‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 32 sur 44 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Slxitroe cause : IVtat transitoire de la Presse.

Dans certaines régions, c’est une opinion vulgaire et une des opinions favorites de l’époque, que, de toutes les influences qui agissent sur les idées morales, celle qui les affaiblit le plus, c’est la Presse.

Si la Presse pouvait consentir à réfuter une accusation par une fin de non-recevoir, elle se bornerait à renvoyer ce reproche à tout le monde, et à dire que, simple écho, elle n’est pas l’institutrice, elle n’est que l’expression de la société; que s’il y a chez elle une action qui affaiblisse les mœurs, c’est que cette action se trouve dans la société elle-même, dans ce qu’elle a fait et dans ce qu’elle a voulu depuis cinquante ans; dans ce qu’elle veut et dans ce qu’elle fait encore; dans tout ce qui domine ses vœux du jour et ses pensées d’avenir.

Mais ce n’est pas dans une sphère aussi étroite, dans un cercle aussi vicieux, que la Presse peut accepter la question du rôle qu’elle joue. Son influence est à la fois si grande et si variée, sa mission vient de si haut et sa parole va si loin, elle le sait, qu’elle ambitionne un tout autre rang que celui d’un simple écho.

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Nous avons déjà dit ce qu’il faut penser du mot qui fait de la littérature l’expression de la société. Aussi, pour nous, la vérité sur l’influence morale do la Presse se trouve élevée dans une région tout autre que celle qui lui est assignée daus l’opinion commune.

Où se trouve la vérité sur cette question?

Dans les situations normales, c’est la tribune officielle qui est la plus grande puissance politique du pays; cette tribune, c’est sa pensée la plus pure, sa parole la plus fidèle et la plus nationale. Dans celte situation, la Presse, cette rivale et cette compagne inséparable de la Tribune, toujours en lutte avec elle, s’efforce en vain de lui ravir le sceptre de l’opinion; elle ne saurait ni l’éclipser ni la détrôner, si bien est reconnue la légitimité de l’organe officiel du pays. 11 n’en est pas de même dans les situations transitoires, où rien n’est convenu, rien n’est fixé ; où tout est discussion, et où l’empire est à la discussion la plus libre. , Dans ces situations, la Presse enlève souvent à la tribune sa prépondérance légitime ; elle la dispute avec d’autant plus d’éclat qu elle agit plus constamment, qu’elle met plus d’ardeur dans sa pensée, plus d’impétuosité dans son langage, des formes plus variées et plus populaires dans ses moyens de communication.

La Presse est appelée quelquefois, comme la Tribune, la parole du pays, la pensée du pays. Elle ne l’est pas plus que la Tribune. Elle n’est qu’une de ses paroles, qu’une de ses pensées, une des plus libres, sans doute, et une des plus sincères, mais aussi une des plus capricieuses, une des plus fugitives. Dans tous les cas, c’est celle de toutes qui a le plus de pouvoir sur les autres. En clfet, elle les contrôle, les censure et les redresse chaque jour avec une autorité qui est conles-

tée, sans doute, mais qui est subie, qui est redoutée; qui n’est pas une dictature, mais qui est une magistrature d’autant plus imposante qu’elle est toujours sans appel, puisque toujours elle a le moyen de se constituer juge de tout appel. Mais elle est si peu la pensée complète, la parole entière de la société, de toutes ses classes et de toutes ses nuances, que, ni en politique, ni en religion, ni dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans l’administration intérieure, ni dans les négociations extérieures, elle ne peut tenir lieu d’une parole plus spéciale, plus officielle, plus efficace, plus directe que la sienne. Elle ne donne sur tout que la pensée accessible, non pas à tous, mais à une sorte de moyenne parmi les intelligences un peu exercées.

Loin d’être la parole tout entière du pays, la Presse, quoiqu’une de ses paroles les plus franches, en est, au contraire et forcément, une des plus incomplètes. Elle en est même volontairement une des plus tronquées, puisque d’elle-même elle renonce à la manifestation d’une part considérable de sa pensée, nous l’avons vu au chapitre des idées réservées.

Si la Presse était réellement, comme on le pense d’ordinaire, l’expression la plus complète de la société, son rôle, déjà si grave, serait écrasant pour la faiblesse humaine. Elle serait un écho d’autant plus redoutable, qu’elle répéterait plus haut, devant plus de citoyens, devant plus de nations, des choses plus sérieuses et plus délicates. Elle serait cette transparence de la pensée qui est la condition des esprits célestes, mais qui, heureusement pour la fragilité de tous, n’est pas celle des esprits terrestres; elle serait cette vérité absolue que ne comportent ni notre condition politique, ni notre condition morale, vu que, dans cette mani-

festation où apparaîtraient toutes choses, les bonnes ne corrigeraient pas toujours les mauvaises.

Mais la Presse n’est pas l’écho, n’est pas l’expression de la société. Elle n’est pas une image, elle est une chose propre. Elle est, sur les affaires et les pensées d’un peuple, non pas ce qu’elle veut, mais ce que peut être une parole sincère, une parole libre et spontanée; une parole humaine toutefois, incomplète, et faillible comme toute autre.

Loin de se condamner à n’être qu’un faible écho, ou qu’une pâle copie, en un mot que la forme morte d’une chose pleine de vie, la Presse est avant tout quelque chose en elle-même. Elle est une parole et une pensée pleine de vie, et elle a, comme toute autre parole, comme toute autre pensée, comme celle de la Tribune, comme celle de la Chaire, l’ambition et le devoir de faire ce que ne fait nulle autre. Son ambition la plus grande, c’est d’être, non pas la voix qui répète une parole, mais l’idée qui en inspire une. A l’entendre, elle est la lumière du temps, le flambeau qui l’éclaire, la leçon qui l’enseigne et la critique qui apprécie toute question, toute affaire et toute institution sociale. Exprimer la pensée qui est déjà dans le sein de la société, qui la travaille et qui la caractérise, c’est quelque chose à ses yeux ; mais, selon elle, c’est là sa tâche la plus vulgaire. Sa mission la plus glorieuse, au contraire, c’est ou de former cette pensée, ou de la modifier, ou delà régler, pour tout régler par elle.

Voilà la mission véritable de la Presse; voilà du moins la partie la plus élevée de sa mission, la partie qu’elle en aime le plus.

Et aux époques de calme, comme aux époques de

crise, celle mission est incontestablement celle qu’elle remplit le mieux et le plus constamment. Mais cette mission est difficile dans tous les temps. Elle l’est, d’abord, parce qu’au fond et dans cette idéalité qui est l'ambition de la Presse, une pareille lâche est au-dessus de l’humanité, et que celui qui fait la pensée des peuples s’est réservé à lui seul de la faire éclore, de la faire grandir, d’en régler le jeu et l’influence, d’en guider toute la destinée.

Elle est difficile, ensuite, parce que la Presse ne saurait éclairer ce qui est par ce qui doit être qu’au moyen d’une pensée plus haute que celle qui domine, que celle qui a la clef du sanctuaire. Or, il n’est pas aisé de mieux voir que le pilote assis au gouvernail la route qu’il convient de tenir, soit par le calme, soit par les tempêtes.

Elle est difficile, enfin, parce que le rôle de la Presse est d’être en avant de tous, et de se tenir néanmoins assez près de tous pour que chacun puisse profiter de ses lumières, de ses conseils et de ses encouragements, comme de scs censures et de sa critique. En efl'et, l’enseignement, c’est sa vie, et la polémique, c’est le battement de son cœur. Cela est si vrai, que l’absence de la lutte est la mort delà fraction la plus vitale do la Presse, de la presse militante, et un état de langueur pour toutes ses divisions, les plus graves comme les plus frivoles.

Mais comment une institution dont la mission est si haute, si sublime, — et la Presse est non-seulement une institution parmi nous, c’est l’institution par excellence, — comment une institution dont le but est si grave, et qui est, pour ainsi dire, le sacerdoce du -patriotisme, peut-elle être considérée comme une des

causes qui entretiennent l'affaiblissement des idées morales?

En toute chose, les difficultés sont en raison de la grandeur d’une mission. La Presse doit, par consé* quent, en rencontrer d’immenses dans sa carrière. Elle peut faillir par un excès de zèle comme par un excès de réserve; son ardeur et sa franchise peuvent dépasser ses lumières ou celles du pays; sa prudence peut rester en arrière de ses devoirs et trahir les vérités les plus saintes. Or, si cette parole publique, si grave et si délicate, chargée d’intérêts si élevés et d’un rôle si pénible, au lieu d’être éclairée, ou de s’éclairer par tout ce qui l’entoure, se trouve obscurcie par ce qui l’influence, ou s’égare elle-même ; si, du rôle d’une discussion impartiale, qui est la première de ses obligations, elle est jetée par les malheurs du temps, ou se jette par ses propres fautes, dans celui d’une discussion partiale, qui n’est le rôle de personne; si elle abandonne, même la discussion partiale, pour s'attacher à la critique systématique, qui égare tout le ménde; si elle délaisse jusqu’au rôle do la critique systématique, qui n’est plus qu’une parodie de sa mission habituelle, pour passer à celui d’une polémique passionnée, qui né convient dans aucun pays civilisé, et qui n’est plus que l’état sauvage mis à la portée de la civilisation ; si elle se plaît enflu, exclusivement, dans ces hostilités qui faussent toutes les affections et toutes les idées ; si elle abdique le sceptre du commandement pour manier le glaive du combat, elle cesse d’être la lumière du pays et se place en dehors du mouvement général des esprits. Alors, désavouée par la raison et la consciences publiques, elle se fait d’abord enthousiaste, puis fanatique. Dans son enthousiasme, elle n’est qu’austère

et dure; dans son fanatisme, elle se fait intolérante; dans son intolérance, cruelle, impitoyable. Et jamais le grand mot de Sieyès : « Ils veulent être libres et ne savent pas être justes! » ne s’est mieux appliqué qu’à ceux qui, demandant à tous une liberté si complète, se jettent eux-mêmes dans celle intolérance et dans ce fanatisme où ils ne sont plus justes pour personne.

Maintenant est-il besoin de dire quel péril résulte de ces égarements pour les idées morales du pays?

A l’état normal de la société, ces excès n’ont rien d’inquiétant pour personne. Alors les luttes de la polémique la plus ardente ont leur charme pour les intelligences, leur utilité pour les nations, et leur gloire pour les combattants.

En effet, pour le progrès des questions sociales et le développement des libertés politiques, rien de plus précieux que la polémique. A la chaleur de ses rayons, les questions s’éclaircissent et se fécondent, les institutions se fortifient et mûrissent, les mœurs s’affermissent et préparent le pays à tous les genres de conquêtes. Car les intelligences qui mènent les autres, passant de l’étude des principes à la déduction des conséquences, envisagent les doctrines de l’humanité et les destinées des peuples sous toutes leurs formes et sous toutes leurs phases. Elles disposent les nations à vouloir tontes celles que veut la loi qui les domine; que pourraient ne pas vouloir, que veulent rarement ceux qui les gouvernent; qu’il n’est pas dans leur mission de provoquer, mais qu’il est de leur devoir d’admettre.

Dans les situations normales, il ne résulte donc du rôle de la Presse que des avantages. De ses combats il jaillit des lumières, des progrès et des conquêtes chères à tous ceux qui veulent le règne de la loi suprême.

Toutefois, même dans les situations les plus régulières de la société, le nombre des intelligences capables de suivre cette polémique fécondante est borné. Il est très-petit auprès de celui des esprits vulgaires qui s’en traduisent les formules au gré de leurs instincts les plus grossiers. La Presse, lors même qu’elle serait parfaite et pure jusqu’à l’idéalité, aurait donc ses inconvénients comme toute institution humaine, comme la Tribune, comme la Chaire, comme tout ce qui a la parole, comme tout ce qui émet des pensées dans un pays. Elle aurait, d’abord, celui d’entretenir les esprits supérieurs dans un état d’investigation qui transporte aisément, de la région des pratiques utiles, dans celle de la contemplation abstraite; puis, celui de laisser les esprits inférieurs dans une sphère d’ignorance et de ténèbres qui d’ordinaire les livre aux influences les plus égoïstes.

Or, si tels sont les inconvénients inévitables de la Presse, même dans les situations les plus régulières, comment n’en aurait-elle pas de plus graves dans ces situations anormales qui sont toujours transitoires, sans doute, mais où tout est agité, où tout est en péril de tomber de sa base, d’être arraché à son sol; où tout souffre et aspire au calme, au repos, à cette guérison que la paix seule donne aux maladies de l’àme?

Dans ces situations si délicates, où tout est encore en question, où tout a besoin de se rasseoir, où les raisons demandent des enseignements fermes et les consciences des doctrines nettes, où la fluctuation des idées louche au scepticisme, le scepticisme à l’égoïsme, l’égoïsme au matérialisme, — dans ces situations, disons-nous, — le corps social ressemble à ces malades

qu’un remède violent peut rendre à la vie, mais qu'un autre remède violent livre à la mort.

En effet, la dissolution n’est que le matérialisme social amené au terme de sa maturité, et éclatant sur la télé des nations, en forme d’une négation et d’une indifférence universelle. Or, dans cette situation, on le conçoit, il suffit d'une grande erreur pour amener une grande catastrophe.

On n’objectera pas, que ce serait là une catastrophe purement politique, et qu’à ce titre elle serait étrangère à nos méditations. D’abord, les catastrophes politiques sont toujours amenées par des catastrophes morales, ou suivies de catastrophes de ce genre. Ensuite, on voit bien, que celles qui sortiraient d’un matérialisme enfanté par le scepticisme entraîneraient dans leur chute la fortune morale du pays. Or, la Presse ne saurait ni renoncer à cette critique et à cette polémique qui jettent si facilement dans le scepticisme les intelligences affaiblies par le malheur des temps, ni laisser en dehors d a ses discussions les idées morales, qui sont la base des doctrines sociales. Elle a, au contraire, le plus grand intérêt à les engager dans ces débats, car c’est par elles et c’est en leur nom qu’elle parle avec le plus d’autorité et de puissance. Les idées morales se trouvent donc impliquées forcément par la Presse dans les guerres sociales, dans les discussions politiques; et ainsi la science des principes éternels, la morale, subit toutes les fluctuations de la science des institutions les plus transitoires, la politique. La Presse aurait beau vouloir qu’il en fût autrement, cela est dans la nature et dans la force des choses.

Et maintenant examinons dans quelle situation se

Digiti;

trouve la Presse, relativement aux théories sociales.

Dans l’état ordinaire d’un peuple libre, elle se partage entre deux systèmes, celui des institutions telles qu’elles sont et du gouvernement tel qu’il est, et un système d’opposition. Dans les temps de crise, au contraire, loin de se borner à défendre un système contre un autre, elle se partage entre plusieurs.

Or c’est là, pour les époques de transition, un premier mal. Car, que deux doctrines se posent en face l’une de l’autre, bien armées, bien résolues de combattre, leur lutte, loin d’ôtre un péril, d’ordinaire fortifie davantage celle des deux qui sait le mieux démontrer, qu’en répondant à plus d’intérêts, elle mérite plus de sympathies. Dans tous les cas, il y a dogme et foi de part et d’autre, et ce n’est pas une négation qui s’oppose à une négation ; ce ne sont pas cent formes de scepticisme en lutte avec cent formes de probabilisme. Lorsque, au contraire, il y a diversité de systèmes, guerre de tous contre tous, il y a danger pour chacun. Dans une telle lutte, il n’y a que des combats sans fruit. En effet, de ces combats naît le partage des esprits entre toutes sortes de doctrines ; de ce partage, l'indifférence pour toutes; de l’indifférence, le découragement de l’intelligence; du découragement de l’intelligence, l’abdication morale. Or, l’abdication morale d’un peuple, si tacite et si déguisée qu’elle soit, est le plus affligeant de tous les spectacles et la plus humiliante de toutes les décadences qu’offre l’histoire de l’humanité.

La grande erreur où l'on tombe communément, en parlant de la Presse, c’est de ne l’envisager que sous les deux laces sous lesquelles il est le plus aisé de la combattre ou de la glorifier, celle de sa plus pure idéalité, et celle de ses plus grands égarements. Mais l’ap-

précier ainsi, c’est être en deçà ou au delà du vrai. La Presse n’est jamais idéale et elle tombe rarement, elle ne tombe jamais aussi bas qu’il est possible de tomber. D’ordinaire elle offre ce mélange de choses, les unes bonnes, les autres mauvaises, d’autres encore douteuses, qui est la commune condition de toutes les œuvres de l’homme. Raisonner dans l’hypothèse de son idéalité, c’est se jouer de la plus grande des institutions delà société moderne ; et argumenter dans celle de son abaissement, c’est, de gaieté de cœur, calomnier le salut de tous. Car, dans un État libre, il n’est personne qui ne soit dans le cas d’avoir recours aux lumières et à la justice de la Presse; et ceux qui lui ont fait le plus de mal sont d’ordinaire ceux-là même qui songent le plus à capter sa bienveillance ou à fléchir ses rigueurs.

La vérité est que, loin d’être au-dessus ou au-dessous de tout, elle offre, dans ses théories, les doctrines les plus nettes des divers partis, et dans ses pratiques, les mœurs de tout le monde. A toutes les époques, tout en rappelant sans cesse, à tous, les principes les plus purs, tout en invoquant sans cesse l’avenir ou le passé, et tout en planant au-dessus de la plupart des faiblesses du jour, tant qu’il s’agit de doctrines, elle subit l’influence de ceux-là même sur lesquels sa mission est d’exercer l’action la plus sévère, dès qu’il s’agit de mœurs. Sous ce seul rapport, elle est l’image de la société. Encore ne l’cst-elle que de cette fraction de la société qui, par ses lumières et son rang, représente les intérêts moraux cl politiques de toutes.

Cela étant, elle est bien autre, dans son influence sur les idées morales, aux époques de crise et de transition qu’aux époques de régularité et de stabilité. En effet, au lieu d’être parfaite et pure jusqu’à l’idéalité, ce

qu’elle n’a jamais eu la prétention d’être, elle est nécessairement, dans la situation où nous sommes, divisée, fractionnée et mobile comme la Tribune.

Toutefois, sa mobilité et son fractionnement présentent d’autres caractères et exercent sur la fortune morale du pays une influence différente.

Qu’est-elle parmi nous ? et quelle est son influence sur les idées morales ?

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