CHAPITRE XI
Quatrième cause : la faiblesse des moyens.
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Quand les moyens généraux ou les moyens moraux sur lesquels s’appuie le jeu des institutions, sont suffisants, leur puissance couvre la faiblesse des personnes, et il en est des moyens de gouvernement des nations comme il en est de ceux des individus : les grandes ressources facilitent toutes les transactions.
Qu’est-ce que la suffisance des moyens de gouvernement?
Il y a suffisance de moyens, non pas toutes les fois qu’il y a richesse de bras et abondance d’or ou quantité de provisions, car ce sont là des moyens purement matériels et dont l’absence n’est un embarras qu’autant qu’elle amène la disette dans le sein d’un peuple disposé aux troubles ; mais il y a suffisance de moyens moraux toutes les fois que la situation est simple, c’est-àdire que les lois sont d’accord avec les mœurs, que les institutions politiques sont assises sur les idées morales qu’elles réclament, et qu’il ne s’agit pas de transformer les unes par les autres contre les habitudes et les vœux de ceux qui sont la force réelle de l’état. Que les institutions soient libres ou absolues, populaires ou
despotiques, si les mœurs sont celles qui conviennent à la situation, la situation est nette : la sympathie entre les gouvernants et les gouvernés est assurée, et les moyens sont suffisants.
Aussi, de quelque révolution que sorte un peuple, il ne faut, dans une situation régulière, pour rétablir immédiatement la fortune morale d’un pays, que rétablir l’ordre dans les idées. Celte œuvre, la plus délicate de toutes, celle de toutes qui demande le plus d’élévation dans les vues, ne saurait être ni facile ni instantanée, on le conçoit. Elle est possible néanmoins, et ne demande qu’une volonté pure, qu’une capacité proportionnée à l’importance de l’entreprise. Que cette volonté et cette capacité soient celles d’un seul ou celles de plusieurs, peu importe; elles n’en seront que plus puissantes si, au lieu d’élre celles d’un homme, elles sont celles des élus d’une nation.
Il n’en est pas ainsi, si la situation est anormale; s’il n’y a pas accord entre les mœurs et les institutions; si les unes se trouvent en avant des autres, fait que ne s’avoue jamais la vanité des peuples, que leur sagesse a raison peut-être de ne pas proclamer, mais qui est toujours un des plus grands soucis de leurs chefs.
En effet, il faut deux choses pour régner, une situation pacifique et de la puissance. Or, il n’y a de puissance que- dans l’unité des vues, et de paix que dans l’harmonie des tendances d’une nation. Ce sont là les moyens généraux, les trésors moraux. Dés qu’il y a division dans ces moyens, il y a faiblesse dans l’État, quelle qu’en soit la constitution, quelle soit monarchique, aristocratique ou démocratique; qu’elle soit mixte ou pure. J’en appelle à l’histoire. Rome, qui a été forte et une sous la république, a péri, déchirée et faible, sous
l’empire. Athènes, Venise et la Hollande, républiques, n’ont été fortes qu’aulant qu’elles ont eu la paix. La règle est invariable; et elle n’a presque rien de commun avec la situation matérielle, avec la nature des institutions; elle ne lient compte que de la situation morale, des idées et des affections qui s’at'achent aux lois et aux affaires. La constitution peut être défectueuse, les moyens matériels peuvent manquer, si les ressorts motaux se trouvent dans toute leur énergie, tout devient suffisant; les personnes et les choses, tout est grand; les mœurs suppléent aux lois; et la fortune des individus devenant celle de l’État, ou celle de l’Étal venant au secours de celle des individus, tout s’affermit et se développe en harmonie; l’autorité fait qu'elle est la na lion , et la nation seul quelle est l'autorité.
Nous avons de cela nous-mêmes la preuve éclatante dans cette magnifique apparition que fit, au milieu du monde et du système européen, étonné de la voir surgir, notre jeune république, quand elle fut une. Nous en avons une autre dans ce développement, plus glorieux peut-être, sinon plus fécond, de l’empire napoléonien, tant qu’il fut un.
En effet, autant la Révolution surprit l’Europe par la rapidité et la grandeur de ses créations, presque toutes fondées sur des ruines, autant l’Empire étonna par des prodiges de restaurations, toutes assises sur des débris aussi. Et rien ne dut plus surprendre que cette succession si rapide de deux œuvres si grandes et si diverses : car ce fut sur un tout autre ordre d’idées que le nouveau César, le plus absolu des maîtres, fonda son règne. Quand on le vty entreprendre le changement de tout cet ensemble de mœurs et d’institutions auxquelles la nation semblait d’autant plus attachée
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qu’elles s’unissaient aux plus grandes choses quelle eût jamais accomplies, n’eût-on pas dit que son œuvre, pour s’achever, demandait le cours d’un siècle tout entier? Et toutes ses merveilles, merveilles de restaurations ou de nouveaux déploiements, furent acconwplies dans l’espace de dix ans! Aussi, pendant dix ans, chaque jour, surgissait une chose, grandissait un homme; et rien, daus l’histoire d’aucun autre peuple, d’aucun autre prince, n’égale l’universalité d’action, la promptitude de résultat de cette œuvre. En effet, ce maître édi liait en tout et partout. Loi politique, loi religieuse, institutions et mœurs, hommes et choses, à sa voix, tout reprenait sa place comme par une sorte de magie.
Comment s’expliquent tous ces prodiges?
Par l’unité des moyens.
Celle unité était celle du despotisme le plus égoïste qu’on ait vu depuis Philjppe II ; car Cromwell, plus hy* pocrite, fut moins égoïste que Napoléon, qui ne dressait un piédestal à chaque homme et à chaque chose que pour poser son pied sur chaque télé et sur chaque gloire.
Sa pensée fut toutefois un singulier mélange d’égoïsme et de nationalité. La nationalité en fit la grandeur, en cacha l’égoïsme, lui assura toutes les sympathies, et lui donna cette pureté, celte sanction que confère toujours une opinion générale. C’est là le secret de l’inlluence si salutaire de son œuvre. Eu effet, son œuvre ne fut pas funeste en toute chose. Que d’idées morales elle ressuscita dans la pensée publique, dans le s mœurs de tous! Que de nobles créations elle jeta dans le pays ! quelle gloire impérissable elle ré- 1 pandait sur ceux qui s’immolaient non à la gloire d'un homme, mais à la grandeur de la France ! De quelle
puissance fui celte savante classification où chacun trouva un peu au delà de son mérite; puis cette centralisation si complète où chaque cité apportait ses privilèges, son orgueil, ses trésors et sa vie; où chacun abdiquait sa pensée et presque son souffle; où chacun était fort de l’omnipotence d’un seul.
Là est la part d’une nation entière dans l’œuvre d’un homme. C’est la part morale. La part de l’homme, c’est la part politique, ce secret du génie qui comprend les idées morales d’une nation, et qui en dispose en maître, soit pour la couvrir de gloire, soit pour s’en couvrir par elle.
Dans cette part, moins pure, plus personnelle, plus égoïste, a souvent dominé le génie moral encore. Mais d’autres fois, l’esprit d’égoisme, d’aide puissant, devint maître exclusif; et aux moyens si glorieusement et si hautement moraux, se joignirent alors tous ces moyens violents et injustes qui ne pouvaient durer que le temps où ils étaient couverts de l’éclat du génie et des prestiges de la conquête. Ces moyens, celui qui les employa sut les parer quelquefois de toutes ces illusions de la nécessité qui est, aux yeux des peuples, la plus sainte des légitimités : ils amenèrent néanmoins la ruine de l’œuvre personnelle, pour ne laisser debout que l’œuvre nationale, assise sur ses bases impérissables.
En elfet, si, dans celle grande métamorphose où la succession des merveilles ôtait à l’intelligence jusqu’à la réflexion, et au cœur jusqu’à la spontanéité, toutes les sympathies, toutes les puissances morales de la nation furent longtemps acquises au pouvoir ; si personne ne s’avisa de chicaner au maître commun de tous son obéissance, ses convictions, ses respects, son admiration; si nulle place n’était laissée au doute, à l’indilfé-
rence; si deux ou trois penseurs à peine résistèrent à la fascination générale, au nom même des idées les plus fortes et les plus pures; si Carnot et La Fayette, — je cherche le troisième, — furent réduits à cacher au fond de leur conscience cet inviolable sanctuaire, cette glorieuse opposition qui rendit elle- même une éclatante justice à une régénération si glorieuse dans sa part nationale; bientôt il s’opéra entre les deux éléments, l’un plus moral et plus général, l’autre plus politique et plus égoïste, une de ces scissions éclatantes qui attestent, dans le monde, toute la puissance des idées et des principes qu’a donnés aux intelligences celui qui s’en réserve la direction suprême.
En effet, les moyens de celte œuvre si magique, si légitimes qu’ils fussent en grande partie, et qu’ils le parussent à tous, grâce aux illusions que l’homme de génie sut jeter sur tout, ne l’étaient pas suffisamment. Entre lui et la nation il n’y avait pas unité complète : il y avait alliance habilement ménagée, et soumission légitimement justifiée; mais il y avait autorité imposée avec audace, et acceptée sous condition de bénéfice. On le sait, concédé par la terreur, la lassitude et l’ instinct de la dissolution, cet absolutisme si complet que subit la nation, ne fut de sa part qu’un acte de générosité, qu’un prêt national de la nature la plus délicate ; la force de tous, la personne de tous, la parole, le silence de tous, n’étaient livrés à un seul que pour un temps, et qu’à cette condition, qu’il trouverait sa gloire dans celle du pays. Ce temps passé et cette espérance trompée, la concession était nulle; la nation se trouva relevée de son abdication. Alors cdle relira ses pouvoirs moraux, formellement, publiquement , par l’organe de Lamé; et l’omnipotence de l’cgoïsme s’évanouit
Comme un rêve, dus que le pays s’en fut séparé moralement. lin instant elle essaya de sm vivre à la rupture : elle ne put prolonger que son agonie. Un instant elle parvint à faire illusion au pays, surpris de se trouver si peu de sympathie avec ceux qui venaient succéder à l’empire; vaine illusion que dissipa l’égoïsme de l’acte additionnel. Bienlét la chute la plus instructive qui soit dans l’histoire vint compléter l’enseignement des princes qui seraient tentés de confondre les moyens moraux avec les moyens matériels, ou de vouloir suppléer aux uns par les autres.
J’ai un peu insisté sur cet exemple, le plus grand de tous, le plus plein d’instructions pour ceux qui veulent en recueillir. Il prouve, mieux que nul autre, qu’il n’y a suffisance de moyens moraux pour des institutions quelconques, si favorables qu’elles soient ou aux rois ou aux nations, que dans cet accord des mœurs et des lois, qui établit l’unité, la sympathie des tendances politiques et des idées morales. Et c’est surtout aux époques de transition que vont ces leçons, les plus graves de toutes. Il n’y a de salut, dans les temps de crise, que dans l’omnipotence; et il n’y a d’omnipotence que dans l’assentiment de tous à tout.
On le sait bien, cet assentiment n’est possible qu’autant que les idées morales d’une nation sont d’accord avec les tendances politiques d’un gouvernement, ou qu’elles veulent lléchir en sa faveur. Or, en thèse générale, il n’est pas de peuple, si humble qu’il soit, qui consentît, dans des circonstances qui laissent un choix, à se donner de l’ordre politique au prix de ses libertés naturelles et au détriment de sa pensée morale. Il n’en est pas un qui n’aimét mieux attendre quelque chose des bienfaits du temps, que de livrer à ses chefs
des moyens qui leur permissent de l’osservir; qui n’aimât mieux arrêter ses conducteurs pas à pas, débattre avec eux chaque mesure et leur demander compte de chacun de leurs actes, en leur criant sans cesse : Tu n'iras pas plus loin.
C’est là précisément ce que font les institutions libres et les régimes de discussion : ils comptent les pas du pouvoir, ils débattent ses mesures; ils savent qu’ils le gênent, mais ils veulent le gêner pour le contenir. Loin de lui livrer ou de lui laisser prendre aucun des moyens de l’absolutisme, elles les lui disputent avec défiance, et elles aiment mieux ajourner le rétablissement complet des idées morales que de consentir à l’abdication complète des droits politiques. Aussi est-il <les circonstances où ce genre d’institutions semble plus fait pour ébranler que pour affermir les mœurs d’un pays.
En effet, lorsque loin de relever chaque jour un établissement ou un ordre d’idées, de fortifier une série de choses ou une classe de personnes, les débats de chaque jour se signalent par une ruine nouvelle, petite ou grande, par la chute d’un homme éminent on d’un homme vulgaire et par la décadence d’une institution plus ou moins importante; lorsqu’à chacune de ces chutes et de ces décadences s’élèvent des cris de joie d’adversaires prêts à sc partager les dépouilles d’une victime ou à se faire un trophée des lambeaux d’une loi, sans que l’autorité souveraine ait la force d’arrêter ce mouvement de décomposition, ne diraiton pas qu’un pareil ordre de choses rqine la société jusque dans ses fondements?
Mais ce n’est pas là un ordre de choses; ce n’est réellement que la transition à un ordre de choses, ce
n’est qu’une crise. Dans leur état normal, les institutions qui demandent les sympathies morales d’un pays pour les vues politiques d’un gouvernement, sont, au contraire, plus propres que toutes les autres à rétablir, par des lois épurées, les mœurs affaiblies des peuples. Pour être beaucoup plus lente et moins merveilleuse, la régénération morale des nations, par ces mômes institutions qui les soumettent pour un temps à des épreuves si complètes, n’cn est que plus sûre.
Il en est des métamorphoses de la nature morale comme de celles de la nature physique; les unes sont insensibles à force d’être continues, les autres violentes à force d’être brusques; les unes et les autres sont également assujetties à celle dispensation si admirable de la Providence, qui, d’après des lois toutes-puissan* tes, fait jaillir du mal le bien, de l’erreur la vérité, du sein des ténèbres, qui sont la mort de Pâme, la lumière, qui est la santé morale de l’espèce humaine.
Quand donc on institue le régime de la discussion ou du débat continu entre le peuple et ses magistrats suprêmes, on sait ce qu’on fait : on sait qu’on donne la préférence à la régénération lente sur la régénération rapide, aux dissensions nées de la liberté sur l’harmonie qu’enfante la servitude, à l’affaiblissement prolongé des doctrines libres sur le rétablissement immédiat des institutions absolues. Cette préférence n’est pas de l’enthousiasme, c’est un choix.
Le moraliste a donc bien raison de considérer l’état transitoire de nos moyens de gouvernement comme une des causes qui prolongent l’affaiblissement des idées morales ébranlées par une série de révolutions. Mais quand les peuples sont réduits à opter entre le despotisme et la liberté, ils ont raison, eux aussi, de préférer
la conservation Je leurs facultés morales à l’abdication de leurs droits politiques.
Le régime de la libre discussion, loin de manquer de moyens d’influence, pour n’avoir pas ceux de l’absolutisme, en a d’ailleurs qui lui sont propres et qui donnent toute la puissance qu’il lui faut. Il a des moyens plus conformes à la dignité morale de l’homme que nul autre régime; il les a plus purs, plus abondants et plus stables.
Certes, il n’entre pas dans notre plan de parler de ses moyens matériels; il y entre, au contraire, de nous borner aux moyens moraux. Nous dirons néanmoins, puisque les derniers de ces moyens modifient les premiers, que le régime du débat a les uns et les autres sur une échelle différente, et que, s’il est à la fois sincère et habile, ce qui est une obligation pour tous ceux qui veulent réussir, il a les moyens matériels en plus grand nombre et plus facilement, par la raison même que l’offre ou le sacrifice en est toujours subordonné au jeu des moyens moraux.
En effet, ces moyens matériels qui sont indispensables à toute espèce de régime, à celui de la liberté comme à celui du despotisme, la liberté les obtient plus rapidement, plus moralement, et sur une plus grande échelle. On lui prodigue tous les bras dont elle a besoin et tout l’or dont la nation peut se passer. Ces sacrifices, ou ces offres, qui ont souvent le mérite de la spontanéité la plus enthousiaste, prennent, dès qu’ils le veulent, le caractère de l’octroi légal, du contrôle constitutionnel, et lors même qu’ils ne le prennent pas, c’est toujours à prix débattu que sont accordés les forces et les trésors du pays. C’est à cette condition, que, de l’or, on ne se servira que pour assurer tous les
genres d'activité intérieure et satisfaire toutes les exîgences de dignité extérieure; que, des bras, on ne fera usage que pour la liberté au dedans et l’honneur au dehors; qu’on n’emploiera l’or ni pour de scandaleux caprices, ni pour une corruption plus scandaleuse encore; qu’on ne fera servir les bras ni pour de stériles conquêtes sur l’étranger, ni pour d’odieuses usurpations sur le pays.
Or, tout ce contrôle, ce décompte public, celte négociation officiellement ouverte à lu tribune du pays entre le peuple et ses magistrats suprêmes, semble, au premier aspect, semer dans les esprits une foule d’idées de défiance et de suspicion. En effet, ce débat semble exciter, non - seulement quelques-unes des passions les plus dangereuses, telles que le mécontentement au sujet de tout, l’envie et la jalousie à l’occasion de mille dépenses, mais encore toutes ces habitudes de parcimonie et de chicane qui sont pour le peuple les règles fondamentales de l’économie politique, et qui deviennent d’autant plus funestes qu’en passant, du foyer domestique où elles écrasent tant de germes de vertus privées, au foyer de la vie nationale, elles y viennent étouffer les inspirations les plus généreuses et les plus hautes.
Qu’il y ait beaucoup de vérité dans celle objection, je ne le nie point; je l’affirme, au contraire; mais j’ajoute que toutes ces pensées de suspicion sont dominées et sont rectiliées par la vérité des faits; qu’aux révélations qui attestent de grandes faiblesses ou de grands scandales, — car les prévarications sont impossibles, — s’opposent avec éclat toutes ces preuves de sollicitude, d’ordre et d’intelligence, qui sont les plus grandes leçons du pays,
Il ne faut pas le nier, on a vu des choses funestes et des leçons pernicieuses. On a vu ailleurs des gouvernements libres poussés par de funestes nécessités ou des spontanéités héréditaires prodiguer d’abord les trésors coudés à leurs devoirs, puis essayer l’achat du silence ou celui de la parole; on a vu les Walpoles que nous avons nommés, user des moyens matériels pour s’assurer non pas les moyens moraux, mais ces simulacres de moyens moraux qui endorment des peuples tombant de lassitude. Mais, grâce à l’œil de tous, ces excès sont rares dans les annales de la liberté, où l’éloquence mercenaire, loin d’être un moyen de force, a toujours été une source de faiblesse pour le séducteur comme pour la victime.
Les gouvernements libres ont cet avantage parmi tous les autres, non pas que toute faute y soit impossible, cequi ne serait plus d’un ordre de choses purement humain, mais que toute faute y est mise à jour et punie devant tous. Les fautes, loin d’être impossibles, sont nombreuses encore, et puisque nous en sommes à examiner le caractère moral des moyens matériels, nous dirons qu’on a vu aussi, dans des temps de crise, le régime du débat public faire, des bras de la nation, un usage hostile â ce débat, et tourner contre le pays la main de ses enfants. Mais cet abus, couronné de succès dans des jours de lassitude, est encore plus imprudent que coupable aux époques de vive excitation, et rien ne rend plus promptement aux nations jalouses de leurs droits une liberté complète que des attentats aussi insensés. Les baïonnettes sont intelligentes, on le sait, et les balles n’atteignent pas les idées, on le sait aussi. Avant que se meuvent la balle et la baïonnette, il ne suffît pas qu’un ordre soit donné, il faut qu’il y ait
un acte de volonté. Or, la volonté est au service d’une raison et d’une conscience , autres que celles qui donnent l’ordre, la raison et la conscience publiques, qui n’abdiquent que sous bénéfice. Dieu le veut. Ayez cette raison et celte conscience, et vous avez tout.
En effet, tous les inconvénients que présente le régime du débat public, quant aux moyens matériels, sont compensés par l’influence que ce débat exerce sur les idées morales quand il est digne et pur. Mais chacun sent combien, aux époques de crise et de transition, quand les peuples ne sont pas faits à tout cet examen, les discussions et les récriminations qu’amènent le vole et le compte de ces moyens doivent jeter, dons les cœurs et dans les intelligences, de mauvaises pensées et de mauvaises passions; combien elles sont plus propres à continuer l’ébranlement des doctrines sorties de tant de révolutions, qu’à les affermir.
Quant aux moyens moraux, les régimes de liberté ont à leur disposition des ressources plus grandes et plus sûres que ceux du despotisme ; ils sont des influences qui agissent plus rapidement et plus profondément sur les idées, et qui donnent plus de force aux chefs d’un peuple libre que n’en donnent au pouvoir absolu tous les ressorts qu’il peut faire jouer.
Quels sont ces moyens moraux?
C’est d’abord la pensée d’union de tous, ce sont ensuite les affections de sympathie de tous, c’est-à-dire que c’est l’homme avec tout ce qu’il est, et toute la nation avec tout ce qu’elle a; car, dans la situation normale, ce régime, c’est la nation tout entière se gouvernant elle-même et s’offrant à elle-même tout entière; ayant par conséquent pour la même chose tous
les mêmes battements de cœur, dans toutes les classes dont elle se compose.
Mais, me dira-t-on, vous vous faites là une idéalité pour vous en faire un argument?
Je ne sais si j’ai besoin de répondre à cette objection, mais il me semble que je raisonne assez souvent dans l’hypothèse des faiblesses de l’humanité, pour avoir le droit de raisonner quelquefois dans celle de ses forces. Et sur quoi se fonderait-on s’il n’était pas possible d’admettre que ce qui doit être, est au moins dans les situations normales, je ne dis pas dans les situations idéales, qui sont quelque chose encore, puisqu’on doit au moins pouvoir y rapporter les autres?
Quant aux situations normales, si rares qu’elles soient, elles sont possibles.
Or, on le voit, dans les conditions normales, le régime de liberté a l’omnipotence des moyens moraux, et il n’est personne qui ne conçoive la portée de celte omnipotence, alors que tous veulent la même chose, avec la même énergie, avec le même dévouement.
Nous venons de définir les moyens moraux en théorie, dans les termes les plus généraux, comme la pensée et les affections de tous, c’est-à-dire les plus puissantes choses qui soieut dans une nation, lorsqu’elle les donne avec tout l’enthousiasme de la raison et de la conscience. A la pratique, tous ces moyens se révèlent, non pas dans les faits seulement, mais dans toutes les institutions où se révèlent la pensée et le sentiment.
Le régime libre, c’est la parole donnée, aux élus de la nation, à la tribune, et à tous les citoyens, dans la presse.
Ces deux puissances, que les temps modernes ont installées dans le monde; que, dans l’antiquité, les na-
tions les plus éclairées ont à peine entrevues, et qui, depuis trois siècles qu’elles fonctionnent, ont pu suffi-» saniment annoncer qu’elles renouvelleront les formes de toutes choses, y compris celles de la religion, toute assise qu’elle est sur une révélation divine, — ces puissances, disons-nous, l’absolutisme peut les avoir comme la liberté; mais il les a sans leur magie la plus irrésistible, sans leur influence la plus précieuse. Ce sont pour lui de simples instruments, qu’à son choix il peut rendre vils, mais qu’il ne peut rendre glorieux, qu’au risque d’abdiquer son pouvoir.
Ces puissances, qui ont l’avenir du monde et qui ont ce qu’il y a de plus avancé dans le présent, sont celles de toutes qui exercent le plus d'action sur les idées morales engagées dans la politique; mais si rien n’approche de leur influence salutaire aux époques normales, et si les moyens qu elles apportent aux institutions suffisent à toutes les nécessités, il n’en est pas de môme aux époques de crise. Les moyens qu’elles apportent ne sont suffisants qu’aulant qu’ils sont purs et complets. Dirigés avec l’intelligence de tous les besoins du temps, cl dans l’accord de toutes les forces de la nation, vers le grand but de l’époque, ces deux organes des idées morales engagées dans le débat public sont les régulateurs, sinon les souverains du jour. Mais d’autres fois, affaiblis par la division des partis et livrés à l’anarchie des systèmes, en présence de nécessités impérieuses, loin de suffire à leur mission, ils entretiennent eux-mêmes l’affaiblissement des idées qu’ils sont appelés à raffermir.
Or, telle est notre situation, que la Tribune et la Presse, dans leurs rapports avec les idées morales du jour, sont elles-mêmes des moyens insuffisants, et que,
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dans les circonstances de crise et de transition où nous sommes encore, et où nous sommes parce que nous aimons mieux procéder avec toutes les lenteurs du choix qu’avec tous les empressements de la soumission, elles concourent, en veillant à la conservation intacte des libertés politiques, à entretenir l'affaiblissement des idées morales, qui est le caractère de l’époque, qui n’est pas leur œuvre, que leur mission principale n’est pas de faire cesser, puisqu’elles ne sont ni l’école ni l’Église, et dont elles ne sauraient se préoccuper exclusivement qu’autant qu’elles abdiqueraient une partie de leur mandat le plus impérieux et le plus direct.
Ce fait est d’une telle importance, qu’il mérite des développements spéciaux et pour la Tribune et pour la Presse, développements qu’il est peut-être difficile de donner, mais qu’il est impossible de ne pas risquer avec courage ; où l’on ne peut que faillir, mais où, tout en faillissant, on peut être utile.
Examinons d’abord le principal des organes politiques dans ses rapports avec les idées morales, la Tribune.
Quel caractère présente-t-elle sous le point de vue qui nous occupe? Quelle est l’influence qu’elle exerce sur l’état des idées morales ?