‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Des études morales. — Du privilège et des distinctions qu'elles établissent.

II est pour les idées morales des situations ordinaires et des situations extraordinaires.

Les premières, ce sont celles où toutes les idées utiles à l’homme, aux peuples, à l’humanité, se trouvent, pour chaque degré de civilisation, spontanément, sans qu’on les cherche; où les uns les reçoivent si naturellement des autres, et où tous les tiennent dans une mesure si bien proportionnée aux besoins, qu’entre la mission de chacun et les instructions nécessaires il règne une harmonie parfaite.

Là chacun sait ce qui lui convient, sans que nul n’ait à faire d’efforts pour se procurer sa science.

Ces situations sont rares. 11 en est d’autres plus pénibles, et qui néanmoins tentent davantage l’esprit de l’homme. Ce sont celles où il faut des idées, non plus pour l’individu, mais pour la société ; où l’on ne peut pas se borner aux instructions communes, aux leçons de qui vient en donner ; où les notions de morale s’élèvent au rang de théories sociales. Dans ces positions, on cherche tout ce que l’humanité possède et a possédé de lumières ; l’on consulte tous les âges, tous

les codes, tous les oracles; l’on voudrait pénétrer du regard jusque dans la nature do Dieu comme dans celle de l’âme, dans les desseins de la Providence comme dans les émotions de la conscience. C’est à peine si toutes les inductions de l’intelligence suffisent à notre ardeur de connaître , car nous voudrions savoir toutes les énigmes de l’origine, du caractère, de l’autorité et de la sanction de la loi morale. Alors l’homme médite avec une sorte d’exaltation sur les principes et sur les conséquences de cette loi du monde. Il compare tous les systèmes et toutes les théories qu’elle a fait naître depuis que l’humanité a des théories et des systèmes. 11 pèse avec une sorte d’anxiété tous les rapports que les idées morales ont eus avec celles do la religion et de la politique. 11 calcule toute l’influence qu’elles ont exercée sur elles, ou subie de leur part, au milieu des plus graves destinées des peuples.

Ces deux sortes de situations ne constituent ni deux espèces d'humanité, ni deux espèces de morale; mais elles forment deux classes d’hommos, et amènent des différences profondes dans leurs idées, dans leurs obligations.

Les questions qui agitent l’intelligence dans les situations extraordinaires ne s’éclaircissent qu’à force de longues recherches , de hautes méditations. Ces travaux spéciaux se nomment études morales.

Ces éludes ne sont pas arbitraires toutefois; elles ne viennent pas du libre choix de l’espèce humaine. Elles sont, au contraire, inhérentes à sa nature et commandées à ses facultés par la loi de leur développement. Mais elles ne sont pas obligatoires pour tous, par la raison qu elles ne sont pas indispensables à tous. Fai-

tes par tous, elles procureraient à la masse de l’humanité des idées qui s’étendraient bien au delà de ce qu’il lui est nécessaire ou même utile de savoir pour remplir ses devoirs. Mais, à chaque degré de civilisation, il se trouve, dans le sein de chaque peuple, des hommes appelés impérieusement, désignés par la puissance qui les a faits et qui les pousse à leur tâche, pour accomplir cette mission qui est dans l’intérêt de tous, et qui demande avant tout l’abnégation de soi.

En effet, pour qu’elle soit accomplie avec pureté, il faut que ceux qui s’y livrent songent à peine à euxmêmes; qu’ils s’occupent du passé et de l'avenir plutôt que du présent; qu’ils s’enquièrent du ciel encore plus que de la terre, et qu’ils ne demandent de salaire à personne. Ils honorent, ils illustrent les nations, ils ennoblissent l’humanité. Leurs travaux, c’est la civilisation ; c’en est la règle et c’en est la sauvegarde. Mais ces travaux accomplis, dans chaque siècle, par les plus sages des hommes, par les plus grands bienfaiteurs de l’humanité, ne procurent d’ordinaire l’honneur et la gloire qu’au nom, qu’à la mémoire de ceux qui s’en chargent. Ils n’en jouissent pas eux-mêmes. Pour que leur œuvre soit reconnue dans tout son éclat, il faut que leur personne ait cessé d’être, qu’elle ait disparu avec tout ce qui la rattachait à la faiblesse commune.

Ces travaux varient selon les temps. Dominés tantôt par la religion, tantôt par la politique. Us sont accomplis, ici par des philosophes, là par des prêtres, ailleurs par des législateurs et des rois. Ils sont partout un privilège, et confèrent toujours à ceux qui en sont investis une autorité qui, pour n’être entière qu’après leur mort ou leur exil, n’en est pas moins la plus haute qui soit dans le monde.

El plus il y a de progrès dans ces éludes, plus elles assurent l’empire à ceux qui les cultivent, car plus les idées prennent d’ascendant sur les intelligences.

En effet, dans le monde moderne comme dans le monde ancien, les études morales constituent un domaine à part, réservé, fécond, plein des plus glorieuses faveurs des nations. La classe de la société qui les possède tient en elles un privilège. Dans les âges de progrès comme dans les siècles de barbarie, la classe lettrée est la classe supérieure. Dans l’état normal, l’empire des peuples est à la science comme le gouvernement de l’individu est à la raison. L’ordre contraire est le désordre. Le désordre dans la vie individuelle n’est pas autre chose que la révolte des passions contre la raison ; l’anarchie dans la vie sociale n’est pas autre chose que l’insurrection des ténèbres contre la lumière.

Mais la science qui confère le droit à l’empire, ce ne sont pas quelques théories bonnes ou mauvaises; ce ne sont pas quelques utopies bien ou mal improvisées. Ce sont encore moins quelques rêves ambitieux ou quelques antipathies haineuses. La science, c’est d’abord la connaissance du vrai. Mais le vrai n'est lui-même que l’une des faces de la question; l’autre, c’est le bien. Le parfait, c’est donc la connaissance du vrai au service du bien. Voilà la science qui constitue un privilège, une autorité. En vouloir une autre pour l’humanité, la croire utile ou même possible, la poursuivre ou la rechercher, c’est rêver un crime et une folie.

La vraie science a toujours été un pouvoir, une autorité. Elle le sera toujours. Elle l’est chez les mandarins de la Chine comme elle l’a été chez les philosophes de la Grèce. Je dis plus. Elle est un privilège, et elle constitue une caste jusque chez les nations qui

n’onl ni castes ni privilèges, avec cette différence, qui n’est pas une exagération, qui n’est qu’une vérité un peu étrange, c’est que, chez les nations régies par les lois les plus libérales et les plus pures, ello exerce un empire plus universel, confère de plus grands pouvoirs et donne une plus grande autorité que chez celles-là même qui inscrivent la caste et lo privilège dans leurs codes barbares. Qu’on regarde la France!

Cela veut-il dire que toute science doit conduire à tout pouvoir? Cette conséquence serait absurde, et il ne peut venir à l’esprit do personne d’imaginer qu’il suffit de certaines notions sur une chose pour obtenir lo gouvernement de toutes les autres. Dans la règle, c’est, au contraire , la supériorité dans chaque catégorie qui y donne droit à l’empire. C’est donc le plus grand politique qui est le juge et la lumière suprême dans les affaires d’état, et c’est le plus sage moraliste qui est le guide et le flambeau dans les questions de mœurs. Il n’y a que cela de vrai, que cela de sensé. Mais cela seul constitue un privilège, si c’en est un dans les empires où régnent les lois les plus avancées que comporte l’humanité, si c’est un privilège, dis-je, que de posséder les idées qui dominent, la règle de toutes les relations, la lumière de toutes les affaires, le secret de toutes les destinées publiques.

A ceux qui possèdent ce privilège, appartient si naturellement la direction des destinées, des affaires et des relations des peuples, qu’il faut tout un système de violences ou de ruses pour le leur disputer. Or, il y a non pas injustice seulement, mais péril à vouloir la lutte; et tous les efforts, tous les succès mômes dont ces efforts sont couronnés quelquefois, finissent d’ordinaire par échouer contre la loi suprême.

C’est là un fait général, un de ces faits que proclament et la raison et l’histoire. Et tout le monde le comprend. Tout le monde le reconnaît en principe; personne n’oserait le contester un instant. 11 y a des exceptions. Mais nul n’est en droit de s’en étonner, et ceux qui s’en affligent le plus savent eux-mêmes que rien n’est parfait, n’est absolu dans le monde. Les exceptions n’y changent pas les règles. Les montagnes et les vallées, qui semblent démentir la sphéricité du globe, ne modifient que bien légèrement la forme de nos hémisphères; elles n’en altèrent pas le contour. Il en est ainsi de tous les principes. Ils subsistent, malgré tous les faits qui constituent des exceptions, et il n’est pas de volonté humaine qui puisse empêcher que la supérioté des études ne donne la supériorité des lumières, ni que celte supériorité ne soit le plus légitime des empires.

Elle est le seul qui soit légitime. Il n’est donc pas de puissance au monde capable d’empêcher ceux qui méditent les lois divines et humaines, qui les appliquent aux affaires, qui les discutent dans l’intérêt de l’humanité, d’acquérir une part d’idées sociales auxquelles n’arrivent pas les autres. Or, ces idées constituent un domaine spécial, un véritable monopole, et ceux qui le possèdent forment évidemment une classe privilégiée, une classe moralement et intellectuellement supérieure à celles qui sont privées de cet avantage.

Mais tout privilège ne forme-t-il pas une caste gouvernante, et toute aristocratie n’amène-t-elle pas, dans la loi politique, une de ces inégalités qui enfantent d’autant plus impérieusement les révolutions qu’elles sont plus opposées à la loi naturelle?

Le privilège ne peut se nier, et il est certain qu’il fonde une classe, qu’il constitue une aristocratie. Mais

appeler caste cette classe qui est si nombreuse et qui est si peu exclusive, qui ne se distingue que par ses lumières et qu’en vertu de son travail, serait chose d’autant plus illégitime, qu’à l’encontre des castes de l’antiquité ou de celles de la barbarie, elle se recrute dans toute la nation. Aussi, loin d’avoir pour base l’inégalité des conditions matérielles, la noblesse du corps, elle repose sur l’égalité des conditions morales, la noblesse de l’âme.

Sans doute celte classe d’élite constitue une aristocratie véritable. Elle est même plus forte et plus indestructible qu’aucune autre. Mais c’est une aristocratie intellectuelle et morale; mais c’est une aristocratie, non pas légitime seulement , c’est une aristocratie nécessaire, indispensable. Sa suprématie est d’autant moins contraire à la loi naturelle, que c’est la loi naturelle qui la veut, qui la fait, qui s’obstine, au nom de la Providence et à la gloire de l’humanité, à la produire partout, et qui, loin de provoquer des révolutions contre elle, en provoque pour elle. Elle en fait partout où il est besoin.

Ce fait si grave, si plein de leçons, n’est encore avoué que du bout des lèvres. 11 est contesté au fond du cœur. On nie que la supériorité du talent constitue des titres à la direction des affaires. Le monde social, partout encore, est assis sur d’autres bases. Il maintient ou regrette des aristocraties tout autres que celles qui sont établies par la supériorité morale de l’homme. Il soutient, on le sait, ou un système purement historique, ou un système purement matériel. Je ne combats ni l’un ni l’autre. Dieu les combat tous deux. Ce que je fais, c’est d’insister sur le système moral, le système naturel.

J’ajoute que, du jour où les études morales, suffisamment appréciées, reconnues dans leurs droits et dans leurs privilèges, auront créé cette aristocratie qui est dans la nature des choses et dans la puissance des esprits, cetle aristocratie qui est le dessein suprême de la Providence, qui est sa plus pure image et sa plus sainte milice dans le monde ; du jour où cette aristocratie aura le pouvoir qui lui appartient, les révolutions sociales seront devenues des orages inutiles. C’est dire qu’elles seront devenues impossibles.

En effet, les révolutions légitimes, les révolutions naturelles, celles qu’on n’a pas faites, celles qui se sont faites elles-mêmes, ont toujours été l’œuvre de cetle loi morale qui pousse à son propre avènement, à l’empire de cette aristocratie qui est la loi de Dieu, et à l’anéantissement de toute autre loi, de tout autre empire. Et telle est l’obstination de cette œuvre providentielle, qu’elle ne peut cesser qu’avec son cours accompli. Elle ne cessera qu’avec le jour où toute autre aristocratie aura, non pas disparu , — car, encore une fois, rien n’est absolu dans les affaires des hommes, — mais où toute autre aura compris qu’elle doit se réfugier dans le principe de la seule aristocratie légitime.

11 ne sera donc pas besoin, pour que celle-ci vienne au pouvoir, que toute autre périsse. Il suffira que toute autre s’efface, qu’elle se transforme, qu’elle se déguise. Il suffira qu’elle reconnaisse la loi suprême et qu’elle s'abaisse sous son pavillon. 11 suffira qu’elle mette ses torts de prédilection à l’abri de la raison éternelle. Sous le règne du principe même, l’humanité saura toujours faire une large part aux exceptions que réclament sa faiblesse, sa vanité, son ignorance et ses vices.

Voilà dans quel sens les études morales constituent une aristocratie et une classe à part.

Celte classe, disions-nous, est nombreuse. Elle ne se borne pas à ceux qui cultivent le plus glorieusement le domaine des idées morales. Au contraire, tous ceux qui prennent part à cette culture, qui savent s’en approprier le fruit, ont une part quelconque à ses avantages. Ils y ont souvent la plus grande part, celle que donnent l’habileté naturelle et le rang social, l’assurance et le savoir-faire qui les accompagnent toujours. Si, dans le sein des nations civilisées, tous sont admissibles à cette classe privilégiée sans que tous y parviennent, il en est d'autres où presque tous y sont admis réellement. Mais dans la règle et dans quelque état que ce soit, si libéral, si démocratique, si ombrageux qu’on le conçoive de tout pouvoir, il y n des gouvernants, il y a des prêtres, des magistrats, un corps enseignant, des législateurs, des philosophes, des moralistes; il y a des gens de loi, des écrivains, des gens de goût et de loisir, qui sont en possession d’une part d’idées et d’études morales auxquelles les autres fractions de la société demeurent étrangères, et qui constituent une classe à part. En effet, ils forment une classe lettrée en possession d’avantages qui établissent en leur faveur un véritable privilège. C’est un privilège intellectuel et moral qui ne leur confère pas nécessairement un privilège social, mais qui les investit d’un titre plus haut et plus inviolable : il leur donne un droit naturel qui leur assure le gouvernement des esprits.

Pour faire cesser cet état de choses, non-seulement il faudrait renverser, avec les principes, les institutions de la loi religieuse et de la loi politique, il faudrait en-

core entrer contre la loi naturelle dans un système de violences impossibles. Un système de ce genre n’a ja> mais été conçu par l'humanité livrée môme aux plus folles extravagances. Cela se conçoit. La distinction que donne la supériorité des lumières est l’œuvre môme de la nature. C’est la nature qui distribue les rôles, elle qui donne les facultés, elle qui veut qu’à chaque travail reviennent son fruit et sa récompense.

D’ailleurs, rien n’est plus légitime que cet ordre de choses. Si la classe supérieure se livre à des études spéciales qui la conduisent à des lumières supérieures, est-ce elle seule, n’est-ce pas la société tout entière qui jouit de son travail? Les idées morales se laissentelles renfermer dans quelque enceinte continue? N’estil pas, au contraire, dans leur essence de se répandre et de se disséminer aussitôt qu’elles sont nées? Ne suffit-il pas de vouloir contenir celles qui sont dues au monde, pour qu’elles y acquièrent un prix extrême, une puissance redoutable? Et, par là môme, la barrière que l’étude semble élever entre une portion de l’humanité et une autre, u’esl-elle pas renversée au nom môme de la nature?

Il est pourtant des idées qu’on contient. Et s’il est beaucoup d’idées communes, il est beaucoup d’idées réservées.

Toutes les idées morales qui sont des idées sociales tombent plus ou moins dans celle catégorie.

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