‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 33 sur 44 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Suite.

Si, ce qui ne laisse pas de doute, la Presse prend ellemême sa part aux maladies du siècle, tout en les combattant, elle participe nécessairement à toutes ces incertitudes de doctrine, à tout ce fractionnement des partis et à toute cette mobilité d’opinion qui dominent tout dans le pays, la tribune, l’enseignement. Elle est donc liée à tout cet état de choses que la polémique, dans sa modération, appelle l’anarchie des esprits, et que, dans ses rigueurs, elle qualifie d’infidélité des consciences. Or, comme il est dans le rôle de la Presse et dans sa nature, d’être en avant de tout en toute chose, elle est aussi en avant de tout sous ces divers rapports. Elle éprouve donc, à un degré plus haut que le reste, celte inconstance qui semble ne plus prendre conseil que de sa liberté, ne plus suivre d’autre boussole que la plus faillible de toutes, l’inspiration du moment, inspiration qui peut être un principe, mais qui peut n’être qu’une opinion, et qui, au lieu d’être la sagesse du pays, est quelquefois le caprice d’un homme, et d’autres fois l’intérêt d’un parti.

La Presse, en marchant ainsi, peut encore tenir une

voie, sinon sûre, du moins exemple de périls pour ellemême et pour la nation. Mais celte marche, si elle est, sera un de ces hasards qui sont trop rares pour qu’on doive y compter; et ceux qui s’abandonneraient à des guides aussi faillibles, sur une mer aussi orageuse que la politique militante, courraient assurément risque d’aborder à deux ports où ils se perdraient infailliblement, au moment même où ils croiraient à leur salut. Ces deux ports se nomment, en politique, l’un, la Versatilité, l’autre, V Apostasie.

Pour parler de la Presse, quand on en fait partie d’une façon quelconque, avec l’élévation qu’exige la matière et la franchise que demande l’intérêt de tous, et dont la Presse, plus mal jugée que tout ce qu’on juge chaque jour, a plus besoin que toute autre chose, il faut d’abord sortir de la portion militante de celte institution, la presse politique. Il faut mieux faire. Il faut sortir du pays et du siècle môme qui dominent la pensée, pour chercher ailleurs les principes et les exemples les plus propres à éclaircir la question, principes et exemples qui auront cet avantage qu’on ne saurait nier, c’est qu’ils ne blesseront ni les hommes ni la vérité, et qu’ils offriront des conséquences telles qu’il y aura instruction pour tous ceux qui en cherchent, et vérité pour ceux-là même qui n’en cherchent pas.

Eh bien,qu’a-t-on vu, relativement à l’influence de la Presse sur les idées morales, aux époques de crise et de transition, dans cette contrée à la fois si rapprochée de nous, par sa position et ses institutions, et si éloignée, par ses mœurs et par ses destinées?

Dans cette contrée qui a la gloire d'avoir souvent éclairé toutes les autres par ses doctrines, et le malheur de les avoir scandalisées quelquefois par ses exemples;

dans celle contrée dont il faut sans cesse étudier l’histoire, mais sans cesse aussi distinguer avec une justice impartiale, Iesacles,des paroles; dans celte contrée qu’il est de noire gloire d’avoir toujours suivie et quelquefois précédée, et qu’il est de notre dignité de ne jamais imiter dans ce qu’elle condamne elle-même, la Presse n’a cessé, depuis prés de deux siècles, d’être la haute puissance morale de la nation, pour toutes les affaires du dedans. Son histoireoflredoncde grandes leçonsà tout le monde.

En effet, là, on a vu constamment la presse morale et philosophique professer une noble indépendance, offrir un enseignement à tel point fort et pur, que les Ferguson, les Smith et les Stewart sont devenus les modèles des moralistes de toutes les nations, et qu’ils ont acquis une autorité égale dans toutes les classes de la société, grâce à cette élévation avec laquelle, l’œil fixé sur les doctrines politiques de leur pays, ils ont toujours su planer, pour les questions de mœurs, au-dessus des passions qui troublent tant de regards.

Là, on a vu constamment aussi la presse religieuse marcher de pair avec la presse philosophique, et fournir aux principes de la loi naturelle toute la sanction de la révélation divine. Seulement, aux temps de crise, celle fraction de la Presse a trop souvent touché à la politique, a trop fréquemment mêlé et confondu sa bannière avec celle de la doctrine régnante ou de la doctrine déchue, et est intervenue dans les affaires du monde avec une chaleur et des entraînements que n’avouait pas sa véritable mission.

Enfin, ce qui s’est vu plus constamment encore, c’est que la presse politique, et surtout la presse militante, plutôt que de s’attacher aux principes, au vœu du pays et à la cause du progrès, s’est aliénée, soit au pouvoir.

soit à l’opposition ; qu’elle a toujours appartenu, soit à un parti, soit à un intérêt, soit à un homme; en un mot, que jamais elle n’a élc à sa mission véritable, à sa mission pure et idéale, à sa mission telle qu’elle la concevait et la définissait elle- même, toutes les fois qu’il lui arrivait de la définir.

Voilà ce que la Presse d’Angleterre est depuis près de deux siècles, dans des situations diverses, plus ou moins semblables à la nôtre.

Qu’en devons -nous conclure relativement à l’influence qu’elle a exercée sur les idées morales?

Celte influence est marquée, plus nettement que toute autre, dans Hiisloire du pays qui nous occupe.

En effet, chacun sait qu’il a fallu, de la part de la religion, un immense déploiement d’institutions et de moyens d’action pour sauver les mœurs du pays; que, sans ce déploiement, elles périssaient, anéanties par la corruption des consciences et celle des esprits; que la fraction asservie ou engagée de la presse politique, volontairement aliénée ou habilement séduite, a été l’une des plus grandes plaies de la nation, et que c’est à peine si la presse politique un peu libre et un peu morale a secondé, à certaines époques, l’action de la presse religieuse et de la presse philosophique.

Plusieurs fractions de celles-ci ont à leur tour ébranlé l’élude des mœurs et des doctrines sociales.

Certes voilà des faits éclatants et de tristes exemples. Mais somines-nous dans une situation générale assez analogue à celle de l’Angleterre, pour que nous devions espérer les uns et redouter les autres?

Ou ne saurait comparer définitivement un étal de choses qui débute à une condition permaneule; mais, s’il est permis de tirer des inductions de ce qui se

passe parmi nous depuis un demi-siècle de luttes et de métamorphoses, nous devons reconnaître ces deux choses, c’est que, sous un rapport, notre condition est pire, si elle est meilleure sous d’autres.

Elle est meilleure; je m’empresse de le proclamer.

D’abord, la mission de la Presse est mieux comprise, et plus austère; car elle est plus surveillée aujourd'hui, grâce au progrès général de l'Europe, qu’elle ne l’était au déclin du dix-septième siècle et depuis cette grande ère d’émancipation sociale.

Ensuite, elle est soumise, en France, aux règles d’une tutelle publique, sinon plus élevée, du moins plus prude, d’une raison générale qui ne perd jamais son empire. Elle est d’ailleurs assujettie à celle d’un langage qui commande toutes les réserves du bon goût et tout le respect de ces convenances, qui sont, parmi nous, des lois sacrées.

Enfin, quoiqu’on ne doive rien conclure de positif d’une série de faits qui ne remontent pas à plus do cinquante ans, il est pourtant vrai de dire que, parmi nous, la presse libre, encore qu’elle n’ait pas pris tout le développement qu’elle a reçu chez nos devanciers, les Anglais et les Américains, a déjà contracté néanmoins des habitudes de gravité et de dignité plus précises que celles qui dominent ailleurs. Ni en morale, ni en politique, ni en religion, elle n’a franchi les limites avec la même impétuosité; et si elle a toujours eu la même hardiesse, elle ne s’est jamais rendue coupable de la même excentricité. En un mot, elle est restée plus constamment dans les doctrines de la raison et de la conscience générale.

Mais, sous un autre rapport, nous sommes dans une situation pire que celle où l’Angleterre s’est trouvée

aux époques de crise et de transition. Pour tonies les luttes que la morale a soutenues, dans ce pays, contre la corruption de la politique, elle a été secondée par la puissance la plus entière de la religion. En effet, la religion, dans cette lutte si grave et si glorieuse pour elle, non-seulement a conservé tout son ascendant, mais, grâce à ses ell'orts, à sa parole si savante, à ses institutions si multipliées, elle a reconquis, sur les intelligences, un empire que lui disputaient ensemble les libres penseurs en matière de doctrine sociale, les philosophes et les sceptiques en matière do doctrine morale.

Telle sera sans doute aussi, dans le cours des âges, la destinée de l’influence religieuse sur nos institutions et sur nos mœurs. Mais en ces jours, cet auxiliaire, sans faire défaut, est faible au combat; et chacun sait ce qu’est devenu ce gouvernement des âmes si complet que la religion exerçait autrefois sur les croyances et les habitudes de nos pères, sur les lois et les affaires du pays. Aussi, depuis l’origine de la nouvelle ère qui nous occupe, la presse religieuse n’a-t-elle pu rendre aux idées morales les mêmes services qu’ailleurs.

La presse profane a été elle-même peu féconde sous ce rapport. Toutefois, si elle a présenté moins d'apologies, c’est aussi qu’il s’était produit moins d’attaques; et, dans notre littérature des cinquante dernières années, rien n’approche de l’audace que l’Angleterre a montrée en ces matières, à ses époques de crise.

A en juger par la comparaison de celle période si courte de notre histoire avec la période beaucoup plus longue de celle d’Angleterre, des destinées plus régulières seraient acquises à la Presse de notre pays.

Mais, nous l’avons dit, toute conclusion tirée de telles prémisses est frappée d’incertitude. Ce qui est bien po-

silif, c’est que, parmi nous pas plus qu’en Angleterre, la Presse n’a jamais offert de périls sérieux pour les idées sociales ; qu’au contraire, tous ses excès, commis au nom de la liberté, ont profité soit à l’ordre, soit au despotisme. Et que cela n’étonne personne. Il ne saurait en être autrement dans une situation où l’empire des intérêts matériels, cette omnipotence sensualiste du corps social, vient toujours au secours des idées politiques ébranlées par les débats. >

Mais il n’en est pas de même des idées morales. Quand les idées morales sont affaiblies par la discussion, qui est-ce qui vient à leur secours?

Sont-ce les intérêts religieux? Est-ce l’omnipotence spiritualiste du corps social ?

Mais qu’est aujourd’hui celle omnipotence ? Que pourrait-elle, si même elle était debout, contre la toutepuissance du sensualisme, qui, loin de s’alarmer de l’altération des idées morales, commence d'ordinaire par s’en applaudir pour soi, et ne feint de la redouter qu’au moment où elle semble donner, aux autres aussi, cette même liberté d'action et cette même licence de principes dont il avait voulu se faire un privilège?

A la vérité, la Presse elle-même appartient à une sorte de spiritualisme, et rien n’est plus antipathique à sa nature, qui est de vivre d'idées et de transiger rarement, que ce sensualisme qui transige sans cesse, et qui prétend tout écraser du poids de ce matérialisme qui l’écrase. Aussi, d’ordinaire, loin de s’allier avec lui, la Presse, qui le sait hostile pour elle, est pour lui d’une hostilité qui, pour être plus salutaire, n’aurait besoin que d’être plus constante. Au fond, elle l’est peu. La Presse a ses intérêts matériels aussi ; et, obligée de vivre, non pas de sa pensée, mais du produit de sa ligne,

elle pense, elle parle ou se tait quelquefois pour lui complaire. Elle va souvent jusqu’à le servir. Alors, elle qui vit d’idées, qui vit de spiritualisme, qui n’est rien que par la conscience et la raison, professe ses sympathies pour les intérêts matériels, et s’en préoccupe avec d’autant plus de ferveur qu’elle a moins de mission pour une œuvre aussi étrange. Et à celte œuvre, si étrange qu’elle soit, une partie considérable de la presse savante ou grave se livre avec persévérance et dévouement. La presse quotidienne, à son tour, offre chaque jour, pour les intérêts les plus vulgaires, les dernières et les plus productives de ses colonnes et quelques-unes de ses lignes les plus chaleureuses. Il y a plus. Ceux qui d’ordinaire la jugent avec tant de rigueur lorsqu’elle reste dans sa mission véritable, et qu’elle s’attache exclusivement à la discussion des intérêts moraux et politiques, ne négligent rien pour l’entraîner dans ces voies qu’elle dédaigne au fond de son âme, et lui prodiguent d’autant plus de caresses qu’elle déroge davantage à sa fierté.

Ainsi les doctrines morales se trouvent trahies par celle même des puissances modernes dont l’action est encore la plus incontestée.

C’est là un mal réel. Cependant la Presse subit des influences plus fâcheuses que celles des intérêts matériels, qu’elle peut à juste titre protéger, en les subordonnant aux intérêts supérieurs. Elle en subit qui la dénaturent davantage, et qui constituent dans son jeu un mal analogue à oelui que nous avons signalé dans le jeu de la tribune. Elle subit l’absence de ces doctrines qui ne laissent de doute à personne; de ces convictions qui ont, dans chaque classe, de fortes majorités, et qui sont, pour la nation, des bannières

glorieuses. Dans la Presse aussi donc éclatent le fractionnement et la mobilité des opinions. Plus libres qu’à la tribune, ils y prennent même des phases plus diverses, et se révèlent d’une manière plus grave, en ce que c’est d’ordinaire, non pas un homme ou un discours, mais toute une association, une œuvre complète, une publication régulière et permanente qui se métamorphosent. Aussi le fractionnement et la mobilité de la Presse entretiennent-ils peut-être plus puissamment, aux époques de crise, la fluctuation des intelligences et l’incertitude des cœurs.

Que se voit-il à ces époques, dans les destinées de la Presse?

Au milieu d’une société formée des ruines de plusieurs régimes, il se trouve toujours plus de capacités en expectative que n’en peut accueillir la chose publique, et plus de débris de grandeurs déchues que n’en peuvent satisfaire ses faveurs. Or, abandonnées à elles-mêmes, ces supériorités ou ces prétentions sont conduites naturellement à prendre position ailleurs que dans les cadres de l’État; à tirer parti de leurs talents, à rendre utiles leurs conseils, et à déployer leur dévouement sur un autre théâtre que celui qu’ils ont quitté ou qui les a délaissées. Elles cherchent nécessairement ce théâtre; et leur tribune de prédilection nécessairement aussi, c’est celle qui est la plus vaste : c’est la Presse dans une de ses grandes fractions. Dans leur étal d’abandon, la Presse offre d’autant plus d’attraits qu’elle est plus ouvertement le moyen qui conduit à tout. Car, dans leur pensée, ce premier échelon qui mène si loin, franchi avec bonheur, leur permettra de franchir tous les autres avec gloire. Ils ne sauraient en douter.

D’ordinaire, ces conseillers spontanés des nations se distinguent, dans la carrière de la pensée morale et politique, comme se distinguent les candidats de toutes les carrières, en deux grandes catégories. L’une est composée de ceux qui ont une mission réelle; l’autre, de ceux qui se trompent eux-mêmes sur la nature de leur vocation. Les premiers se font, dans celte noble lice de l’éloquence écrite et de l’enseignement imprimé, les maîtres spirituels de leurs contemporains et les précepteurs inspirés de la postérité. Les autres n’ayant ni mission sincère, ni constance véritable, ni lumières suffisantes, ne cherchent dans la Presse que la politique; dans la politique, que la guerre des partis; dans la guerre des partis, que le butin des vainqueurs. Ils ne s’attachent qu’à celle des fractions de la Presse que nous appelons militante; et dans cette sphère toute spéciale, ils ne demandent que le chemin le plus court.

Les uns sont donc les grands maîtres de l’art, les autres les simples ouvriers du jour.

Les maîtres, comme tout ce qui est élevé, comme tout ce qui est autorité et gouvernement, remplissent avec gravité une mission grave, et gouvernent l’empire des idées comme on gouverne tout empire. Et certes le leur exige toute l’énergie, toute la prudence et toute la modération que demande tout autre. Car ils commandent un navire qui vogue sur une mer orageuse, et qui court des périls jusque dans le calme.

Les ouvriers du jour ont un autre rôle, et leur but justifie des vues et des tendances différentes. Ils ne sont pas }e gouvernement de la Presse ; ils sont l’opposition dans la Presse; et, suivant la fraction à laquelle ils appartiennent, ils sont, pour le pays, l’opposition de l’opposition, Ils font opposition à leurs maîtres; et, dans

le jeu de ce gouvernement des idées, se répète, sôus une autre forme, tout ce que le jeu du gouvernement de l’État offre de plus pénible. Que de dissidences jaillissent de la diversité des intérêts, que de débats naissent de ces dissidences, que de négociations et que de transactions exigent ces débats! Et si fermes ou si purs que soient ceux qui gouvernent, ceux qui ne gouvernent pas savent toujours envahir leur pensée. S’ils ne parviennent jamais à la corrompre, ils parviennent souvent à la dominer, ou à faire triompher la leur. Qu’ils soient de bonne foi, personne n’a le droit de le nier ; mais rien n’est de meilleure foi que la passion, et rien n’est pourtant plus sophiste qu’elle. Qu’ils soient d’ordinaire les victimes de leur esprit plutôt que de leur cœur, on ne saurait le contester; et l’on doit comprendre aussi que, dans cette exaltation où jette tantôt la méditation solitaire des théories sociales, tantôt la vue des maux qui affligent l’humanité, les esprits généreux s’attribuent sincèrement la mission d'opérer la réforme sociale. On doit comprendre qu’ils l’entreprennent avec toute l’énergie que demande une œuvre aussi difficile, et qu’avec l’énergie, qui est une vertu, ils confondent l’audace, qui n’en est une qu’au service d’une raison élevée. Mais leurs erreurs ne sont-elles pas d’autant plus déplorables qu’elles trompent des esprits plus sincères?

Il est vrai, je le sais, que tous ces penseurs sans avenir et tous ces apôtres sans mission n’exercent pas d’action sur les affaires; ce qu’ils avouent eux-mêmes, puisqu’ils en font un grief à tous. 11 est très-vrai qu’ils avoueraient encore, s’ils étaient plus sincères ou plus savants sur leur compte, que leur mission, ils l’échangeraient sans regret contre une autre, et que leur sys-

tème du jour ne serait pas leur système du lendemain, si des révolutions plus complètes ou des restaurations plus fructueuses venaient donner à leur ambition une direction plus positive, un but plus réel. Il est très-vrai qu’ils ne se flattent pas dejamais obtenir l’état de choses que sans cesse ils sollicitent, ne pouvant solliciter autre chose; et que toute celte démonstration si victorieuse des torts de tout le monde est complètement inoflensive pour l’ordre des idées politiques, ordre fortement assis sur des intérêts matériels qui n’ont que trop de puissance, et qui s’opposent nonseulement à toutes les agitations qu’on tente et à tous les nivellements qu’on rêve, mais encore au légitime empire qui est échu aux choses morales. Mais autant ces ébranlements systématiques des institutions sont inoffensifs dans l’ordre des idées politiques, autant ils font de mal dans l’ordre des idées morales engagées dans la politique. Des nuages qu’on sème dans les imaginations il nait souvent des tempêtes dans les cœurs; et les germes de doute ou de défiance qu’on répand dans le sein du peuple, soit sur les institutions, soit sur les doctrines sociales, y dégénèrent toujours, et deviennent des germes de corruption morale. Je le proclame sincèrement : c’est d’ordinaire l’altération des idées morales dans les hautes classes de la société qui enfante la mauvaise politique; mais trop souvent aussi c’est la mauvaise politique, semée dans les basses classes, qui y jette l’altération des idées morales. Toutefois, faire des faiblesses ou des égarements qui sont le fait de quelques-uns un grief général, et reprocher à la Presse entière des excès qu’elle blâme elle -même, qu’elle juge avec plus de rigueur que ses adversaires, ce serait commettre à son égard une erreur d’autant

plus dénuée de sens que ces lâches disparaissent davantage sous les flots de lumière qu’elle verse dans les âmes. En effet, pour constater toute l’influence qu’elle exerce partout où elle a sa liberté entière, et où, par l’éclat du talent, par les richesses de la science, par la gravité et la plénitude de ses paroles, elle est la souveraineté morale d’Un pays, il faudrait énumérer ce qu’il y a de plus grand et de plus glorieux dans les destinées des derniers temps.

On ne saurait néanmoins le nier, à côté de ces deux catégories d’écrivains, dont les uns, ceux que nous avons appelés les maîtres de l’art, représentent le principe de l’union et de la stabilité; les autres, ceux que nous avons nommés les ouvriers du jour, le fractionnement et la mobilité, il est une autre catégorie encore qui se compose de ceux-là mêmes auxquels on ne saurait contester la plus haute autorité, et qui, par l’action qu’exercent sur les mœurs de l’époque, soit leurs leçons, soit leurs destinées, méritent une attention spéciale. En effet, que se passe-t-il de plus?

On le sait, la destinée de l’homme de génie est pénible. Rarement elle est belle au début, et cela est heureux pour l’humanité et heureux pour lui-même; car le malheur fait grandir tout ce qui est grand et beau en soi. Aussi, qui dit homme éminent dit homme méconnu d’abord, longtemps aux prises avec ceux qu’il doit commander, et qui ne se décident à le reconnaître qu’à la condition d’en être vaincus. On se laisse subjuguer par son ascendant; on ne va pas à la rencontre de son empire.

Or, ces talents, d’abord écrasés ou laissés dans la foule; ces ambitions légitimes que des ambitions vulgaires rejettent d’ordinaire sur l’arrière - plan tant

qu’elles peuvent, et que repoussent quelquefois les gardes même qui veillent aux barrières du Louvre, mais qui sentent d’autant plus vivement la mission que leur a donnée la nature, qu’on la conteste avec plus d’injustice, cherchent, en dehors des carrières générales ou des emplois publics que la société refuse à leur mérite, une sphère d’activité qui leur permette de déployer ce que la nature, prodigue pour elles, ce que l’étude, fructueuse aussi, leur a donné de force et de supériorité. Dans un siècle où l'homme le plus éminent n’est rien, si ce n’est par la pensée; où la pensée ne vaut que ce que vaut la parole; où la paille la plus puissante de toutes est celle qui parait tous les jours, elles trouvent, dans la Presse, la tribune, la pi mtion, les honneurs et la gloire qui leur sont promis par le génie. La Presse, qui est un pouvoir, elle aussi, et qui a besoin de nobles services et de grands dévouements, elle aussi, ne rejette pas sur l’arrière-plan, ne repousse pas de ses degrés ceux qui lui apportent l’éclat et l’autorité. Nonseulement elle les accueille, mais elle lesappelle. Elle ne les accueillerait ni ne les appellerait, que la Presse serait à ces hommes. Ils la créeraient, si elle n’existait pas; et ils la créeraient redoutable dès sou début, puisqu’ils portent en eux ce qui la fait redouter. A plus forte raison, ils la font grande et belle là où ils la trouvent dans des conditions de force et d’indépendance.

Ils en font, d’abord, la maîtresse d’un peuple.

Ils en font, ensuite, la terreur de ses adversaires les plus orgueilleux. Et c’est un bonheur pour les nations qui vivent d’idées, qui vivent de grandeur morale, que des hommes éminents se constituent ainsi les conseillers spontanés des empires. C’est un bonheur pour le progrès et la liberté, que ni les earrièrès vulgaires, dont

plusieurs catégories offrent tant de séductions, ni l’État, dont les emplois ont tant de magie, n’absorbent dans leurs cadres tous ces hommes éminents, car leur autorité et leurs lumières demandent, pour se développer complètement, l’indépendance la plus entière. Dans celte indépendance est une des conditions nécessaires de leur grandeur ; et aux époques normales des sociétés, il n’est rien de plus fortuné pour elles que ces grandes existences vouées à la méditation indépendante, à la pensée libre, à la parole pure, à la critique sévère. Là est la garantie d’une marche noble et franche, d’un progrès aussi élevé que rapide.

Mais il se fait enfin, de la Presse, un autre usage.

En effet, qu’arrive -t- il naturellement, forcément, dans des temps de transition, où l’abnégation de soi est rare, et dans le sein d’un peuple où il n’y a que les positions tranchées qui soient puissantes?

On prend des positions qui ne sont pas celles de l’abnégation seulement, et qui sont tranchées; des positions hostiles pour ce qui vous a été hostile ; des positions d’où l’on bal eq brèche, avec toute l’énergie d’une âme encore plus passionnée pour ses intérêts que pour ceux du pays, d’abord, tout ce qui mérite des colères, puis, ce qui, dans une autre disposition d’esprit, mériterait des conseils; enfin, ce qui obtiendrait même, soit des éloges, soit une légitime indulgence, si le point de vue était plus net.

Dans la position que prend un combattant de la Presse, il est d’ordinaire d’autant plus fort qu’il s’élève plus haut, et d’autant plus éloquent que son langage est plus absolu. Et il arrive naturellement, quand on aspire au sceptre, dans l’empire des idées, qu’on s’élève à l’idéalité. Alors on applique les exigences de

cette idéalité, avec la critique la plus sévère, à tout ce qui est, à tout ce qui se fait et à tous ceux qui le font. On n’est indulgent pour rien, juste pour personne; on est, au contraire, par suite du système qu’on s’est fait, et qu’on s’est fait de bonne foi, injuste, impitoyable pour tout ce qui n’est pas conforme à ce système et pour tous ceux qui le repoussent. Et dans ces voies de condamnation générale, rien de ce qui est ne demeure à l’abri des foudres qu’on lance sur toutes les têtes : hommes et choses, affaires et institutions, mœurs et lois, tout est frappé. Tout serait brisé, anéanti, si l’arme qui frappe était plus puissante encore.

Il arrive autre chose. Dans des jours où le dévouement à l’idée pure est, dans le monde politique, un martyre stérile; où la plus haute noblesse de l’âme laisse ou jette dans la plus grande pauvreté, on fait de la Presse ce qu’on fait de toute chose. De ceux qui la constituent, les uns sont menés forcément, les autres se laissent aller naturellement à la constituer à leur bénéfice. Les uns songent à eux, les autres aux leurs. Il en est qui, dominés par toutes ces préoccupations de parti dont le cœur et la raison aiment à se faire les complices, par toutes ces puissances de l’esprit de corps qui régnent jusque dans les catégories les plus honorables de la société, se persuadent sincèrement qu’il n’est de salut que par eux. Dans celte persuasion, on s’exalte tous les devoirs; et, dans cette exaltation, on repousse, de partout, ceux qui ne concourent pas au but qu’on veut atteindre. Et dans tout cela il n’y a rien qui ne soit bien simple, qui n’arrive de soi-même, bien naturellement. Il n’est aucune de nos institutions qui ne prenne, avec tous les caractères do grandeur, une riche part de faiblesses humaines. L’armée, la uiagis-

tratiire, le sacerdoce, l’enseignement, tout eé qü’il y a de plus pur, de mieux réglé par soi ou par la loi, offre toujours, à côté de ses vertus les plus éminentes; quelques-unes de ces imperfections et de ees irrégularités qui attestent l’indestructible puissance du point de vue personnel, aberrations qui choquent tout le mondes mais que tout le monde traite avec indulgence.

11 en est ainsi, il en doit être ainsi de la Presse ellemême. Que lui arrive-t-il?

D’ordinaire la leçon et la critique de tous, source de lumières et de conseils pour les faibles et pour les forts, la Presse, la plus noble des missions devient quelquefois unesimpleaffaire, un commerce. Et elle le devient entre les mains les plus pures. D’ailleurs pour beaucoup de branches d’instruction , la Presse fait un commerce qui n’offre aucune espèce de pétil ni de décadence. Les trésors de la science et de la littérature peuvent, au contraire, s’échanger contre d’autres trésors de la manière la plus sublime. Mais, à cùlé de ces transactions légitimes, il se fait, dans la Presse, un autre genre d’affaires et une autre espèce de commercequiesl funeste aux idées morales. On le comprend. Quand il se fornie des coteries littéraires qui faussent, à leur profit, toutes les notions du beau, le goût et la critique s’en affligent avec raison. Lorsqu’il se fait des coteries politiques qui laussent, à leur profit, les notions du bien, la morale s’en afflige avec plus de raison encore; car ces intrigues pervertissent celle de nos institutions qui a la surveillance de toutes les autres. Par ces entreprises, la Presse, qui est le plus grand enseignement des pays libres, qui est leur enseignement moral comme leur enseignement politique, s’abaisse, du rang d’une mission générale et d’un sacerdoce auguste, à celui d’une

simple industrie, d’une spéculation mercantile d’autant plus indigne qu’elle s’attache à un objet plus sublime.

Et voyez, par les faits que nous offrent ceux des pays dont la Presse a une histoire, combien cette spéculation est funeste ; quelles excitations elle porte avec elle, quand elle réussit; à quelles décadences et à quelles chutes elle aboutit, quand elle est mauvaise!

Quand elle réussit, elle donne au talent la richesse, à la richesse la chaire curule, à la chaire curule le pouvoir. Et tout cela peut se faire, sans nul doute, dans les voies les plus pures et les plus légitimes. Tout cela offre, à la vérité, aux yeux de ceux qui voudraient n’accorder de privilèges qu’à la naissance et à la fortune, l'inconvénient d’une grande excitation. Rien n’est pourtant plus -directement dans les desseins de la Providence que celle excitation même, qui mène tous les genres de supériorité au rang qu’elles ont mission de prendre dans la société, en vertu des lois éternelles du monde. Personne n’est donc en droit de s’afïliger de ces succès.

Mais lorsqu’au contraire la spéculation est mauvaise, et qu’elle devient une industrie désastreuse, elle jette dans un mécontentement profond. Le mécontentement irrite les esprits, et les précipite dans mille égarements. Il les remplit de douleur, quand ils out de la noblesse; et, dans la douleur, s’assombrissent toutes les pensées, et s’altèrent toutes les affections sociales. On le sait, l’infortune brise ceux qui manquent d’énergie , et renverse dans la poussière ceux qu’elle a brisés. Alors c’est une décadence profonde qui envahit la raison et le cœur; et souvent, dans cette décadence, il ne reste que deux voies de salut, l’une et l’autre également déplorables, voies de perdition l’une et l’autre;

car l’une aliène la parole, l’autre aliène jusqu’au silence. Et quels scandales l’une et l’autre versent dans la pensée de tous ceux qu’ont éclairés, qu’ont édifiés, peut-être, la leçon et le dévouement qui avaient précédé celte chute!

La Presse tonne avec puissance et avec éloquence contre ce fractionnement et cette mobilité de la Tribune qui offrent des conversions que la morale désavoue et des changements de drapeau que la politique flétrit. La Presse, à son tour, tombe souvent, aux époques de transition, dans les mêmes fautes qu’elle reproche à la Tribune avec le plus de colère. Que de fois on a vu, dans nos années de crise, s’élever des tribunes d’abord décorées des bannières de la plus noble indépendance, ouvertes quelque temps aux plus généreux défenseurs des droits et des devoirs de tous, converties plus ou moins brusquement, et avec plus ou moins d’habileté, d’abord, en tribunes neutres, bientôt, en tribunes hostiles pour les principes qu’elles avaient professées les premières, impatientes du drapeau qui avait protégé leur origine, et combattant avec fanatisme ce qu’elles avaient défendu avec enthousiasme, en attendant que, de ce fanatisme sans conviction, elles retournassent à une religion politique sans principes.

On se plaît à dire quelquefois que les idées politiques, agitées ainsi, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, par les mêmes hommes ou les mêmes associations, loin de s’ébranler, s’épurent et s’affermissent davantage.

II n’est rien au monde qui s’affermisse entre des mains faibles, qui s’épure entre des mains impures. Et il n’est rien au monde qui fasse, aux principes de la morale publique, plus de mal que la faiblesse et J’im-

pureté de ces apôtres sans mission. Je dis plus. S’il était vrai que les idées morales d’un peuple déjà éprouvé par tant de scandales pussent assister encore impunément au spectacle de tant de hontes, de tant de démentis donnés aux leçons les plus graves et aux protestations les plus véhémentes, ses idées assurément différeraient beaucoup de nature et de caractère de celles de toutes les autres nations du monde. Car partout ailleurs, l’abandon des convictions, de la part de ceux qui mènent les âmes, conduit celles-ci à l’abandon des principes. Or, partout l’absence de convictions et l’absence de principes est un état de choses qui ravage les mœurs, qui perd les sociétés.

Cependant ces conclusions ne peuvent s’appliquer qu’à une fraction minime de la Presse, ou plutôt qu’à certains phénomènes que présente de temps à autre cette fraction si minime, et qu’elle-même ne présente que par voie d’exception. Dès lors, ces phénomènes, si graves qu’ils soient, ne doivent-ils pas exercer une influence d’autant moins sensible qu’ils sont plus rares?

11 est hors de doute qu’ils sont très-rares, et que, s’ils étaient fréquents, s’ils étaient continus, ils n’attesteraient plus un simple affaiblissement dans les idées morales : ils en attesteraient la ruine. Ils sont graves néanmoins aux yeux du moraliste, et ils le sont en rai- „ son même de la mission de la Presse. En effet, ils sont le scandale au sanctuaire, et, si rares qu’ils soient, ils entretiennent d’une manière fâcheuse l’altération que tant d’orages ont jetée dans les idées de tout le monde.

Mais, si les idées morales du peuple sont affaiblies, d’un côté, par la mobilité et le fractionnement d’une portion de la Presse, sont -elles protégées du moins avec une suffisante efficacité par l'union et la con-

stance d’une autre portion, celle qui ne varie pas suivant la fortune du jour?

Dans les temps de critique et d’injustice, on accorde à peu d’hommes les honneurs de la persévérance; et à n’en croire qu’une de ces opinions exagérées qui sont les thèses favorites du jour, c’est à peine s’il est parmi nous des voix pures et des paroles qui n’aient pas failli.

On peut affirmer, au contraire, qu’il n’est pas de Presse au monde qui pût offrir une instruction plus éclatante à la fois et plus régulière, plus riche et plus populaire que la nôtre, soit qu’on examine la presse périodique, soit qu’on considère la presse ordinaire.

On doit ajouter que, malgré quelques-unes de ces fluctuations qui sont amenées par la force des choses, et de ces rnodificaiions qu’impose le progrès du temps, la plupart des organes de la presse militante présentent, dans les principes qu’ils soutiennent, une constance dont peuvent s’enorgueillir, à juste titre, ceux dont elle est l’œuvre et la gloire, et que la presse non militante, la presse savante surtout, a puissamment concouru, dans les débats les plus orageux, au maintien de tous les principes qui forment la base de la morale publique.

Toutefois, le bien que l’une sème à tous les instants du jour, et que l’autre ne cesse de répandre, empêchet-il le mal de jouer son rôle et d’exercer son influence? On le sait, il n’est pas de soins qui suffisent pour raffermir l’arbrisseau dont les branches, sans cesse agitées par la tempête, ébranlent sans cesse les racines dans tous les sens. Il n’est pas de suc nourricier qui puisse fortifier les rameaux d’une plante qui se dessèche par les racines.

Or telle est la condition d'un peuple longtemps tour-

roenté par les orages, et que chaque jour encore d’autres orages viennent agiter avec une violence toujours nouvelle.

Mais serait-il juste, quand on reconnaîtrait que le fractionnement et la mobilité de la Presse entretiennent l’affaiblissement des idées morales, de s’en faire un argument contre la Presse elle-même?

Personne ne peut en concevoir la pensée, pas plus qu’on ne peut concevoir celle de s’élever, pour la même cause, contre la Tribune. D’abord, nous l’avons dit, aux époques de transition, ces deux institutions peuvent entretenir l’affaiblissement des idées morales du jour, sans qu’on soit autorisé d’en rien conclure contre leur influence aux époques normales.

Ensuite, ni la Presse ni la Tribune n’ont pour mission directe le rétablissement des idées morales; c’est à l’enseignement, c’est aux études de mœurs qu’appartient cette mission spéciale.

Où en sont les études morales?

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