouvé engagé dans des partis si contraires. Chose curieuse! aucune des obligations naturelles de l’homme n’a été contestée au milieu de nos crises ; loin de là, c’est avec une magnificence merveilleuse que s’est déployée, dans les jours les plus difficiles, cette grandeur naturelle que l’homme puise en lui-même, qu’il n’y trouve pas dans les positions ordinaires, qu’il y prend au milieu des orages et des tempêtes. Mais quand le calme a reparu, on s’est trouvé sans enthousiasme pour toutes ces obligations qu’on s’était imposées et qu’on avait remplies avec entraînement. D’une existence qu’on s’était faite grande et glorieuse, pleine d'émotions et de jouissances, on n’est descendu qu’avec peine à cette condition vulgaire où l’on ne se voit plus qu’en face de la loi, où toute loi est un devoir, tout devoir un sacrifice. Alors on s’est mis à chicaner toutes les obligations sociales, au nom de toutes les libertés naturelles.
Cela se conçoit. Quand les secousses morales et politiques d’une grande société ne sont pas brusques et violentes seulement; quand elles sont répétées et prolongées; quand elles brisent le corps et l’âme, quel que soit l’héroïsme de la nature humaine, à la fin elle succombe d’épuisement et de fatigue. Une série de révolutions diverses et opposées sont-elles venues coup sur coup faire appel à sa foi , à ses dévouements et à ses affections, elle s’avoue un jour impuissante à donner autre chose que sa lassitude, son apathie, son obéissance passive et sa soumission matérielle.
Ce jour-là tout est changé dans la société. La loi naturelle se couvre de voiles, et le sentiment qui en est
la voix el le pontife se retire, égoïste et inerte, pour s’endormir dans son sanctuaire. Égoïstes et inertes, la conscience et la raison de l’homme se font rhéteurs et sophistes : la raison demande d’autant plus de droits et de libertés, que les obligations pèsent davantage à la conscience.
De ce coup, la société est ébranlée dans ses fondements moraux ; tous ses ressorts sont affaiblis. A un ordre de choses moral, plein de gloire et plein de dignité, est substitué un ordre de choses matériel, sans charme pour l’amour-propre de la nation et plein de périls pour l’État. L’obéissance à la loi reste un devoir incontesté, une théorie sacrée, un principe pur; mais cette obéissance est devenue matérielle ; elle a cessé d’être morale.
Nous avons cité ce mol qu’un hommeéminent de nos jours, celui de tous qui a fait le plus de révolutions, a dit avec tant de sens, et qui est comme le résumé des observations de toute une carrière : le pouvoir matériel n’est rien, le pouvoir moral est tout. Si ce mot a toujours la portée que semblent lui donner les événements du demi-siècle qui vient de s’écouler, l’obéissance matérielle n’est rien, l’obéissance morale est tout.
L’obéissance n’est digne du citoyen et de la patrie, elle n’est suffisante pour l’État qu’autant qu’elle est morale, c’est-à-dire qu’autant qu’elle est inspirée par des motifs moraux, par la sincérité de l’affection et la vérité du dévouement. Dépouillée de ces caractères et de ces inspirations, de toutes ces forces vivifiantes qui l’ennoblissent et lui donnent l’éclat d’une fonction publique généreusement accomplie, l’obéissance n’est plus qu’un vain simulacre, qu’un acte matériel.
Elle n’est peut-être qu’une trahison déguisée.
Et quand tel est le caractère général de la sonnais* sion publique, il y a péril, car celte soumission est au fond une sorte d’abdication de la dignité humaine et de la moralité sociale. Et cette abdication a un moment où elle devient un délit. Ce moment venu, elle est la résistance, soit celle de l’inertie, soit celle de la révolte.
Tout gouvernement qui donne la sincérité et la vérité de sa pensée et de ses affections, a le droit de demander et la nécessité d’obtenir la vérité et la sincérité des affections de tous. Privé de ces sympathies qui font sa force, et qui seules lui permettent de se charger du salut des nations, le pouvoir, n'ayant plus de sécurité pour lui-même, ne pouvant s’appuyer sur aucune idée, aucun sentiment, ne peut plus offrir de sécurité à personne. Et dès que celle situation est celle d’un empire, tout est en voie de dissolution.
Substituer l’obéissance matérielle à l’obéissance morale, c’est donc établir dans le jeu de la vie sociale une dégradation profonde.
Or, c’est là le changement dont les révolutions accomplies dans la loi naturelle menacent les sociétés modernes. En donnant un développement presque exclusif à la théorie des penchants naturels et des droits sociaux, et en affaiblissant sans cesse le sentiment des obligations politiques, qui n’ont plus rien de pur du moment ou elles cessent d’être des idées morales, elles ôtent aux institutions tout ce qui les rend belles et durables.
Y a-t-il eu, parmi nous, affaiblissement dans l’idée morale des obligations politiques'?
Qu on voie ce qui s’est passé. Que de sentiments nobles et purs la puissance des événements a dénaturés, flétris ou arrachés de l’âme du peuple! Que d’af-
fections bienveillantes, que de respects salutaires, que d’inspirations généreuses elle a refoulés et peut-être taris pour longtemps jusque dans leur source! N’at-elle pas quatre fois crié aux nations les plus civilisées ce que jadis un chef religieux ordonna au premier de nos rois, d’adorer ce qu’elles avaient brûlé, de brûler ce qu’elles avaient adoré? Et cette leçon-téméraire, qu’on n’adresse pas impunément aux peuples inconstants ou fatigués, on l’a faite quatre fois en sens contraire !
Et la même génération a vu tomber coup sur coup des gouvernements et des dynasties, des institutions et des magistratures, des lois et des principes qu’avait recommandés à leur intelligence ou à leur cœur tout ce qui d’ordinaire est sacré parmi les hommes. Tout ce qui s’était élevé au nom de la religion, de la philosophie, du droit divin ou de la conquête, les événements sont venus le jeter dans la poussière; car toujours ils ont été plus loin que la pensée qui semblait les avoir voulus.
D’ailleurs de quels faits secondaires, faits d'intérieur et faits de conscience, ces grands événements n’ont-ils pas été accompagnés ! De quels excès, de quels trafics, de quelles chutes scandaleuses, de quelles élévations plus scandaleuses encore! Les faits passent vite quand ils laissent debout les sentiments et les idées; quand ils ne fondent ni des habitudes ni des enseignements; mais lorsqu’ils changent les notions.établies et donnent aux peuples des théories ou des mœurs nouvelles, leur souvenir s’elface difficilement, et le patrimoine public qu’ils ont enlevé se remplace avec peine. Or quels funestes démentis les événements n’ont-ils pas donnés à toutes les notions du bien, du juste, de l’honnête! De toutes les obligations de la loi naturelle qui forment la
base de la loi religieuse et de la loi politique, et de toutes ces prescriptions inviolables sans lesquelles l’obéissance morale devient une soumission purement matérielle, quelle est celle qui soit demeurée intacte?
Nous l’avons dit, la loi naturelle, après avoir apparu un instant avec éclat, après avoir proclamé dans toute leur force nos libertés et nos droits, en vertu de nos penchants et de nos facultés les plus incontestables, s’est bientôt égarée et s’est obscurcie par scs excès.
En effet, elle a été plus profondément bouleversée et plus complètement faussée dans nos crises sociales que la loi politique, que la loi religieuse elles-mêmes, et l’on a fini par adopter sur son compte une opinion à tel point hostile; on l’a crue si dangereuse pour la religion et pour l'État; on l’a si mal enseignée et l’on a si peu accepté ses théories, qu’elles ne prêtent plus, ni aux institutions de la loi politique, ni aux doctrines delà loi religieuse, cet ensemble d’idées fondamentales qui doivent former la meilleure base de leur puissance et le plus sûr appui de leur règne.
Dans toutes les révolutions delà loi religieuse et dans toutes celles de la loi politique, les idées morales sont demeurées intactes. Après chacune d’elles, on s’est efforcé de poser, pour les raffermir, des lois et des institutions plus fortes et plus pures que celles qu’on réformait. Il n’en a pas été ainsi de la loi naturelle, dont les révolutions se sont passées dans une sphère plus abstraite, dans un sanctuaire qui n’a pas de codes écrits, qui n’a pas d’institutions visibles, qui n’a pour pontifes que les moralistes et les philosophes.
Mais pourquoi les moralistes et les philosophes n ont-ils pas écrit de codes, créé d’institutions, et pris, pour le maintien des idées morales émanées de la loi
naturelle, des mesures analogues à celles qu'on a eu soin de prendre pour assurer l’empire des idées morales engagées dans la loi religieuse? Les moralistes et les philosophes ont-ils failli à leur tâche?
Les philosophes et les moralistes, ces existences les plus idéales de toutes, ont peu de chose à dire dans ce monde. Ils n’ont pas de mesures à prendre, de codes à écrire, d’institutions à dicter. Ils n’ont pour toute puissance que leur parole. Et d’abord , il est rare qu’on veuille les entendre, plus rare encore qu’on veuille les suivre. Ensuite, de leurs pensées, il en est beaucoup qu’ils ne peuvent émettre. Toutefois, ils ont émis de grandes vues, ils ont beaucoup parlé dans nos temps de crises. Ces crises, dans leurs principes, ils les avaient préparées de loin; ils les ont suivies de près; ils en ont conseillé même les phases les plus pénibles pour la pureté do leurs idées. Mais plus leurs conseils étaient empreints de celte idéalité qui est leur nature et leur puissance, moins les puissances dont la nature est autre que la leur les ont écoutés dans des temps où l’esprit et le cœur du pays étaient réclamés plus impérieusement ailleurs. Il est vrai de le dire, chacun des régimes qui se sont succédé parmi nous s’est efforcé de guérir, les uns, le mal fait à la loi religieuse, les autres, le mal fait à la loi politique. Nul n’a songé, pas même un instant, au mal fait aux notions si importantes, si fondamentales de la loi naturelle. Chacun avait une mission plus directe; mais plus, pour celte mission directe, ils trouvaient de ressources dans une loi qui est la base éternelle de toutes les autres, plus ils ont failli tous à nos yeux, les uns en la négligeant, les autres en la niant d’abord , puis en la rejetant avec de barbares mépris.
Tout le monde veut le bien. On a toujours proclamé les principes les plus honnêtes. C'était là pour tous un devoir facile. Mais ce qui était plus important et plus difficile, ce qui eût distingué un régime de tous les autres mieux que le reste, c’eût été de faire triompher ces principes dans les actes de chaque jour.
Ce triomphe ne pouvait s’obtenir que par deux voies, des mesures ou des institutions et des exemples.
Personne ne conteste les exemples. 11s étaient demandés par la force des choses : ils ont été donnés avec éclat, mais ils ne pouvaient tenir lieu d’institutions. Et aucune mesure a-t-elle été prise pour rétablir l’empire de la loi naturelle, si violemment faussée, si profondément affaiblie? Aucun enseignement a-t-il été institué pour atténuer l’effet de tant de leçons funestes? Puis, de combien de notions fausses et de passions violentes les doctrines qu’on proclame sont-elles enveloppées ou assiégées encore! Que de mauvaises théories, jeunes et vieilles, immuables ou radicales on sème encore!
Voilà pour les idées; voici pour les affections. Que de préventions, que d’injustices, que d’amertumes et de haines on a jetées successivement dans le cœur de la nation! Avec quelle cruelle imprudence et quelle déplorable énergie chacun des régimes qui ont pris la place les uns des autres, sans tenir compte ni des circonstances ni des difficultés, n’a-t-il pas exposé les torts de ceux qui l’avaient précédé ! Que d’outrages le lendemain n’a-t-il pas enseigné au peuple à jeter aux idoles de la veille! Et faut-il s’étonner, quand tous les genres de détachement et d’ingratitude ont été systématiquement montrés aux intelligences, que des leçons faites avec tant d’autorité aient porté des fruits si abondants, si amers?
Si le mal n’avait fait que passer, il faudrait le couvrir de silence et d’oubli ; mais il n’en est pas ainsi. IL se propage, il menace de grandir encore; il ne mourra qu’autant qu’on appliquera la serpe à sa racine même.
Se propage-t-il réellement?
Menace-t-il de grandir encore?
Quelle retraite et quels aliments peut -il trouver dans une société où tout est en vue de tous ?