‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 27 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Suite.

En dernière analyse, lorsque les institutions d’un pays reposent sur ces deux principes, que tout est toujours en question, et que tous sont appelés à tout, il n’est rien, au fond, qui ne soit livré à toutes les passions; et de tout ce qui leur est accessible, il n’est pas de bien qu’elles ne considèrent comme leur conquête légitime, comme le but naturel de toutes leurs appétences.

Doit-on, en thèse générale, proclamer de tels principes?

Notre situation les comporte-t-elle en particulier?

Les deux principes qui sont inscrits sur notre bannière sociale sont d’une pureté incontestable, lorsqu’ils sont interprétés dans leur vrai sens. Dans cette acception, Tout est toujours en question, signifie que Tout ce qui est défectueux doit être sans cesse amélioré; et, Tous sont appelés atout, veut dire que Tout ce qu il y a de plus honorable est au plus digne.

On le voit, en théorie, rien de plus sain, de plus pur que ces principes bien entendus. Mais telle est la destinée commune des choses humaines, que tout perd à passer de l’état d’idée à l’état d’application.

En pratique, nul n’est donc disposé naturellement à tenir compte, à son désavantage, du sens que doivent avoir les principes plutôt que de celui qu’il peut leur donner; et tout en admettant que rièn de grand n’est qu’au plus digne, chacun est disposé à sc ranger au nombre de ceux qui ont des titres à tout. Telle est, de plus, la variété des mérites et la difficulté de les apprécier dans des temps de crise où tout a changé de place, que chacun, se croyant au niveau de tous, sc croit appelé à traiter de nouveau, sous son point de vue à lui, toutes les questions résolues sous un autre.

Cela offre-t-il des inconvénients pour la moralité publique? Que se passè-l-il donc, et que voyons-nous au milieu des circonstances transitoires où nous sommes?

Pour répondre à cette question avec toute la sincérité qu’elle demande, au lieu de nous eonlenter d’üti

Coup d’oeil jeté sur la surface des choses, soulevons, non pas tous les voiles, — fiieu nous garde d’en avoir la tentation, — mais ceux qu’on peut soulever, et qu’il faut soulever quand on veut connaîlre la portion du vrai qui peut se connaître et qui doit se dire.

Malgré ia diversité des litres internes, chacun interprète le principe de la loi politique sous le point de taie le plus favorable à ses mœurs, à ses opinions, à ses titres ei à ses intérêts, et fait violence, sans le savoir oti sans sq je reprocher, au jeu des institutions.

Quelle est la limite de ce penchant naturel et dé-

.t». n )••• o „ vuu ï; \ ; ;.'T v l i .■ «u

générant en egoisme social, et de cet égoïsme se faisant

jour par la ruse ou la violence, grâce aux institutions?

<• ii . . 0 • , ne • eu, -O

L opinion injuste du jour accuse notre génération

d’une avidité exagérée. Elle assure que tout ce que font ceux qui sont a la ïètëdé tout, ou ceux qui s’y élancent de leur pensée, ils lè font dans l’intérêt d’un égoïsme

aogle

démesuré ; que cet égoïsine est l’idole du temps ; qu’il reçoit les plus éclatants de tous les hommages.

Celte opinion est-elle fondée?

Je dirai d’abord que je ne sais pas de siècle autre que cet âge d’or que personne n’a connu, qui n’ait été l’objet de la même critique. Celq ne prouve pas que cette critique soit injuste; mais cela prouve qu’elle n’établit rien de bien spécial sur notre époque.

Je dirai ensuite que notre époque n’a que ceci de particulier, c’est que nos institutions politiques font à l’égoïsme naturel un jeu plus grand que d’autres; qu’elles ouvrent la lice à tous avec plus de libéralité, et que si elles font appel à de plus grandes lumières, elles aiguisent aussi de plus grandes passions; enfin, que, plus solennellement invités, tous se pressent d’y entrer bannière plus hautement déployée.

Voilà, je croîs, sur ce siècle, le fait général. Résumé de mille faits de détails et formule d’ensemble à laquelle il y a mille exceptions les unes plus glorieuses que les autres, cette vérité, que ne démentent pas les exceptions et qui les domine toutes, explique suffisamment l’égoïsme lui-même qui anime les idées morales engagées dans la vie publique.

Or, si cette formule est vraie, le mal est grand.

Et celte formule est vraie, en effet. Questions générales ou spéciales, affaires du dedans ou du dehors, actes d’un jour ou actes d’avenir, hautes sphères et régions inférieures, tout est partout contrôlé, apprécié, décidé sous ce point de vue. On le sait, les seuls débats auxquels ceux qui sont le plus intéressés au grand jeu des institutions portent une affection profonde, ce ne sont pas les discussions qui engagent le pays, ce sont celles qui impliquent les personnes. Aussi toute affaire

qui n’aboulit pas à une question de noms propres, qui ne cause pas une de ces révolutions au petit pied qui mettent en émoi les espérances de chacun, est classée, dans l’opinion publique, au rang des petites choses, et tombe dans la catégorie des débats languissants. Autant vaudrait, dans la feuille du jour, un premier Paris sans le nom du président du conseil, celui du ministre de la guerre ou celui du ministre des affaires étrangères.

Et, qu’on le sache bien, ce ne sont pas les moralistes qui dressent cet acte d’accusation, eux que domine le point de vue purement théorique, et qu’aurait droit d’entraîner, d’égarer celte chaleur que la critique ellemême leur pardonne. Mais de ceux qui montent à la tribune du pays, ce sont les plus sincères qui proclament celle vérité si douloureuse, et qu’on leur reprocherait avec une amertume si légitime, s’ils n’avaient pas pris le parti de l’avouer eux-mêmes avec une douleur si profonde.

Or, dans des jours de transition et d’ébranlement, se conçoit-il rien de plus dangereux pour les idées morales qu’une aberration aussi grave, imprimée aux institutions publiques et proclamée de haut par ceux-là mêmes qui sont tout-puissants et qui ne le sont pas assez pour remédier au mal ?

Hans les conditions régulièresetdans les voies normales, il ne s’imagine rien de plus noble pour un peuple intelligent que ce droit d’examen qui contrôle tout, que celte discussion permanente de toutes les plus hautes questions de la vie sociale qui éclaire tout par tous. L’esprit de chacun s’y élève, et le cœur de chacun y grandit de tous les progrès de la raison et de la conscience de tous. Mais dans les situations transitoires et dans les voies exclusivement politiques, il n’est rien déplus grave

que ce jeu. Plus une nation a de sentiment d’honneur et de spontanéité d’intelligence, plus elle s’irrite et souffre de la contagion que jette dans l’âme une pratique si contraire à la théorie. Allant toujours droit au fond avec ce bon sens qui, chez nous, par exemple, est rarement sans malice, sa pensée prend d’abord un plaisir extrême à déchirer tous les voiles; puis, à rire de près de tout ce qu’il vénérait de loin. Dans cette jouissance si flatteuse pour son esprit et son amour-propre, il ne considère pascequ’il renverse. Il ignore que ce ne sont pas ses dieux seulement qu’il brise, mais qu’il s’altère lui-méme à ce spectacle, et que, dans cet ensemble de choses qui tombent et périssent, ses idées et ses affections sont la ruine la plus éclatante.

On affecte de rire de ces prétendues catastrophes de principes et de sentiments. On franchit l’Océan pour nous citer des peuples qui subissent impunément ces cruelles épreuves. Ils auraient donc en partage le calme de la raison , le bon sens de la droiture, et toutes les qualités morales, en un mot, qui manquent à leurs conducteurs; car apparemment, si ces qualités ne manquaient pas à ceux-ci, ceux-là n’en auraient pas un besoin si grand. Je suppose que cette contradiction soit un fait, que l’impossible soit aussi le réel, et je demande quelle conséquence on veut tirer d’un phénomène si bizarre, qu’on va chercher au delà des mers? Veut-on établir en théorie qu’au sortir de ses crises politiques un peuple généreux doit apprendre à ne se scandaliser de rien, afin que ceux qu’il charge de sa parole et de sa pensée, de ses doctrines et de ses intérêts, puissent n’avoir à se gêner en rien? Puis, a-t-on la prétention de passer sur toutes les nations du monde le même niveau moral , afin que partout les guides et

les élus puissent jouer impunément le même jeu?

Mais d’abord on change rarement les mœurs d’un peuple au gré d’une théorie qui lui plaît, jamais au gré d’un intérêt qui lui déplaît. On ne change pas le caractère d’un homme, et chaque peuple, comme chaque individu, conserve, à travers toutes les métamorphoses les plus profondes, les éléments dont se compose son génie. On y apporte des modifications, quand on est habile; mais c’est à des modifications que te borne toute influence externe, puisqu’à cela se borne même toute influence interne.

En second lieu, il n’est rien déplus facile, aux époques d’ébranlement, que d’ébranler toutes choses; car toutes choses se tiennent dans l’homme. Renversez la religion, et vous avez renversé la morale, vous avez ôté la hase à la politique, vous avez réduit l’humanité au début dé ses éludes et de ses travaux. Enseignez à l’homme un principe faux, il s’en fera une théorie; une théorie finisse, il s’en fera tout un système; un système, il en fera la loi de sa vie, surtout si ce système est l’absence de toutes ces règles qui d’ordinaire président au jeu de sa liberté. Prèchez-lui seulement un mauvais exemple, et il le prendra avec tous les enseignements qu’il renferme.

Mais alors il faut considérer que, plus une nation est disposée à prendre l’exemple qui lui est offert et facile à se déranger; plus, en un mot, elle est étrangère à ce sang-froid si robuste, à ce calme si impassible, à toutes ces prétentions de morgue et à toutes ces habitudes de puritanisme qu’on trouve ou qu’on suppose ailleurs, plus aussi ses idées se corrompent aisément, et plus ses sentiments s’altèrent avec une effrayante rapidité. Dans le sein d’un peuple où toute pensée mise

en çoipmun parvient à tous, — et nous lirons gloire dé I’esperance que cette situation deviendra la nôtre, — la raison et la conscience privées saignent de chaque blessure faite à la raison et à la conscience publiques, — et nous nous alarmons de ce péril.

Le débat môme le plus pur a ses inconvénients et demande ses correctifs. Si le philosophe qui se nourrit d’idées, qui vit dans ces régions élevées où la méditation humaine contracte quelque chose de la pensée divine, peut impunément passer ses jours et ses nuits à examiner des théories nouvelles et à revoir le lendemain celles qu’il a vues la veille, il n’en est pas ainsi du peuple. Le peuple ne vit pas d’examen et d’idées; il vit de convictions. Ses convictions, ce sont ses habitudes; ses habitudes, c’est lui-même, c’est son cœur, c’est son esprit. Or, les mœurs de son esprit et de son cœur sont d'autant plus fortes et plus pures qu’elles remontent plus haut : j’entends plus haut en s’éloignant de la terre, et plus haut en s’éloignant du présent.

On peut épurer et ennoblir, on peut agrandir et étendre cet héritage ; on peut l’augmenter beaucoup, mais on ne peut l’accroître ni à l’infini ni à l’instant. Toute modification, toute réforme et tout déploiement qu’on y apporte est borné et demande du temps. 11 en faut beaucoup, môme pour diminuer cet héritage qui est la fortune primitive et naturelle de l'homme; il faut de grands événements pour l'affaiblir, et on né le ruine jamais. En effet, on peut ravir à l’homme du peuple, avec la rapidité de la tempête, à peu près toutes ses idées et à peu près toutes ses affections. Cela s’est vu. On n’en tarit pas la source pourtant; et si profonde que soit à certains âges la corruption des empires, elle a toujours vu, en face d’elle et prête à la

combattre, une raison et une conscience incorruptibles.

Mais, d'un autre côté, on rend rarement aux nations les mœurs qu’on leur a ravies. On ne leur rend jamais les mêmes sentiments pour les mêmes personnes et les mêmes choses. On ne leur en donne d’autres que lentement, que péniblement; et ces affections ramenées, ces opinions amendées, ne tiennent jamais contre le choc qui leur est porté de nouveau.

C’est làcequ’il fautconsidéreren ces temps de transition où la fortune morale, déjà si profondément ravagée, semble se dissiper avec une légèreté si coupable jusque dans ses derniers débris. Ce n’est pas que l’œuvre de destruction puisse jamais s’accomplir; qu’on ne craigne pas ce résultat, il est impossible; il serait dans les desseins de l’homme, qu’il serait hors de ses pouvoirs; mais la destruction va loin quand sa marche est rapide. Or, ses pas sont accélérés et la raison en est simple. La critique de tout, proclamée en faveur de tous, est à la portée de chacun. Elle forme la passion première de tous, la plus flatteuse, la plus puissante. Chacun l’improvise avec aisance, l’accepte avec adresse et la passe à d’autres avec fécondité. II ne faut que bien peu d’esprit pour rendre suspect en morale, pour attaquer en religion, pour démolir en politique. La critique devenue passion, affaire, parti, complot, nul ne l’arrête et elle va droit au but. Et partout où elle fait son œuvre, il arrive de deux choses l’une : la science ou le doute s’installe dans l’âme. Que ce soit le doute ou que ce soit la science qui prenne la place de la foi, la foi se meurt, et, la foi morte, nul ne la ressuscite. Qu’on y prenne garde, si cette génération se dégoûte de tout ce jeu qui, même plus grand et plus beau, n’a pas su

plaire à celles qui l’ont précédée au début de nos révolutions, je ne sais qui pourra y ramener sa raison révoltée, sa conscience blessée dans ce qu’elle a de plus cher.

Maintenant, j’ajoute que s’il est facile de briser, que si l’œuvre de la destruction est plus ou moins rapide, celle de la réédiiication est toujours lente. II faut peu d’esprit pour détruire, il faut beaucoup de cœur pour fonder. Le cœur, c’est le dévouement au pays, c’est l’attachement aux doctrines, c’est la foi aux institutions et aux personnes. La foi naît aussi facilement que le doute, cela est vrai; mais elle demande, pour naître, des circonstances qui se présèntent plus rarement. Quand elle naît, ce n’est pas de l’examen, cette loi du jour. L’examen pèse, balance, prend, rejette, reprend, et souvent, au lieu de garder, rejette encore. Or, ce sont là des opérations à la portée de tout le monde, et qui plaisent à chacun, même aux esprits les plus vulgaires. Mais ce qui ne convient qu’aux esprits fortement trempés, et ce qui même ne leur réussit que rarement, c’est de retirer la foi du creuset où l’a jetée le désir de l’éprouver. Et il en est de la foi politique comme de toute autre, comme de la foi religieuse. Elle est même d’autant plus fugitive qu’elle est moins sacrée; qu’elle est naturellement plus libre, et que, née dans une sphère plus terrestre et plus à portée de toutes les intelligences, elle échappe moins à toutes les critiques.

Lors donc que, par une sorte de miracle, vous avea réussi à remplacer, dans le cœur d’un peuple, une doctrine politique qui avait fait son temps et qui était devenue un embarras, un mal politique et un mal moral, mais à laquelle se liaient toutes les idées et toutes les affections nationales, par une autre doctrine politique

assise sur une série d’idées différentes, plus avancées, plus pures et plus fécondes, mais auxquelles se rattachent nécessairement aussi une série d obligations nouvelles ne vous contenterez-vous pas de celte œuvre de créateur? Vous flatterez-vous, au contraire, de pouvoir impunément mettre en question, chaque jour encore, ces mêmes obligations politiques et ces mêmes idées morales que vous avez données comme un progrès, e que vous n’avez pu faire adopter qu’en les déclarant l’expression la plus pure d’une ère de régénération . S. telle était votre présomption, sacbez-le bien, vous avez fait un miracle, vous n’en ferez pas deux; et s. vous tentez de changer une seconde fois, une troisième fois et une quatrième fois, par la raison que vous avez réussi une première, ce que vous établirez ce sera l’absence de toute foi sociale, ce sera l indifférence en politique, ce sera le scepticisme en morale.

On le sait, et l’on se console d’une ruine de plus par la raison qu’il reste autre chose encore pour y asseoir l’édifice social, même après l’indifférence politique et après le scepticisme moral. Ce sont les intérêts purement matériels qu’on entend, et ce n’est pas a tort qu’on les fait entrer en ligne de compte ; seulement, jusqu’à ce jour, il ne s’est pas trouvé de. politique assez insensé pour bâtir sur ce sable en detrempe.

Ces vérités, - et ces vérités personne ne les me -, ne les appliquons pas à la situation d’une manière absolue clrigoureuse; car rien, dans les affaires des hommes ne doit se faire d’une manière absolue et rigoureuse Mais reconnaissons au moins que le débat permanent, lors même qu’il est pur et normal dans son origine, demande, pour ne pas ébranler tout ce qu d doit affermir, à rester pur et à parvenir dans toutes les

intelligences sans aucune de ces altérations qui en font un péril. Puis, demandons-nous s’il est parmi nous à l’état de pureté normale, et comment il parvient à l’immense majorité de ceux dont sans cesse il agite la fortune matérielle et morale ?

Le débat est-il pur ?

11 ne saurait l’être à une époque de crise et de transition, comme la nôtre.

11 est, au contraire, parmi nous, ce qu’il est nécessairement au milieu de tant de ruines, de tant d’excitations et de tant de passions.

Et comment parvient-il à ceux qu’il intéresse?

Avec toutes les altérations qui résultent de points de vue et d’intérêts si contraires et si hostiles les uns pour les autres.

Or, il est évident que si le jeu des institutions était seulement d’un caractère douteux dans son origine; s’il était seulement de nature à pouvoir s’altérer dans sa marche, et qu’il ne le fût pas encore, il faudrait aviser aux moyens d’en prévenir la corruption. Car si elle venait à surgir des hasards de la lutte, alors, entre ceux qui sont les organes et ceux qui sont les spectateurs du débat, il s’établirait un enseignement mutuel et un état de guerre d’une gravité extrême.

A plus forte raison faut-il examiner ce débat, en rechercher le caractère, et aviser aux moyens d’en arrêter l’altération, lorsque déjà on n’en est plus à savoir qu’il est d’une nature douteuse.

Or, on sait qu’il ne l’est pas. On sait d’abord que toutes les situations transitoires sont dangereuses pour les idées morales, et que les générations qui les subissent ne demeurent sauves qu’autant qu’elles sont préservées des rudes atteintes de la politique par les

plus fermes croyances de la religion. On sait ensuite que ce débat, qui n’a pas seulement pour tribune celle du pays; qui se produit, au contraire, sous toutes les formes, sur tous les théâtres et dans beaucoup de chaires, d’une manière plus ou moins directe, est parmi nous loin d’une pureté idéale. On sait qu’il n’est pas d’un caractère suffisamment altéré pour que, si l’on doit craindre, on ne puisse aussi espérer; qu’il est, au contraire, ce qu’il peut être entre des hommes dépouillés par les malheurs du temps de toutes ces habitudes de vigueur, de toutes ces traditions d’austérité et de tout ce prestige de gloire qui tiennent lieu quelquefois d’une pureté absolue dans les idées et d’une soumission entière aux principes. On sait, enfin, qu’il est aussi flottant, aussi incertain, aussi mobile, que le sont toutes les doctrines morales, religieuses et politiques du temps.

Eh bien, dans ces conditions, quel effet doit-il produire sur des générations qui ont vu quatre fois renverser jusqu’aux principes des institutions publiques; qui chaque jour entendent remettre en question ce qui a été quatre fois décidé en sens contraire, et ce qui devrait l’être définitivement en un sens quelconque, afin que les idées pussent se rasseoir et les affections se reprendre aux choses et aux personnes?

On doit en être persuadé, dépouillé de ces habitudes politiques, de ces traditions morales et de ces croyances religieuses qui soutenaient les générations antérieures, d’ailleurs beaucoup moins éclairées que la nôtre, le jeu des institutions est une des causes qui entretiennent davantage un certain ordre d’idées qu’il faut qualifier de désordre d’esprit. Et cette influence si funeste du jeu des institutions est d’autant plus générale qu’il

est accompagné üe plusieurs circonstances qui sont elles-mêmes des causes d’affaiblissement pour tous.

Ces circonstances sont transitoires, sans nul doute, comme la phase actuelle du jeu des institutions, mais elles agissent sur le présent comme si elles étaient permanentes, et il suffit de les nommer pour faire comprendre la puissance de leur action.

C’est d’abord l’inégalité des lumières; c’est ensuite l’instabilité des personnes ; c’est enfin la faiblesse des moyens moraux ou des moyens généraux de gouvernement.

Quelle est la portée et quelle est l’action de ces circonstances ?

Page 1