‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 28 sur 44 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Seconde cause : l'inégalitc des lumières,

Chaque régime social demande, pour s’établir d’une manière pacifique et complète, les lumières, les personnes et les moyens qui lui conviennent.

Lorsqu’un régime sort naturellement et sans secousse des progrès réguliers du temps et des transformations normales de la société, il trouve toujours ces trois choses à sa convenance; car ce sont précisément clics qui l’ont établi; et, les premières, elles se mettent à sa disposition, et se tiennent à son service. Son avènement est leur œuvre; son règne, leur plus grande affaire.

Lorsque, au contraire, un régime sort d’une révolution violente, d’une de ces tempêtes que soulève la colère de Dieu ou l’indignation des peuples, il ne trouve aucune de ces trois choses à l’ctat suffisant; et alors le jeu des institutions est nécessairement défectueux; il présente des caractères spéciaux qui ne sont tolérables qu’autant qu’ils sont transitoires, mais qui deviendraient funestes, et contre lesquels s’élèveraient toutes les plus nobles douleurs de l’âme, s’ils passaient en règles et en habitudes.

Le régime actuel est le fruit de plusieurs révolutions

qui ont été successivement plus douces les unes que les autres, mais qui ont été empreintes néanmoins, et jusqu'à la dernière, d’un véritable esprit de bouleversement. Ce régime n’a donc pu trouver à l’état normal aucune des trois choses que demande toujours un ordre quelconque d’institutions nouvelles; et ce qui forme la nature, le caractère distinctif de la vie sociale parmi nous, ce débat public qui, d’ailleurs, nous convient plus qu’à nulle autre nation du monde, n’est encore dans les conditions normales ni pour les lumières, ni pour les personnes, ni pour les moyens qu’il réclame.

J’ai besoin d’expliquer celte pensée.

Certes il n’est pas de pays au monde qui possède de plus grandes lumières, plus d’hommes éminents, et des ressources morales d’une plus grande énergie et d’une plus grande étendue que cette terre glorieuse qui préoccupe notre pensée, qui domine celle du monde. Ce n’est pas là une de ces concessions d’apparat qui sont des niaiseries oratoires et dont je n’ai que faire : c’est un fait que l’Europe tout entière proclame depuis longtemps, et qui se développe chaque jour encore avec un nouvel éclat. Mais la question qui surgit de la situation n’est pas de savoir si la masse de nos lumières est plus ou moins grande que celle de toute autre nation? La question est de savoir s’il y a proportion entre la situation et les lumières qu’elle possède; si ces lumières se trouvent dans de telles conditions de sullisance et de régularité, que toutes les intelligences puissent prendre au débat public la part qui leur en revient, toutes les opinions se former moralement, et tous les intérêts se grouper autour des principes qui sont leur drapeau; si tout le jeu des institutions fonctionne sans peine et sans péril; si les trois ordres d’idées qui forment la vie

d’une nation, les idées morales, les idées religieuses et les idées politiques, subsistent en paix et en harmonie, grandissent et se fortifient les unes les autres, sans se nuire, sans s’altérer, sans se corrompre les unes les autres? Voilà la question.

Or, cette question, comme on le voit, est la plus haute et la plus grave de toutes celles que présente la politique intérieure. C’en est aussi la plus difficile.

Envisagée sous le point de vue moral, elle est aisée, et l’on peut dire qu’elle se résout d'elle-même.

En effet, quand les lumières d'un pays qui ouvre le débat public et donne la parole à tous sont telles que chacun puisse, au besoin, la prendre ou entendre suffisamment par lui-même ceux qui la prennent, non-seulement il n’y a pas péril, mais il y a profit pour tout le monde; car il n’y a dans ce débat que des leçons salutaires, que des conseils utiles. L’erreur qui s’y produit par voie d’exception cède à la vérité qui s’y fait jour dans la règle,- et nul intérêt privé, nulle influence de classe ni de catégorie, ne saurait l’emporter sur les vœux de tous, là où tous ont des opinions éclairées et la liberté de les faire valoir. Les intérêts de tous sont d’autant mieux assurés que chacun en prend par lui-même la tutelle.

Mais cette situation est rare. Elle n’est, au fond, qu’un idéal; et d’ordinaire ce sont d’autres conditions qui dominent les institutions qu’amènent des crises sociales. Ces conditions varient à l’infini, et ce serait une autre situation extrême que celle où les lumières seraient réparties, dans un pays, d’une manière tellement inégale qu’une partie de la population fût à la tête de la pensée du monde, et l’autre ad niveau des nations les moins avancées. Alors certes il y aurait trop peu

d’instruction pour que le débat universel fût immédiatement utile et demeurât complètement inoffensif pour les idées morales.

Mais, nous l’avons dit, les conditions ordinaires des peuples sont entre ces deux extrêmes. Ce sont des nuances qui en approchent plus ou moins; et appliquant à notre position les principes que nous venons d’énoncer, nous ne demanderons pas si elle est normale et si elle présente une masse remarquable de lumières; mais nous demanderons si elle offre une répartition suffisamment égale de ces lumières?

Or, qui ne sait ce qui en est? Qui ne sait toute la diversité qui règne dans les études, dans les institutions, dans l’appréciation même des unes et des autres? C’est à ce point que, nous ne devons pas hésiter à le dire, le pays le plus homogène par ses sentiments de nationalité est aussi le plus fractionné sous le rapport du développement intellectuel et moral. Ailleurs, où nous voyons une civilisation analogue à la nôtre, nous trouvons des nuances moins avancées, à la vérité, mais du moins elles dominent d’une manière à peu près uniforme parmi des nations entières; et c’est à peine si le nom de la malheureuse Irlande vient jeter à l’encontre de cette assertion une exception bien notable. Encore, l’Irlande comprend-elle le débat auquel assiste son génie humilié? Parmi nous, au contraire, quelle infinie variété de nuances, quelle immense concentration au foyer, et, s’il m’est permis de parler ici le langage de l’art, quelle dégradation de lumières aux extrémités ! En d’autres termes, que de régions demeurées en arrière des autres ! Que de communes restées sans écoles; combien d'autres encore livrées à des leçons insuffisantes, et d’autres, enfin,

à peine dotées de l’instruction la plus élémentaire!

A côté d’elles, il en est dont la génération qui s’élève est instruite plus savamment qu’ulilement, tandis que la génération grandie reste plongée dans l’ignorance, et sera toujours prête à tomber dans l’aberration, tant qu’elle vivra. En effet, à quels préjugés on se heurte encore; de quelle grossièreté et de quelle indifférence pour le bien et le vrai, les révélations de chaque jour, celles de l’administration la plus discrète, comme celles de la presse la plus indiscrète, viennent encore affliger ceux qui sont assis au foyer des lumières!

La transformation est prévue; le terme en est calculé; il est pourvu par la loi, et il sera pourvu par les institutions, à une répartition plus égale. Mais, de cette transformation, qui est prévue et dont le terme est calculé, le secret est-il découvert? Le danger serait extrême, si elle était mal entendue, mal dirigée; si, à côté de ces habitudes qui remontent aux âges de la barbarie, de ces préjugés qu’il faudrait respecter, s’il était possible de les dégager des pratiques de la superstition et de toutes ces traditions qui transmettent d’une génération à l’autre les arts occultes d’une époque de ténèbres et les passions d’un siècle de fanatisme; — le danger serait extrême, disons-nous, si, à côté de ces habitudes, qui ne sont pas circonscrites dans les régions inférieures de la société, mais qui régnent dans les cantons fréquentés comme sur les points isolés du pays, il se joignait des lumières trompeuses, de périlleux sophismes, des doctrines perfides! Il est des ténèbres protectrices de la vertu, et des habitudes grossières qui méritent nos respects; la foi et l’honneur de nos pères sont demeurés plus intacts sons le chaume du hameau que sous l’ardoise de la cité; et j’aimerais mieux ajourner l’avéne-

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ment du bienfait que brusquer l’invasion du mal, si la venue de leur règne était forcément simultanée. Or, la séparation est difficile. Le secret n’en saurait être écrit dans les lois; on ne saurait l’implanter aux institutions : il ne se trouve que dans les idées du temps. Nous voilà donc jetés dans ce système vicieux que, pour ne pas risquer d’anéantir ce qui nous reste, nous sommes obligés de recourir à ce qui est affaibli. Un jour, certes, la lumière se répandra d’une manière moins inégale dans le sein de la nation la plus éclairée, de celle de toutes qui est destinée par la Providence, depuis quinze siècles, à guider par ses exemples les peuples les plus avancés. Déjà il est résulté de nos malheurs des leçons nombreuses et chères au bon sens, des instructions contre lesquelles échoue- . ront toutes les théories insensées cl toutes les utopies coupables. Cela ne saurait faire question, cela est admis. Mais ce qui échoue ne donne rien à personne; et les temps de crise, si transitoires qu’ils soient, sont d’autant plus pénibles qu’ils se prolongent davantage.

Le jour d’une autre répartition ne sera pas vu des générations qui le préparent; et celles-ci sont condamnées, en ce moment, à voir régner, au milieu même de ce que chacun appelle la fleur de la nation, — j’entends la population de ces belles et paisibles campagnes, de ces calmes et industrieuses cités qui sont la gloire du pays, et qui cultivent ces arts que Henri IV nommait les mamelles de la France — , plus d’idées fausses cl plus de vues erronées qu’il n’y en a en aucune des contrées qui vivent des lumières émanées de nos lumières.

Je ne parle pas des grandes villes où se rencontrent les exceptions, je parle de celles qui font la règle, et je dis que, là même, là, au milieu de tant d’institutions

à tel point admirables que celles d’aucun autre peuple n’en approchent, et à côté de tant d’enseignements si purs et si élevés qu’on conçoit difliciletnent le moyen de se dérober à leur influence, il se glisse et il se maintient une foule de faux docteurs, spéculant avec une méprisable habileté sur l’erreur et sur l’ignorance, prophètes néfastes pervertissant les doctrines du présent par tout ce que les appréhensions de l’avenir prêtent de force aux passions les plus vulgaires.

En effet , que d’égoïstes qui font de la loi naturelle deux grandes parts, l’une, celle des facultés et des droits, auxquels ils donnent le développement le plus étendu, et dont ils se ménagent tout le bénéfice; l'autre, celle des obligations, qu’ils prêchent à tout le monde! Un certain degré d’ignorance et un certain degré d'égoïsme sont de tous les temps. Ce sont les conditions du mérite de la vérité et de l’abnégation; et les inspirations de l’égoïsme, l’empire de l’ignorance font à tel point partie intégrante de la nature humaine, qu’on ne saurait en concevoir l’absenée. Ce n’est donc pas leur existence à un degré tolérable, c’est leur extension démesurée, disproportionnée avec la situation, qui peut nous surprendre, et qui doit nous affliger.

Prétendre marcher à la lumière avec la minorité d’une nation dont tous les citoyens ont des droits égaux, et livrer la majorité, aux ténèbres et à leurs funestes influences, c’est se faire, de la société humaine, des idées à tel point frivoles et fausses, qu’elles doivent nécessairement perdre ceux qui les conçoivent et ceux qui ont foi en eux. Cette inconséquence, qui n’est plus le tort de personne, à force d’être celui de tout le monde, est incontestablement la chose la plus anormale qui soit dans la situation ; et tel est l’excès

de l’imprudence, que déjà le progrès n’en est plus possible. Peut-être est-ce cet excès qu’il faudrait signaler avec le plus d’énergie, au milieu de tous les faits qui réclament une profonde transformation.

En effet, c’est devant des lumières insuffisantes ici, et fausses ailleurs, que s’établit cc débat si continu, si animé, qu’appelle l’opinion de tous sur toutes les plus hautes questions de la vie sociale. Et, de tous ceux qu’il intéresse, c’est une faible minorité qui en saisit le caractère et la portée, qui est en état de s’en faire une opinion raisonnable! Pour tous les autres, cette lutte si grave est une série de combats livrés au-dessus de leur tôle, dans cette région des nuages d’où s’échappent les éclairs et le tonnerre, que de cupides augures interprètent pour eux au gré de leurs intérêts et selon le bon plaisir de je ne sais quelles influences, quels préjugés, quelles rancunes, quelles exigences, quelles hostilités!

Or, c’est là évidemment une situation fâcheuse et affligeante, non-seulement pour celte immense majorité, mais pour ceux qui osent s’asseoir au gouvernail par un temps aussi plein de tempêtes, au milieu des ténèbres qui couvrent l’équipage et le navire, quand à peine ceux qui conduisent sont éclairés çà et là par les feux du ciel. Pour tous, cette situation déplorable est une source perpétuelle de graves mésintelligences, d’émotions incessantes et d’ébranlements d’autant plus désastreux que rien n’en vient balancer l’action.

Aussi, cette discussion, si grande dans son origine, perd d’autant plus de son caractère de calme et de sa pureté, qu’elle descend davantage des régions supérieures dans les régions basses de la société.

Sans doute, le débat politique, même dans les x;ir-

constances si fâcheuses où se trouve le pays, n’est pas dangereux’ pour les idées morales sous tous les points de vue. D’abord il est rarement d’une nature assez animée pour avoir beaucoup d’écho et produire un ébranlement profond. D’ordinaire il roule, au contraire, sur desquestions à tel point matérielles et vulgaires qu’elles n’engagent aucun ordre de théories morales. Ensuite, quand des idées de cet ordre s’y trouvent impliquées, il est souvent conduit dans les voies du bien et du vrai avec une fermeté de principes cl une élévation de vues qui commandent toutes les sympathies, et qui prouvent au monde que ces rêves de gloire et de grandeur qui ne nous quittent jamais, qui sont notre existence, qui font de la nation tout ce qu’elle est, ne sont pas de vaines illusions. Et ce qu’il produit alors de vie morale et d’excitation politique circule dans les veines du corps social d’une manière à tel point salutaire qu’il s’y trouve un très-grand encouragement pour ceux qu’ont si bien inspirés leur patriotisme et leur génie.

En effet, tout aussitôt, dans le scinde ce peuple qu’on croit si humilié, si absorbé dans le culte de son dieu du jour, l’égoïsme, éclate à ce point l’amour de toutes les grandes choses que la confiance va jusqu’à l’au- ' dacc. Et, dans ces instants, tous les genres de sacrifices rencontreraient tous les genres de dévouement, comme aux plus beaux jours que rappellent les fastes de notre . histoire.

Mais combien, en d’autres temps, ce débat est faible et pâle, plein de misères et de périls, d’humiliation pour les uns, de scandale pour les autres, d’affaiblissement pour tous! Combien il mine et ravage, alors qu’il est dominé par ces pensées d’égoïsme et de discorde, de récriminations condamnables et de réactions

condamnées, nées, les unes de suspicions, les autres d’antipathies, toutes enseignées par les malheurs du temps et la décadence des hommes; toutes plus propres les unes que les autres à rouvrir mille plaies anciennes, et à frapper mille plaies nouvelles. Je n’appuie pas, je ne prouve pas. Mon pied glisse sur ce brasier qu’il traverse, et je me voile la face. Et que ne puis-je me voiler à moi-même mille choses qui se présentent à la pensée avec une force irrésistible ! Il faut pourtant que je m’arrête sur un point sur lequel je ne saurais passer, sur le plus grand de tous les maux qui nous déchirent le sein, sur cet enseignement solennel du scepticisme social qui, pour n’êlre qu’indirect, n’en est pas moins puissant.

Mais m’expliquerai-je, à cet égard, avec toute la clarté que comporte le sujet? Voici ma pensée.

Qu’après avoir proclamé le nouveau statut du pays, on en eût repris, une à une, toutes les dispositions; qu’on eût examiné une fois, deux fois et trois fois encore, jusqu’aux principes de tous, à la condition d’accepter ou d’en rejeter définitivement quoi que ce fût, certes il y aurait eu, dans cette discussion renouvelée après tant d’épreuves, un mal réel ; mais du moins quelque chose était enfin dit, entendu et accepté. C’est-à-dire que le débat était clos sur quelques principes et quelques théories. Dans ces théories et dans ces principes, il y avait une base positive pour la fortune morale du pays, un point de départ qui permettait d’avancer, d’aller plus loin, de débat en débat encore, de principe en principe, de conséquence en conséquence. Là était le moyen matériel et le moyen moral d’édifier ou de réédifier une société. Au lieu de tourner perpétuellement dans le même cercle, on s’attachait

aux lois et aux institutions, on sentait les mœurs faire un progrès, on éprouvait la joie d’une conquête, la plus morale de toutes les joies publiques.

Mais telle n’est pas notre condition. Car, on le sait, pour la plupart des intelligences, aucune question n’est vidée.

Or, lorsque le débat n’assure pas le progrès dans la voie de la lumière, il y répand les ténèbres. Voici comment cela arrive.

Du contrôle commencé et recommencé sans cesse sous le sentiment du doute, — et il ne recommencerait pas, n’était la puissance de ce sentiment — , et continue avec une pensée de suspicion, — et il ne continuerait pas sans cette pensée — , il résulte bientôt une telle habitude de défiance et un tel besoin de critique, que l’impartialité publique cesse d’être elle-même, et que la justice sociale se fait aveugle sans le vouloir. Cette justice se fait injustice. Et alors l’opinion assemble partout des nuages où le mécontentement vient cacher ses foudres.

Quand les lumières sont distribuées dans un pays d’une manière, non pas égale, mais suffisamment égale pour que chacun voie par lui-même, ou voie assez juste pour bien placer sa confiance, — ce qui est le plus grand mérite des peuples, comme le plus grand art des rois — , ce grave jeu de critique et de contrôle est apprécié de tous; il n’y a de nuages qu’autant qu’on en veut avoir, et de foudres qu’autant qu’on en laisse forger. Il n’en est pas ainsi des pays où règne une grande inégalité d’instruction. L’ignorance qui ne permet pas au grand nombre d’apprécier par soi -même, aidée de la suspicion qui lui est naturelle, ne voit partout que ce qu’elle soupçonne, et elle soupçonne

tout ce qu’elle aime à soupçonner : transactions, désertions et scandales. Et telles deviennent alors les exigences communes, que le sentiment d’équité naturelle s’éclipse dans tous les cœurs ; que tout ce qui se passe, même parmi les élus du pays et les organes de ses pensées, apparaît d’ordinaire sous les couleurs les plus fausses : la réserve est de la complaisance; le silence, de la trahison; la raison, de l’apostasie.

Sont-ce là des exagérations de moraliste, ou bien avons-nous vu de nos yeux des jours où la pensée la plus loyale était sans cesse, outrageusement et publiquement, calomniée par une autre pensée, loyale aussi ■ où chaque jour et tout haut s’élevaient dans deux camps contraires les accusations les plus cruelles; ici et là avec une conviction également entière, on doit l’admettre, mais également incapable, dans sa faiblesse et dans les ténèbres où elle s’était formée, de comprendre autre chose dans l’âme d’un adversaire que ce qu’elle y lisait dans sa colère?

Ils sont loin de nous ces jours où, appuyer une mesure juste et sage proposée par le pouvoir, était une marque de vénalité; où la seule voie qui fût bonne à prendre, dans un parti, c’était de faire de l’opposition quand même, de démontrer constamment que la direction des affaires était vicieuse en général, inhabile en détail, et infidèle dans chaque question ; où, dans un autre parti, le seul moyen de sauver son honneur et de transmettre à ses enfants un nom pur de toute souillure, de toute faiblesse et de toute concession pour l’esprit du siècle, c’était d’approuver aveuglément, fanatiquement, le bien et le mal, et de voter les lois ou Les mesures les plus désastreuses pour la dynastie comme pour le pays, avec toutes les apparences du

ravissement le plus radieux. Us sont loin de nous, ces jours néfastes. Mais cette habitude qui soupçonnait, dans les actes, la pensée, et dans la pensée, les inspirations de la conscience, et qui déclarait une mesure d’autant plus dangereuse, qu’elle se présentait avec une plus grande générosité ; cette habitude qui recher* chait dans les voies d’un obscurcissement systématique son plus grand moyen de popularité, a faussé bien des esprits et a laissé au cœur de puissants souvenirs. Cela se conçoit. Lorsque toutes les notions du juste et de l’injuste sont confondues, le bien et le mal censurés avec une égale chaleur 5 lorsque le point de vue du contrôle est converti en celui de la critique, celui de la critique se change en excitation ; et l’excitation, dans un pays où les lumières sont inégalement réparties, où régnent de grandes préventions et de vieilles antipathies, trouve tant d’aliments que le désordre s’établit' profondément dans les intelligences.

Lorsque autres sont les conditions, et dans les pays où les lumières, sans être plus grandes, sont répandues plus généralement , les choses se présentent sous leur vrai jour. Là, tout ce débat si sincèrement animé pour les régions politiques, toute cette lutte de principes et de théories si sérieuse pour la cour, tes chambres, les journaux, tes salons de l’aristocratie et les clubs de la démocratie, les sacristies de l’église et les comptoirs de la bourse, sont, pour d’autres régions, de simples fantasmagories de colères et de guerres à mort dont la portée n’atteint pas le bon sens du gros de la nation. Là, ceux qui parlent avec tant d’ardeur ou môme agissent avec tant de licence, agissent et parlent au milieu d'un peuple qu’a formé le grand maître de toute chose, le temps; et les moeurs, vieillies avec les institutions,

enracinées dans la conscience et dans la raison publiques, appuyées de fortes habitudes de religion, et dominées impérieusement par cette maxime d’une sainte inviolabilité, Que toute autorité est établie de la part de Dieu, ne souffrent d’aucune de ces tempêtes classiques qui agitent périodiquement la sphère élevée du corps social, la sphère de la représentation.

Il n’en est pas de même parmi nous, où cette inégale répartition des lumières qu’il est si pénible de remarquer quand trois siècles de progrès ont créé tant de merveilles, est accompagnée d’un autre fait général plus grave encore, j’entends l’instabilité des personnes, qui est chez nous plus apparente et plus dangereuse que partout ailleurs.

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